1972…. Je viens d’ouvrir ma librairie, entièrement dédiée à
la connaissance du monde, des autres peuples, des autres civilisations. J’ouvre
des portes.
1972… Jean Raspail publie Le Camp des Saints, le premier livre à prévoir la destruction de
notre civilisation par son engloutissement. Je regimbe, je m’oppose. Je ne suis
pas dans le camp de Raspail. D’ailleurs, mes copains me le disent. Raspail est
un « faf ». Pas moi.
Cinquante ans après. Je me suis planté.
Je me suis planté parce que je croyais à la valeur du
savoir. Pour un libraire, c’est normal. Je ne voyais pas, tapi dans les
cerveaux, le poids de la compassion et autres merdes divergentes., ces
insupportables neuronophages qui détruisent le savoir au nom de pseudo-valeurs
humanistes.
Je me suis planté parce que je ne me croyais pas enviable.
J’avais des copains partout dans le monde, y compris dans le monde musulman. On
était copains, on échangeait, on cherchait à se rapprocher, à partager une
vision du monde. Angélisme ! Les fils de mes copains ne veulent pas
partager une vision, ils veulent partager le monde.
Je me suis planté parce que je vivais ailleurs. Paris ne te
donne pas le sens des valeurs. C’est un no man’s land, un lieu qui n’est à
personne… Et donc à tout le monde. Tu n’as pas envie de protéger Paris.
Je me suis planté. Aujourd’hui, les fils de mes copains se
drapent dans le drapeau algérien pour hurler « Nique la France »
devant la caméra. Je me découvre, fils haï d’un territoire haï.
Les temps ont changé. Désormais, je suis une cible. J’ai
encore quelques copains pour me dire qu’il ne faut pas généraliser, que quatre
voyous sur Internet ne font pas un tsunami. La différence, c’est que je n’ai
plus envie de les croire. La différence, c’est que, maintenant, j’ai peur.
Mon vieux JP croit me ramener à la raison en me disant que
nous avons une responsabilité : nous sommes allés en Algérie. Ben non.
Quand les troupes françaises débarquent, l’Algérie est une colonie de la
Sublime Porte. Nous ne sommes pas allés en Algérie, mais en Turquie. Nous avons
amenés l’Algérie à un point où elle a pu devenir indépendante et je ne me sens
pas coupable de quoi que ce soit. Au contraire. Il me suffit d’imaginer
l’Algérie, aujourd’hui, dirigée par Erdogan.
J’ai detesté Raspail, j’ai refusé de vendre son livre. J’ai
eu tort.
Qui me saura gré de cet aveu ?