Je fais (enfin) un peu de rangement. Et je tombe sur un manuscrit, bien oublié, jamais retourné, au titre évocateur : Alcool et Révolution française.
L’auteur est un type sérieux. Michel Craplet, l’un des grands spécialistes français en alcoologie. Non, c’est pas la science de l’alcool, c’est la science des alcooliques. C'est pas pareil.
Le bon docteur Craplet avait préparé ce travail pour le bicentenaire de la Révolution, voilà 20 ans. Et que nous dit-il : toutes les grandes journées révolutionnaires sont des journées d’été où les mecs sont torchés majuscule. Le 14 juillet : assemblée de poivrots dans les bistros du Palais-Royal. Surexcitation maxi style t’es pas cap. Les bouteilles succèdent aux chopines et la bande d’alcoolos a l’idée de prendre la Bastille. Ce qu’ils font avec les suites que l’on connaît.
C’est vachement documenté. Les révolutionnaires pillent les caves (bien fournies les caves des aristos) et se les enquillent pour pas laisser baisser la pression. Tous les grands révolutionnaires (sauf Robespierre, faut être juste) ont en permanence les amygdales qui baignent. Le soir, ils font la fête, ils prennent même des bains de champagne avec les quilles trouvées dans les caves à particule. Plus ils sont bourrés, plus ils dézinguent de l’aristo. Et c’est pareil en province.
Pourquoi je l’ai pas édité ? Parce que le bon docteur Craplet, il a l’air de pas apprécier.Il voit dans la Révolution la main sournoise du Diable.
Moi pas. Je me dis que si le pinard a permis la Prise de la Bastille, alors le pinard doit être exonéré de toutes taxes au nom de la reconnaissance nationale. Que s’il faut être bourré pour balancer un gouvernement injuste, voire félon, picolons mes frères. In vino, justitia…
C’est vrai que quand t’es bourré, tu perds le sens des réalités. Mais faut bien ça pour attaquer les Tuileries gardées par un régiment complet de mercenaires suisses. Si t’es à jeun, t’y vas pas. Si t’es à jeun, t’as la trouille. Tu hésites avant d’abolir les privilèges ou de voter la mort du Roi. Peut-être même que tu le fais pas.
Du coup, je me suis dit que les vignerons du Midi, ils avaient du faire un sort à leur invendable production avant de se taper les gendarmes mobiles ou que les marins du Potemkine, ils avaient du un poil forcer sur la vodka. Je me suis souvenu qu’on filait de la gnole aux poilus de Verdun, toutes ces choses…. Si le gros qui tâche a permis la prise de la Bastille et la victoire de Verdun, alors il faut le magnifier, lui élever des statues, le recommander et oublier la modération. Y’en avait de la modération aux Eparges ?
D’accord, au jour d’aujourd’hui on picole plus pour prendre la Bastille mais pour prendre la route. D’où ma conclusion, la bagnole est incompatible avec la Révolution.
Pas le rouge. Ni le Rouge.
On en reparlera…..
PS : ce texte n'est pas une apologie de l'alcoolisme. C'est un simple remerciement à tous les vignerons, cabaretiers, fraudeurs de l'octroi et autres francs buveurs qui nous ont permis d'avoir la Déclaration des Droits de l'Homme,la République et la laïcité. Entre autres.
On y parle peu de géographie. Rarement de politique. Encore que... On parle juste de la vie des hommes. C'est pareil.
mercredi 25 septembre 2013
vendredi 13 septembre 2013
LA LEGINE
Je suis sûr que vous ne connaissez pas. Et pourtant, ça vaut le coup. C’est un poisson des mers antarctiques (un genre Dissostichus, deux espèces). Très vilain, très carnassier, longtemps célèbre dans les milieux scientifiques parce qu’il produit une protéine antigel et que son cœur bat très lentement. Bon, tout ça, c’est sur Wikipedia. Ce qu'il y a pas sur Wikipedia, c'est l'étymologie. Ça doit être un patois réunionnais ou du breton adapté...Légine... Ça fait penser à des pantalons anglais.
Poisson des mers froides, très froides, poisson à la chair ferme, poisson carnassier, une sorte de brochet de la mer. Les Japonais qui sont mauvais en production d’électricité nucléaire mais très forts en gastronomie marine, l’ont découvert dans les années 90. Découvert et apprécié. Ils l’appellent ookuchi et considèrent que c’est le top du top pour les sushi. Mieux que le thon, c’est dire. Au point que le cours de la légine se porte bien, ça vaut deux à trois fois le prix du saumon. A ce prix, les arnaques ne devraient pas trop tarder. D’autant plus que les USA s’y sont mis : eux, ils la mangent en carpaccio, avec juste un filet de citron. Tout ça pour vous expliquer que la légine a gagné dans les milieux halieutiques, le surnom d’ « or blanc ». Pour les pêcheurs, c’est une bonne nouvelle.
Enfin, pas pour tous les pêcheurs. Ceux qui en profitent, c’est les Réunionnais vu que l’essentiel des populations de légines sont françaises. Elles vivent autour des Kerguelen et de Crozet dans les zones de pêche exclusives françaises. Ceci pour tous les couillons qui se demandent pourquoi on s’emmerde à garder ces cailloux paumés qu’on peut même pas y envoyer des touristes. Et donc, sur les 18 000 tonnes de quotas annuels autorisés, la France a droit au tiers. Calcul facile : 6000 tonnes pour un poisson qui vaut aux alentours de 150 000 € la tonne, ça fait un marché de 150 millions d’euro. Regarde une carte : les Réunionnais, ils sont à côté, quasiment, ils en profitent. Vu le prix, faut surveiller, les pirates abondent.
Les Réunionnais, ils sont aussi plus près du Japon que de la mère-patrie. Ça tombe bien, c’est les Japonais qui raquent. Je trouve ça un poil injuste : c’est chez nous qu’y a un poisson délicieux et il file à Tôkyô et pas à Rungis. J’en ai jamais mangé mais celui qui m’a mis au parfum, il m’a raconté. Paraît que le turbot et la lotte, à côté, c’est rien que du bas de gamme. J’en salive. La chair très ferme, facile à découper, les filets que tu lèves sans même t’en apercevoir, un goût très net de sel marin. Merde ! une merveille comme ça pour des Ricains qui vont le bouffer en buvant du mauvais chardonnay de Sonoma, c’est margaritas ante porcos…..
Un peu de protectionnisme m’irait bien. Parce que le protectionnisme en général, on pense que c’est réglementer les achats. Mais ça pourrait être tout aussi bien freiner les ventes. Pas filer aux autres ce qui nous fait la vie belle au motif qu’ils ont du blé. Les Nippons, ils m’ont déjà fait le coup avec la pibale. La délicieuse pibale de ma jeunesse, j’ai quasiment plus les moyens de me la payer. Les Japonais en raffolent, tout file vers Fukushima à des prix caviardesques. Et voilà qu’ils recommencent avec la légine. Tout en pourrissant le marché du thon. Et en remplaçant dans nos restos, la lamproie à la bordelaise par le sushi industriel. C’est des coups à te faire monter la colère, je trouve. A justifier Hiroshima... Ho ! les fils d'Amaterasu, vous z'êtes pas les seuls à aimer le poisson ! Calmez vous. Moi aussi, faut que je me calme...
Bon, le premier qui trouve de la légine sur une carte me fait signe.
On en reparlera….
Poisson des mers froides, très froides, poisson à la chair ferme, poisson carnassier, une sorte de brochet de la mer. Les Japonais qui sont mauvais en production d’électricité nucléaire mais très forts en gastronomie marine, l’ont découvert dans les années 90. Découvert et apprécié. Ils l’appellent ookuchi et considèrent que c’est le top du top pour les sushi. Mieux que le thon, c’est dire. Au point que le cours de la légine se porte bien, ça vaut deux à trois fois le prix du saumon. A ce prix, les arnaques ne devraient pas trop tarder. D’autant plus que les USA s’y sont mis : eux, ils la mangent en carpaccio, avec juste un filet de citron. Tout ça pour vous expliquer que la légine a gagné dans les milieux halieutiques, le surnom d’ « or blanc ». Pour les pêcheurs, c’est une bonne nouvelle.
Enfin, pas pour tous les pêcheurs. Ceux qui en profitent, c’est les Réunionnais vu que l’essentiel des populations de légines sont françaises. Elles vivent autour des Kerguelen et de Crozet dans les zones de pêche exclusives françaises. Ceci pour tous les couillons qui se demandent pourquoi on s’emmerde à garder ces cailloux paumés qu’on peut même pas y envoyer des touristes. Et donc, sur les 18 000 tonnes de quotas annuels autorisés, la France a droit au tiers. Calcul facile : 6000 tonnes pour un poisson qui vaut aux alentours de 150 000 € la tonne, ça fait un marché de 150 millions d’euro. Regarde une carte : les Réunionnais, ils sont à côté, quasiment, ils en profitent. Vu le prix, faut surveiller, les pirates abondent.
Les Réunionnais, ils sont aussi plus près du Japon que de la mère-patrie. Ça tombe bien, c’est les Japonais qui raquent. Je trouve ça un poil injuste : c’est chez nous qu’y a un poisson délicieux et il file à Tôkyô et pas à Rungis. J’en ai jamais mangé mais celui qui m’a mis au parfum, il m’a raconté. Paraît que le turbot et la lotte, à côté, c’est rien que du bas de gamme. J’en salive. La chair très ferme, facile à découper, les filets que tu lèves sans même t’en apercevoir, un goût très net de sel marin. Merde ! une merveille comme ça pour des Ricains qui vont le bouffer en buvant du mauvais chardonnay de Sonoma, c’est margaritas ante porcos…..
Un peu de protectionnisme m’irait bien. Parce que le protectionnisme en général, on pense que c’est réglementer les achats. Mais ça pourrait être tout aussi bien freiner les ventes. Pas filer aux autres ce qui nous fait la vie belle au motif qu’ils ont du blé. Les Nippons, ils m’ont déjà fait le coup avec la pibale. La délicieuse pibale de ma jeunesse, j’ai quasiment plus les moyens de me la payer. Les Japonais en raffolent, tout file vers Fukushima à des prix caviardesques. Et voilà qu’ils recommencent avec la légine. Tout en pourrissant le marché du thon. Et en remplaçant dans nos restos, la lamproie à la bordelaise par le sushi industriel. C’est des coups à te faire monter la colère, je trouve. A justifier Hiroshima... Ho ! les fils d'Amaterasu, vous z'êtes pas les seuls à aimer le poisson ! Calmez vous. Moi aussi, faut que je me calme...
Bon, le premier qui trouve de la légine sur une carte me fait signe.
On en reparlera….
mercredi 11 septembre 2013
ANTONIO BADAN, MON AMI
Quand il venait à Paris, une fois l'an, il poussait la porte de mon bureau avec ce sourire timide et ironique qui le caractérisait. On filait tout de suite dans une brasserie. Il en avait besoin.
Si vous cherchez Antonio sur Google, vous risquez de lire un gros paquet de sottises. Antoine (car je l’appelais Antoine) était né à Mexico d’un père suisse et agent de voyages et d’une mère adorée, née dans le quartier Mouffetard. Il avait les trois nationalités et ça le faisait marrer. A sa retraite, son père avait décidé d’acheter un ranch pour y produire des caroubes destinées à Nestlé (la fibre suisse, bien entendu). Au cas où vous ne le sauriez pas, la caroube broyée entre largement dans la composition des boissons chocolatées. Ça coûte dix fois moins cher que le cacao, visez le bénéfice.
La famille s’est donc installée dans la vallée de Guadalupe, près d’Ensenada, en Basse Californie aride. Madame Badan s’est empressée de créer une Alliance française et d’enseigner la langue de Molière à toute la riche bourgeoisie d’Ensenada. Je garde le souvenir d’un dîner avec ses élèves au restaurant El Rey Sol (existe t-il encore ?), devant un Plan de Paris à vol d’oiseau où tout le monde s’échinait à parler le mieux possible avec les « Français de France ».
Puis s’effondra le cours de la caroube. Puis mourut Monsieur Badan et Antoine se retrouva avec sa mère et sa sœur Nathalie à la tête d’un domaine ingérable et déliquescent. Il s’en fichait un peu. Océanographe de haut niveau, le Docteur Antonio Badan gérait toute la recherche mexicaine, notamment sur le Golfe Caraïbe et le Gulf Stream qui était sa spécialité. Sur ce courant, il était intarissable. Il me conta un jour comment ils avaient perdu le Gulf Stream à la suite d’une période cyclonique. Plus d’un mois sans Gulf Stream. « Mais tu as trouvé la raison, Antoine ? »… « Non, j’ai trouvé une explication, ça suffisait ».
Lors d’une de ses visites, Antoine me raconta son projet. Créer à El Mogor, le meilleur vignoble mexicain. Ça l’obsédait. « J’ai pratiquement les mêmes sols que dans les Graves ». Car Antonio était avant tout un scientifique. L’idée lui était venu car, à quelques encablures, Domecq possédait les Bodegas Santo Tomas, premier producteur de vin mexicain. Domecq avait créé le vignoble dans les années 1920 avec de la main d’œuvre géorgienne et ukrainienne ayant fui la Révolution russe. Voir une église orthodoxe dans le désert mexicain, c’était assez sympa.
Toutefois, avant de se lancer, Antoine avait étudié le domaine sous toutes ses coutures. Il en avait surtout réalisé une magnifique couverture pédologique pour délimiter ses parcelles. Il disposait en outre d’un atout majeur. Son père avait créé une irrigation au goutte à goutte pour ses caroubiers. L’eau était disponible et gérable au millimètre cube. Antoine était un écologiste fanatique, comme la plupart des scientifiques de son envergure. Il n’avait négligé aucun paramètre, de la pédologie à la vinification. Il prévoyait aussi de créer des chambres d’hôtes, avec une piscine. A filtration biologique, ça va de soi.
Bordeaux était sa référence. Il avait multiplié les voyages, les études, mobilisé ses collègues et, enfin, il se lança. « Tu comprends, je suis Français. Je veux faire un vin français, un vin d’assemblage, un vin qui soit comme moi. Tu comprends ? » Tu parles si je comprenais….
Les études ne suffisent pas. Il y eut quelques tâtonnements, quelques erreurs, des problèmes de vinification mais en quelques années, Antonio réussit. Je le revois encore avec en mains une bouteille de Mogor-Badan de l’an passé. « Laisse le vieillir un peu, qu’il développe ses arômes ». Antoine ! Me connais tu si mal ? On l’a bue sur le champ, en la commentant. Effectivement, elle aurait été mieux avec quelques années. Mais voilà… Je l’ai bue avec toi. Toi qui as eu la mauvaise idée de mourir. Si je l’avais laissée vieillir, je l’aurais bu seul. Sans toi. J’ai bien fait. Les vins de garde, ça permet pas de garder les copains, alors, à quoi ça sert ?
Aujourd’hui, le Mogor-Badan est l’un des plus grands vins mexicains. Avec des cépages bordelais essentiellement, plus une touche de chasselas suisse pour les blancs. On ne se refait pas. Nathalie a repris le domaine sur des bases solides. Ses vins ressemblent à son frère. Etudiés, analysés, raisonnables mais également rieurs. Des vins pour le plaisir. Cette espèce d’équilibre inné qu’avait Antoine, raisonnable comme un Suisse, délirant comme un Français, fou comme un Mexicain. Ne laissant rien au hasard mais capable d’emprunter les chemins où personne ne se risquait. Ancré dans la terre mais rêveur comme le marin qu’il était aussi. Les vignerons marins, c’est rare, admettez…
Voilà quatre ans qu’il est mort et j’avais envie d’en parler.
Mais on n’en reparlera pas….
Si vous cherchez Antonio sur Google, vous risquez de lire un gros paquet de sottises. Antoine (car je l’appelais Antoine) était né à Mexico d’un père suisse et agent de voyages et d’une mère adorée, née dans le quartier Mouffetard. Il avait les trois nationalités et ça le faisait marrer. A sa retraite, son père avait décidé d’acheter un ranch pour y produire des caroubes destinées à Nestlé (la fibre suisse, bien entendu). Au cas où vous ne le sauriez pas, la caroube broyée entre largement dans la composition des boissons chocolatées. Ça coûte dix fois moins cher que le cacao, visez le bénéfice.
La famille s’est donc installée dans la vallée de Guadalupe, près d’Ensenada, en Basse Californie aride. Madame Badan s’est empressée de créer une Alliance française et d’enseigner la langue de Molière à toute la riche bourgeoisie d’Ensenada. Je garde le souvenir d’un dîner avec ses élèves au restaurant El Rey Sol (existe t-il encore ?), devant un Plan de Paris à vol d’oiseau où tout le monde s’échinait à parler le mieux possible avec les « Français de France ».
Puis s’effondra le cours de la caroube. Puis mourut Monsieur Badan et Antoine se retrouva avec sa mère et sa sœur Nathalie à la tête d’un domaine ingérable et déliquescent. Il s’en fichait un peu. Océanographe de haut niveau, le Docteur Antonio Badan gérait toute la recherche mexicaine, notamment sur le Golfe Caraïbe et le Gulf Stream qui était sa spécialité. Sur ce courant, il était intarissable. Il me conta un jour comment ils avaient perdu le Gulf Stream à la suite d’une période cyclonique. Plus d’un mois sans Gulf Stream. « Mais tu as trouvé la raison, Antoine ? »… « Non, j’ai trouvé une explication, ça suffisait ».
Lors d’une de ses visites, Antoine me raconta son projet. Créer à El Mogor, le meilleur vignoble mexicain. Ça l’obsédait. « J’ai pratiquement les mêmes sols que dans les Graves ». Car Antonio était avant tout un scientifique. L’idée lui était venu car, à quelques encablures, Domecq possédait les Bodegas Santo Tomas, premier producteur de vin mexicain. Domecq avait créé le vignoble dans les années 1920 avec de la main d’œuvre géorgienne et ukrainienne ayant fui la Révolution russe. Voir une église orthodoxe dans le désert mexicain, c’était assez sympa.
Toutefois, avant de se lancer, Antoine avait étudié le domaine sous toutes ses coutures. Il en avait surtout réalisé une magnifique couverture pédologique pour délimiter ses parcelles. Il disposait en outre d’un atout majeur. Son père avait créé une irrigation au goutte à goutte pour ses caroubiers. L’eau était disponible et gérable au millimètre cube. Antoine était un écologiste fanatique, comme la plupart des scientifiques de son envergure. Il n’avait négligé aucun paramètre, de la pédologie à la vinification. Il prévoyait aussi de créer des chambres d’hôtes, avec une piscine. A filtration biologique, ça va de soi.
Bordeaux était sa référence. Il avait multiplié les voyages, les études, mobilisé ses collègues et, enfin, il se lança. « Tu comprends, je suis Français. Je veux faire un vin français, un vin d’assemblage, un vin qui soit comme moi. Tu comprends ? » Tu parles si je comprenais….
Les études ne suffisent pas. Il y eut quelques tâtonnements, quelques erreurs, des problèmes de vinification mais en quelques années, Antonio réussit. Je le revois encore avec en mains une bouteille de Mogor-Badan de l’an passé. « Laisse le vieillir un peu, qu’il développe ses arômes ». Antoine ! Me connais tu si mal ? On l’a bue sur le champ, en la commentant. Effectivement, elle aurait été mieux avec quelques années. Mais voilà… Je l’ai bue avec toi. Toi qui as eu la mauvaise idée de mourir. Si je l’avais laissée vieillir, je l’aurais bu seul. Sans toi. J’ai bien fait. Les vins de garde, ça permet pas de garder les copains, alors, à quoi ça sert ?
Aujourd’hui, le Mogor-Badan est l’un des plus grands vins mexicains. Avec des cépages bordelais essentiellement, plus une touche de chasselas suisse pour les blancs. On ne se refait pas. Nathalie a repris le domaine sur des bases solides. Ses vins ressemblent à son frère. Etudiés, analysés, raisonnables mais également rieurs. Des vins pour le plaisir. Cette espèce d’équilibre inné qu’avait Antoine, raisonnable comme un Suisse, délirant comme un Français, fou comme un Mexicain. Ne laissant rien au hasard mais capable d’emprunter les chemins où personne ne se risquait. Ancré dans la terre mais rêveur comme le marin qu’il était aussi. Les vignerons marins, c’est rare, admettez…
Voilà quatre ans qu’il est mort et j’avais envie d’en parler.
Mais on n’en reparlera pas….
mardi 10 septembre 2013
LA SOUTANE ET LA BURQA
Nous aurons mis une bonne cinquantaine d’années à débarrasser nos rues des soutanes et cornettes. Encore n’y eut-il rien à faire puisque c’est le Vatican qui s’est chargé de l’essentiel en imposant de nouveaux costumes à ses serviteurs. L’époque où les vieux laïquards ricanaient en croassant au passage d’un curé enjuponné est bien terminée.
Si les vieux laïquards faisaient ça, c’est parce que ça les dérangeait de voir des signes ostensibles de religion dans l’espace public. Dans les églises ou les couvents, ils toléraient vu qu’ils n’y allaient jamais. Mais quand ils prenaient leur absinthe sur la terrasse du Bar du Commerce, ça les dérangeait. Vraiment.
On s’est débarrassé des soutanes et cornettes et voilà qu’arrive la burqa. On n’en finira donc jamais ! Il faudra donc toujours qu’un individu, mâle ou femelle, vienne nous jeter à la figure qu’il est différent de nous parce qu’il croit en Dieu. Que ce soit le même Dieu ou pas ne change rien à l’affaire.
Je pensais à ça sur la plage de La Ciotat où, pour la première fois, je voyais des dames se plonger dans l’eau enveloppées d’une ample robe noire et voilées de surcroît. Mieux encore, l’une des susdites était accompagnée d’une gamine d’une quinzaine d’années, habillée de même quoique non voilée.
Ma réflexion était pourtant incomplète car il y a entre soutane et burqa, une différence essentielle. La soutane ou la cornette sont portées par des professionnels de la chose divine, curés et bonnes soeurs, dont c’était quasiment l’uniforme ou le vêtement de travail. Quelque chose comme le tablier du boucher.
Pas la burqa. Elle est portée par des laïques, des non-clercs. La soutane marquait le clergé, pas la burqa. Raison pour laquelle elle est encore plus insupportable. Elle étale le triomphe de la religion dans le champ du personnel, de l’intime. Comme certaines breloques religieuses, même si elles sont plus discrètes (croix pour les unes, colombes du Saint-Esprit pour les autres). Comme la kippa ou les anglaises des loubavichs.
Tous ces signes sont là pour me dire que la personne que je croise n’est pas comme moi. Ou moi pas comme elle. Alors que je ne lui demande rien. Que je ne veux rien savoir d’une chose qui m’est totalement étrangère et qu’ils appellent la Foi. Entre eux et moi, tous ces gens creusent un fossé.
Et après, ils s’étonneront si j’ai des réactions excessives. Ou pas de réaction. Ce brave Dalil Boubakeur, à propos de la Charte de la Laïcité, s’offusque : « On voit bien que c’est dirigé contre nous ». Ben oui. Parce que c’est vous qui ramenez la religion sur la place publique. Les autres, ils s’efforcent de faire profil bas, plus ou moins ou plus ou moins bien. Pas vous. Vous, vous m’imposez vos voiles et vos barbes.
Mon premier voyage au Maghreb, j’avais pas vingt ans. On y allait en deuch’ ou en 4L vu que l’avion, c’était denrée de luxe. Au fil des années, j’ai vu l’emprise se renforcer, les interdits augmenter. L’Algérie des années 70, c’était assez cool. On faisait que traverser pour aller plus au Sud, mais ce qu’on voyait était plaisant. A part l’armée et la gendarmerie, mais bon, ça c’est partout. Tu voyais pratiquement que des filles habillées normalement, ni burqa, ni minijupe. La burqa, ça voulait dire que c’était une vieille. Tu pouvais commander une bière sans te faire engueuler et les mecs te laissaient pas tomber pour aller à la mosquée. Idem au Maroc, avec le kif en plus.
Ce sentiment de liberté, on le retrouve plus. Enfin, moi, je le retrouve plus. La religion est le matériau de la plupart des conversations politiques ; loin de régresser les signes religieux sont de plus en plus visibles. Tant pis. Le monde est vaste, j’irais ailleurs.
Remarque, je dis le monde est vaste, c’est juste une manière d’enfiler les clichés. Déjà que les bonzes me gavent, que les prédicateurs américains m’ont fait fuir et que les vaches ne sont sacrées que dans mon assiette, le monde, il a plutôt tendance à rétrécir, en fait.
Y’a que le village de mon enfance qui a progressé. Quand j’étais môme, y’avait un curé et un groupe de bonnes sœurs qui vivotaient en fabriquant des hosties. Tous morts et pas remplacés. Reste l’église, sympa mais qui appelle pas à la crise mystique avec ses statues de Jeanne d’Arc et du curé d’Ars (je compte pas Bernadette Soubirous, c’est une voisine). Il serait content l’oncle Adrien, lui qui rêvait de voir son village sans la Calotte. C’est fait, Tonton !!!! C’est pas beau le Progrès ?
On en reparlera…
Si les vieux laïquards faisaient ça, c’est parce que ça les dérangeait de voir des signes ostensibles de religion dans l’espace public. Dans les églises ou les couvents, ils toléraient vu qu’ils n’y allaient jamais. Mais quand ils prenaient leur absinthe sur la terrasse du Bar du Commerce, ça les dérangeait. Vraiment.
On s’est débarrassé des soutanes et cornettes et voilà qu’arrive la burqa. On n’en finira donc jamais ! Il faudra donc toujours qu’un individu, mâle ou femelle, vienne nous jeter à la figure qu’il est différent de nous parce qu’il croit en Dieu. Que ce soit le même Dieu ou pas ne change rien à l’affaire.
Je pensais à ça sur la plage de La Ciotat où, pour la première fois, je voyais des dames se plonger dans l’eau enveloppées d’une ample robe noire et voilées de surcroît. Mieux encore, l’une des susdites était accompagnée d’une gamine d’une quinzaine d’années, habillée de même quoique non voilée.
Ma réflexion était pourtant incomplète car il y a entre soutane et burqa, une différence essentielle. La soutane ou la cornette sont portées par des professionnels de la chose divine, curés et bonnes soeurs, dont c’était quasiment l’uniforme ou le vêtement de travail. Quelque chose comme le tablier du boucher.
Pas la burqa. Elle est portée par des laïques, des non-clercs. La soutane marquait le clergé, pas la burqa. Raison pour laquelle elle est encore plus insupportable. Elle étale le triomphe de la religion dans le champ du personnel, de l’intime. Comme certaines breloques religieuses, même si elles sont plus discrètes (croix pour les unes, colombes du Saint-Esprit pour les autres). Comme la kippa ou les anglaises des loubavichs.
Tous ces signes sont là pour me dire que la personne que je croise n’est pas comme moi. Ou moi pas comme elle. Alors que je ne lui demande rien. Que je ne veux rien savoir d’une chose qui m’est totalement étrangère et qu’ils appellent la Foi. Entre eux et moi, tous ces gens creusent un fossé.
Et après, ils s’étonneront si j’ai des réactions excessives. Ou pas de réaction. Ce brave Dalil Boubakeur, à propos de la Charte de la Laïcité, s’offusque : « On voit bien que c’est dirigé contre nous ». Ben oui. Parce que c’est vous qui ramenez la religion sur la place publique. Les autres, ils s’efforcent de faire profil bas, plus ou moins ou plus ou moins bien. Pas vous. Vous, vous m’imposez vos voiles et vos barbes.
Mon premier voyage au Maghreb, j’avais pas vingt ans. On y allait en deuch’ ou en 4L vu que l’avion, c’était denrée de luxe. Au fil des années, j’ai vu l’emprise se renforcer, les interdits augmenter. L’Algérie des années 70, c’était assez cool. On faisait que traverser pour aller plus au Sud, mais ce qu’on voyait était plaisant. A part l’armée et la gendarmerie, mais bon, ça c’est partout. Tu voyais pratiquement que des filles habillées normalement, ni burqa, ni minijupe. La burqa, ça voulait dire que c’était une vieille. Tu pouvais commander une bière sans te faire engueuler et les mecs te laissaient pas tomber pour aller à la mosquée. Idem au Maroc, avec le kif en plus.
Ce sentiment de liberté, on le retrouve plus. Enfin, moi, je le retrouve plus. La religion est le matériau de la plupart des conversations politiques ; loin de régresser les signes religieux sont de plus en plus visibles. Tant pis. Le monde est vaste, j’irais ailleurs.
Remarque, je dis le monde est vaste, c’est juste une manière d’enfiler les clichés. Déjà que les bonzes me gavent, que les prédicateurs américains m’ont fait fuir et que les vaches ne sont sacrées que dans mon assiette, le monde, il a plutôt tendance à rétrécir, en fait.
Y’a que le village de mon enfance qui a progressé. Quand j’étais môme, y’avait un curé et un groupe de bonnes sœurs qui vivotaient en fabriquant des hosties. Tous morts et pas remplacés. Reste l’église, sympa mais qui appelle pas à la crise mystique avec ses statues de Jeanne d’Arc et du curé d’Ars (je compte pas Bernadette Soubirous, c’est une voisine). Il serait content l’oncle Adrien, lui qui rêvait de voir son village sans la Calotte. C’est fait, Tonton !!!! C’est pas beau le Progrès ?
On en reparlera…
lundi 9 septembre 2013
ALLAH ET ALAOUITES (2)
Il faut donc revenir à la Syrie, ancien protectorat français, ne l’oublions pas, puisqu’aussi bien, il semble acquis qu’on va s’en mêler. Profitons-en pour lire cette superbe lettre d’un ambassadeur retraité à François Hollande (http://tunisitri.wordpress.com/2013/09/07/syrie-la-lettre-dun-ancien-ambassadeur-de-france-a-francois-hollande.html) au détour de laquelle on pêche l’information cachée que l’Arabie Saoudite aurait fourni des armes chimiques à la coalition anti-Bashar. Vrai ou faux ? Je suppose que l’ambassadeur, professionnel de la chose, a vérifié.
Je doute hyperbolique, façon Descartes. Le consensus est trop large. Quand tout le monde désigne un coupable, je doute, surtout quand les preuves fournies sont minces et, peut-être, forgées. Voilà deux ans que les médias désignent Bashar, comme ils désignaient Saddam et Mouammar. Ou le shah d’Iran. A coup d’images essentiellement, d’images d’enfants gazés ou de blessés bien saignants. En nous prenant aux tripes. C’est ça qui me fait douter, qu’on essaye de me prendre aux tripes. Qu’on refuse de m’expliquer, qu’on m’assène une coalition sans m’expliquer soigneusement qui en fait partie et qu’on me donne comme seule motivation le bonheur du peuple syrien. J’écoute le discours et j’ai le sentiment qu’on me berlure. Jamais, on ne me présente de partisans de Bashar. Jamais. Or, il en a. Pourquoi ne jamais leur donner la parole ? Juste que je me fasse une idée plus précise. Bon, j’ai quelques copains, syriens et partisans de Bashar, ça m’aide.
Il y a deux ans, j’écrivais ça : http://rchabaud.blogspot.fr/2011/11/allah-et-alaouites.html. Fondamentalement, j’ai pas changé. Faut dire que mes copains syriens, ils sont majoritairement chrétiens, alors ils balisent sec. Et donc, je suis un peu partisan aussi. C’est rigolo, un laïc comme moi en train de défendre une religion. Ouais, mais en face, c’est une autre religion. Et vachement plus prosélyte. A tout prendre, je préfère ceux qui essayent pas de me convertir. Et avec qui je peux partager un Saint-Emilion. J’aime pas les abstinents. On commence par s’abstenir de vin, on finit par s’abstenir de vivre.
Je doute. Le Qatar et l’Arabie saoudite, gros clients bien gras, bien riches, soutiennent la coalition. Et si les principes humanistes cachaient une grosse envie de business ?
Je doute. Israël a peur d’un axe chiite qui va de l’Iran au Hamas. Israël doit penser que les sunnites sont plus fréquentables. Attends un peu, Israël, et tu verras. Et si les principes humanistes cachaient un jeu diplomatique avec des intérêts cachés ?
Je doute. Poutine et Xi Jiping font profil bas. Poutine, un peu moins. Quand la Chine se tait, je doute. Qu’est ce qu’ils nous préparent ? Et si la Syrie venait remplacer la Corée dans le jeu stratégique (http://rchabaud.blogspot.fr/2013/04/la-coree-et-la-crucifixion.html) ?
La cerise sur le gâteau, c’est quand je vois arriver Kouchner sur les plateaux. Kouchner, le gros menteur qui affirme qu’il est quasi l’inventeur du devoir d’ingérence alors que le premier à l’avoir théorisé, c’est Léon Blum, dans A l’échelle humaine (Gallimard). Mais Léon Blum passe plus à la télé, alors…
Et puis j’aime pas le mot de Hollande : punir. Mais pour qui il se prend ? Punir. Il est l’instit’ du monde ? Qui lui a donné le droit de « punir » ? Il y a des états-maîtres et des états-élèves ? Depuis quand ? Il met Bashar au piquet ? Pourquoi pas Merkel ?
Rien que ce mot prouve que l’argumentation est faible, médiocre, anorexique. (Trois adjectifs, Proust serait content). Où est l’intérêt de la France dans une « punition » ? Il oublie que c’est pour ça qu’on l’a élu, pour préserver nos intérêts, pas pour se construire une image de chevalier blanc à l’usage des médias. Finalement, je regrette.
Et puis cette idée de mener une guerre « propre » avec des « frappes chirurgicales ». Tu crois que Bashar, il a pas des missiles capables de nous flinguer quelques pilotes ?
On n’a pas fini d’en reparler…
Je doute hyperbolique, façon Descartes. Le consensus est trop large. Quand tout le monde désigne un coupable, je doute, surtout quand les preuves fournies sont minces et, peut-être, forgées. Voilà deux ans que les médias désignent Bashar, comme ils désignaient Saddam et Mouammar. Ou le shah d’Iran. A coup d’images essentiellement, d’images d’enfants gazés ou de blessés bien saignants. En nous prenant aux tripes. C’est ça qui me fait douter, qu’on essaye de me prendre aux tripes. Qu’on refuse de m’expliquer, qu’on m’assène une coalition sans m’expliquer soigneusement qui en fait partie et qu’on me donne comme seule motivation le bonheur du peuple syrien. J’écoute le discours et j’ai le sentiment qu’on me berlure. Jamais, on ne me présente de partisans de Bashar. Jamais. Or, il en a. Pourquoi ne jamais leur donner la parole ? Juste que je me fasse une idée plus précise. Bon, j’ai quelques copains, syriens et partisans de Bashar, ça m’aide.
Il y a deux ans, j’écrivais ça : http://rchabaud.blogspot.fr/2011/11/allah-et-alaouites.html. Fondamentalement, j’ai pas changé. Faut dire que mes copains syriens, ils sont majoritairement chrétiens, alors ils balisent sec. Et donc, je suis un peu partisan aussi. C’est rigolo, un laïc comme moi en train de défendre une religion. Ouais, mais en face, c’est une autre religion. Et vachement plus prosélyte. A tout prendre, je préfère ceux qui essayent pas de me convertir. Et avec qui je peux partager un Saint-Emilion. J’aime pas les abstinents. On commence par s’abstenir de vin, on finit par s’abstenir de vivre.
Je doute. Le Qatar et l’Arabie saoudite, gros clients bien gras, bien riches, soutiennent la coalition. Et si les principes humanistes cachaient une grosse envie de business ?
Je doute. Israël a peur d’un axe chiite qui va de l’Iran au Hamas. Israël doit penser que les sunnites sont plus fréquentables. Attends un peu, Israël, et tu verras. Et si les principes humanistes cachaient un jeu diplomatique avec des intérêts cachés ?
Je doute. Poutine et Xi Jiping font profil bas. Poutine, un peu moins. Quand la Chine se tait, je doute. Qu’est ce qu’ils nous préparent ? Et si la Syrie venait remplacer la Corée dans le jeu stratégique (http://rchabaud.blogspot.fr/2013/04/la-coree-et-la-crucifixion.html) ?
La cerise sur le gâteau, c’est quand je vois arriver Kouchner sur les plateaux. Kouchner, le gros menteur qui affirme qu’il est quasi l’inventeur du devoir d’ingérence alors que le premier à l’avoir théorisé, c’est Léon Blum, dans A l’échelle humaine (Gallimard). Mais Léon Blum passe plus à la télé, alors…
Et puis j’aime pas le mot de Hollande : punir. Mais pour qui il se prend ? Punir. Il est l’instit’ du monde ? Qui lui a donné le droit de « punir » ? Il y a des états-maîtres et des états-élèves ? Depuis quand ? Il met Bashar au piquet ? Pourquoi pas Merkel ?
Rien que ce mot prouve que l’argumentation est faible, médiocre, anorexique. (Trois adjectifs, Proust serait content). Où est l’intérêt de la France dans une « punition » ? Il oublie que c’est pour ça qu’on l’a élu, pour préserver nos intérêts, pas pour se construire une image de chevalier blanc à l’usage des médias. Finalement, je regrette.
Et puis cette idée de mener une guerre « propre » avec des « frappes chirurgicales ». Tu crois que Bashar, il a pas des missiles capables de nous flinguer quelques pilotes ?
On n’a pas fini d’en reparler…
samedi 31 août 2013
LA PUDEUR ET L’INTIME
Il est 8 heures du mat’, le soleil d’août est déjà haut. Accrochée à son portable, vautrée à son balcon, elle détaille (éructe ?) son programme de la journée. Non, elle n’oubliera pas la pain aux céréales (comme s’il y avait du pain sans céréales). Oui, elle va tester son nouveau maillot de bains, à la plage de Saint-Jean. Tous les voisins en profitent, elle ouvre son intimité.
Pas tout à fait. Ouvrir son intimité. Pour Sade, l’expression aurait un tout autre sens. Pourtant, c’est bien ce qu’elle fait. Et elle n’est pas seule.
Nous voici voguant aux rives de l’impudeur triomphante. On va chez Delarue raconter son cocufiage, on exhibe sur Facebook les photos de ses meubles, de son jardin, de sa femme, de ses gosses, de ses amours. Il n’est plus de domaine privé, plus de jardin secret, de partages limités à ceux qui le méritent. Les petites culottes sont devenues les oriflammes de nos vies.
Les nouveaux outils de communication ne sont que des accélérateurs d’un phénomène qui a commencé bien avant eux, les agrandisseurs d’un domaine jadis limité. Dès les années 1950, quelques journaux spécialisés nous livrent l’intimité des stars. Pourquoi pas moi ? Après tout, le divorce de Sally Mara n’est pas plus intéressant que le mien. Il fallut attendre Facebook pour que je puisse le dire au monde entier.
Petite différence toutefois : les puissants contrôlent leur impudeur avec des armées d’avocats et la complicité des attachés de presse. Le pékin moyen ne contrôle rien.
L’impudeur fut longtemps cantonnée au corps. Cachez ce sein que je ne saurais voir… Le déshabillage étant terminé et le nichon étalé, il fallut bien aller plus loin. Nous y allons, à petits pas parce que tout est devenu petit. Je suis toujours moins impudique que je pourrais.
Or, la pudeur n’est pas un ressenti personnel mais une manière de vivre en société. Mon deuil peut te gêner, mes larmes te troubler, ma gêne te mettre mal à l’aise. Et donc, je me contrôle. Je me contrôle surtout pour ne pas te troubler, ne pas te faire supporter un fardeau qui ne te concerne pas. D’où le ballet des hypocrites qui babillent des condoléances qu’ils ne pensent pas et récoltent des remerciements qui n’en sont pas. Rien de sincère car la sincérité est dangereuse pour les relations humaines. Si on devait dire à chacun ce qu’on pense et surtout ce qu’on pense de lui, on ne s’en sortirait pas. Bon, tout ça, je l’ai déjà dit et je me suis déjà fait engueuler (http://rchabaud.blogspot.fr/2011/06/les-filles-ca-pleure.html)
J’ai un copain qui me susurre à l’oreille qu’on est tous un peu voyeurs. Même pas. J’en ai connu un de voyeur, les flics du Vème l’arrêtaient deux fois par mois, il recevait une injonction, on le collait chez un psy. Mais ce voyeur là, il cherchait pas les exhibitionnistes. C’était un vrai voyeur, un qui dénichait les rideaux mal tirés et que n’excitaient que les images volées. Si c’est donné, ça compte pas, on doit garder la maîtrise de son voyeurisme. Cela, du moins, a du sens.
Mais voilà : cette impudeur dont je me plains est une impudeur médiocre, une impudeur pudique. On est toujours emmerdés par des confidences insignifiantes, par des histoires domestiques, par des sentiments médiocres et des curiosités d’élève de CP. « Devine d’où je t’appelle ? ». Petites exhibitions, petit voyeurisme, petits sentiments et petites émotions. Des rapports de bas étage, de bas étalage.
On photographie des bouts de jardin, pas des chiottes sales… On tourne autour du pot, qui n’est même pas un pot de chambre. Alors, moi, tous les jours, je pleure Reiser….
On en reparlera…. Ou pas.
Pas tout à fait. Ouvrir son intimité. Pour Sade, l’expression aurait un tout autre sens. Pourtant, c’est bien ce qu’elle fait. Et elle n’est pas seule.
Nous voici voguant aux rives de l’impudeur triomphante. On va chez Delarue raconter son cocufiage, on exhibe sur Facebook les photos de ses meubles, de son jardin, de sa femme, de ses gosses, de ses amours. Il n’est plus de domaine privé, plus de jardin secret, de partages limités à ceux qui le méritent. Les petites culottes sont devenues les oriflammes de nos vies.
Les nouveaux outils de communication ne sont que des accélérateurs d’un phénomène qui a commencé bien avant eux, les agrandisseurs d’un domaine jadis limité. Dès les années 1950, quelques journaux spécialisés nous livrent l’intimité des stars. Pourquoi pas moi ? Après tout, le divorce de Sally Mara n’est pas plus intéressant que le mien. Il fallut attendre Facebook pour que je puisse le dire au monde entier.
Petite différence toutefois : les puissants contrôlent leur impudeur avec des armées d’avocats et la complicité des attachés de presse. Le pékin moyen ne contrôle rien.
L’impudeur fut longtemps cantonnée au corps. Cachez ce sein que je ne saurais voir… Le déshabillage étant terminé et le nichon étalé, il fallut bien aller plus loin. Nous y allons, à petits pas parce que tout est devenu petit. Je suis toujours moins impudique que je pourrais.
Or, la pudeur n’est pas un ressenti personnel mais une manière de vivre en société. Mon deuil peut te gêner, mes larmes te troubler, ma gêne te mettre mal à l’aise. Et donc, je me contrôle. Je me contrôle surtout pour ne pas te troubler, ne pas te faire supporter un fardeau qui ne te concerne pas. D’où le ballet des hypocrites qui babillent des condoléances qu’ils ne pensent pas et récoltent des remerciements qui n’en sont pas. Rien de sincère car la sincérité est dangereuse pour les relations humaines. Si on devait dire à chacun ce qu’on pense et surtout ce qu’on pense de lui, on ne s’en sortirait pas. Bon, tout ça, je l’ai déjà dit et je me suis déjà fait engueuler (http://rchabaud.blogspot.fr/2011/06/les-filles-ca-pleure.html)
J’ai un copain qui me susurre à l’oreille qu’on est tous un peu voyeurs. Même pas. J’en ai connu un de voyeur, les flics du Vème l’arrêtaient deux fois par mois, il recevait une injonction, on le collait chez un psy. Mais ce voyeur là, il cherchait pas les exhibitionnistes. C’était un vrai voyeur, un qui dénichait les rideaux mal tirés et que n’excitaient que les images volées. Si c’est donné, ça compte pas, on doit garder la maîtrise de son voyeurisme. Cela, du moins, a du sens.
Mais voilà : cette impudeur dont je me plains est une impudeur médiocre, une impudeur pudique. On est toujours emmerdés par des confidences insignifiantes, par des histoires domestiques, par des sentiments médiocres et des curiosités d’élève de CP. « Devine d’où je t’appelle ? ». Petites exhibitions, petit voyeurisme, petits sentiments et petites émotions. Des rapports de bas étage, de bas étalage.
On photographie des bouts de jardin, pas des chiottes sales… On tourne autour du pot, qui n’est même pas un pot de chambre. Alors, moi, tous les jours, je pleure Reiser….
On en reparlera…. Ou pas.
vendredi 30 août 2013
L'ESPAGNE CENTRIFUGE
L'Espagne n'existe pas. Et ce n'est pas d'hier. Au Xème siècle, quand Inigo monte sur le trône à Pampelune, il se proclame "roi de toutes les Espagnes". Au pluriel. Ce pluriel qui peut paraître singulier. Et allez donc à Oviedo, en Asturies. Ils ont un proverbe génial : "Asturias es España. Lo demas, tierras conquistadas". Les Asturies, c'est l'Espagne, le reste c'est des colonies.
Historiquement, c'est vrai ou à peu près vrai. Les Berbères n'ont jamais conquis les terres atlantiques : Asturies, Cantabrie, Galice, provinces basques. Ils ont occupé l'Espagne ocre, les plateaux de Castille, la vallée de l'Ebre, l'Andalousie, toutes ces terres qui ressemblaient à leur terre africaine. Moi, j'ai une théorie qui vaut ce qu'elle vaut : leurs chevaux n'étaient pas habitués aux verts pâturages. On ne fait pas la guerre avec des chevaux malades.
Bon, vous me direz "C'était il y a longtemps". Certes. Mais rien n'a changé et surtout pas la ligne de crête. Parce que si vous croyez que les Pyrénées séparent la France de l'Espagne, vous vous mettez le doigt dans l'oeil. Au lieu de prendre l'avion, prenez une voiture et allez passer la frontière à Biriatou. Ce que vous allez traverser entre France et Espagne, c'est un pont. Avec une rivière dessous. C'est pas vraiment une chaîne de montagnes. Le Louis XIV quand il a dit "Il n'y a plus de Pyrénées", il a bien fait marrer entre Bayonne et Bilbao, vu que là, il n'y en avait déjà pas de Pyrénées. La ligne de crête, au niveau de Roncevaux, elle s'infléchit vers le sud et elle suit peu ou prou la ligne du rivage jusqu'en Galice. Elle délimite ce que les Espagnols appellent España verde, l'Espagne verte qui s'oppose à l'Espagne ocre. D’un côté l’Atlantique, de l’autre la Méditerranée.
Nous, quand on regarde une carte, on rentre pas dans ces détails : on voit une Espagne bien carrée, bien délimitée. Y'a bien le Portugal qui gêne un peu, mais depuis le temps, on se dit que c'est pareil. Ouais, ben regardez de plus près. Des voies de passage entre les deux pays, y'en a pas des masses. Les montagnes, les belles sierras bien découpées, par contre, ça abonde. Il y a bel et bien une frontière "naturelle". Les Portugais sont atlantiques. Les Espagnols restent méditerranéens.
OK. Admettons. Deux Espagnes, une verte, une blonde. C'est pareil dans plein de pays. Ben non, c'est pas pareil. Le roi actuel, un Bourbon pourtant, quand il proclame la Constitution après la mort de Franco, il entérine l'existence de quatre langues officielles : basque, catalan, galicien et castillan. Parce que au cas où vous l'auriez pas remarqué, les Espagnols ne parlent pas espagnol : ils parlent castillan. Personne ne dit jamais "lengua española" mais "lengua castellana". Depuis, les Asturiens ne décolèrent pas : on n'a pas officialisé leur langue, le bable. Bien la peine d'être le berceau de la nation. Faut dire que, vu de l'extérieur, le bable, ça ressemble furieusement au galicien. Dîtes jamais ça à Mieres sous peine de prendre un cours de linguistique interminable. Le bable, c'est le bable. Non mais.... Les Valenciens aussi, ils râlent. La langue valencienne, c'est pas du catalan, même si ça en dérive un peu. Un peu beaucoup. Ceci dit, des pays européens avec quatre langues officielles, vous en connaissez beaucoup ? Même la Suisse en a que trois.
Avec notre esprit imprégné de jacobinisme, nous avons tendance à balayer tout ça du revers de la main. Pas les Espagnols. Pour eux, l'Espagne, c'est une commodité, pas vraiment une réalité. Le pays est découpé en "autonomies", pas en régions, et on dira ce qu'on veut, mais une autonomie, ce n'est pas une région. Les autonomies ont d'immenses pouvoirs de police et une grande liberté de fiscalité. Chaque autonomie lève ses impôts, puis discute avec le pouvoir central le montant de la "cupo", la somme d'argent qui sera versée à Madrid pour les dépenses de justice, de diplomatie, de défense. Année après année, les autonomies cherchent à secouer le joug madrilin, à récupérer plus de pouvoir de décision et donc, à filer moins de fric. La grande centrifugeuse fonctionne à plein mais avec une grande discrétion.
Même à l'heure de l'Europe ? Encore plus. Les Catalans, les Basques, les Galiciens, ils se verraient bien siéger à Bruxelles en tant que tels. A tort ou à raison, ils pensent qu'ils se débrouilleraient mieux que les Castillans. Après tout, la Catalogne, c'est plus grand et plus peuplé que le Luxembourg ou la Lettonie. Et qu'est ce que t'as à répondre à ça ?
Faut pas s'étonner, ça fait dix siècles que ça dure. Les Espagnols du nord lorsqu'ils ont reconquis le sud y ont importé une partie de leur système juridique et notamment les fueros. Un fuero, c'est une charte, un contrat entre le Roi et une communauté d'habitants, du style "je t'autorise à tenir un marché tous les vendredis, mais tu me verses dix écus par an" ou "je te diminue tes impôts mais tu me livres trente chevaux à chaque Saint Vincent". Tout est discutable, tout le temps. Le Roi n'est pas si puissant. Ne croyez pas que c'est antique et vénérable : au Musée de Durango, il y a une vitrine où on vous présente les fueros de la ville depuis le XIIème siècle. Le dernier, c'est la constitution actuelle, celle de 1975, qui accorde au Pays basque un statut d'autonomie. Et, dans la vitrine, on a laissé une place pour le suivant. On sait jamais....
Forcément, quand on est en guerre, on accorde beaucoup aux habitants vu qu'on en a besoin. Après la prise de Grenade, les rois d'Espagne ont passé des siècles à essayer de rationaliser tout ça et à récupérer ce que leurs prédécesseurs avaient accordé : ça n'a pas été sans mal. En tous cas, pas sans discussions, plus ou moins tendres. Tout ceci, finalement, on ne le voit pas trop quand on parcourt l'Espagne et, surtout, on n'y accorde pas d'importance. Vous demandez à un bistrotier de Séville s'il est Andalou et il vous répondra "soy de Huelva". Pour vous, ça semble juste une précision alors qu'il vient de vous signifier sa véritable appartenance : pour lui, l'Andalousie, finalement, importe moins que sa ville. Le deuxième sens, c'est que vous pouvez lui demander une assiette de jambon : le jambon de la Sierra de Huelva est l’un des meilleurs d'Espagne.
Lorsque Philippe V, petit-fils de Louis XIV, monte sur le trône d'Espagne, il autorise la Galice à élire des députés aux Cortès où ils étaient tricards. Quand Isabelle la Catholique avait pris le pouvoir, les Galiciens, eux, avaient pris les armes en faveur de sa demi-sœur, Jeanne. Du coup, la Reine avait filé à la Galice un statut semi-colonial : un Vice-Roi et pas de députés. Comme le Mexique à l’époque. Son mari devait pas rigoler tous les jours. Pendant trois siècles, les Galiciens ont été des Espagnols de seconde zone, à peine mieux traités que les Mexicains. La décision de Philippe V provoque une flambée de francophilie. Au point qu'aujourd'hui encore, dans certaines villes de Galice, on fête le 14 juillet.
Vous me direz que fêter le 14 juillet en l'honneur d'un Bourbon, c'est pas très fin....Mais, bon, c'est l'intention qui compte....
Tout ça pour dire que l’Espagne, c’est surtout un concept bien pratique à l’usage des étrangers. Dans son livre remarquable Le Labyrinthe Espagnol, Gerald Brenan insiste lourdement sur ce qu’il appelle la « patria chica », la petite patrie. Une vallée, un village, voire un quartier. C’est là que se fonde l’appartenance, là que se créent les relations sociales et économiques. Plus facile de faire du black avec son voisin qu’avec un immigré, même de l’intérieur.
Bien sûr, c’est en train de changer. Plus ou moins vite selon les régions. Mais même les « modernes », comme la Catalogne, rigolent pas avec leur autonomie. Mondialistes peut-être, Catalans sûrement.
C’est rigolo. Le petit Philippe, prince des Asturies, je lui vois pas un avenir flamboyant… Mais c’est parce que je regarde trop le passé. Et puis gérer des colonies au jour d’aujourd’hui…
Et si l’avenir, c’était ce retour à des territoires perceptibles, lisibles, où on peut construire sa vie , avoir de vraies relations humaines, se faire une existence sociale et économique? Il y a des prémices comme le mouvement des locavores. Il y a aussi le fonctionnement des cités. Ce sont des patrias chicas, les cités. OK, les relations, elles sont spéciales et l’économie souterraine. Mais légal ou illégal, le fonctionnement reste le même. On vit mieux dans un endroit connu avec des gens connus.
On en reparlera…
Historiquement, c'est vrai ou à peu près vrai. Les Berbères n'ont jamais conquis les terres atlantiques : Asturies, Cantabrie, Galice, provinces basques. Ils ont occupé l'Espagne ocre, les plateaux de Castille, la vallée de l'Ebre, l'Andalousie, toutes ces terres qui ressemblaient à leur terre africaine. Moi, j'ai une théorie qui vaut ce qu'elle vaut : leurs chevaux n'étaient pas habitués aux verts pâturages. On ne fait pas la guerre avec des chevaux malades.
Bon, vous me direz "C'était il y a longtemps". Certes. Mais rien n'a changé et surtout pas la ligne de crête. Parce que si vous croyez que les Pyrénées séparent la France de l'Espagne, vous vous mettez le doigt dans l'oeil. Au lieu de prendre l'avion, prenez une voiture et allez passer la frontière à Biriatou. Ce que vous allez traverser entre France et Espagne, c'est un pont. Avec une rivière dessous. C'est pas vraiment une chaîne de montagnes. Le Louis XIV quand il a dit "Il n'y a plus de Pyrénées", il a bien fait marrer entre Bayonne et Bilbao, vu que là, il n'y en avait déjà pas de Pyrénées. La ligne de crête, au niveau de Roncevaux, elle s'infléchit vers le sud et elle suit peu ou prou la ligne du rivage jusqu'en Galice. Elle délimite ce que les Espagnols appellent España verde, l'Espagne verte qui s'oppose à l'Espagne ocre. D’un côté l’Atlantique, de l’autre la Méditerranée.
Nous, quand on regarde une carte, on rentre pas dans ces détails : on voit une Espagne bien carrée, bien délimitée. Y'a bien le Portugal qui gêne un peu, mais depuis le temps, on se dit que c'est pareil. Ouais, ben regardez de plus près. Des voies de passage entre les deux pays, y'en a pas des masses. Les montagnes, les belles sierras bien découpées, par contre, ça abonde. Il y a bel et bien une frontière "naturelle". Les Portugais sont atlantiques. Les Espagnols restent méditerranéens.
OK. Admettons. Deux Espagnes, une verte, une blonde. C'est pareil dans plein de pays. Ben non, c'est pas pareil. Le roi actuel, un Bourbon pourtant, quand il proclame la Constitution après la mort de Franco, il entérine l'existence de quatre langues officielles : basque, catalan, galicien et castillan. Parce que au cas où vous l'auriez pas remarqué, les Espagnols ne parlent pas espagnol : ils parlent castillan. Personne ne dit jamais "lengua española" mais "lengua castellana". Depuis, les Asturiens ne décolèrent pas : on n'a pas officialisé leur langue, le bable. Bien la peine d'être le berceau de la nation. Faut dire que, vu de l'extérieur, le bable, ça ressemble furieusement au galicien. Dîtes jamais ça à Mieres sous peine de prendre un cours de linguistique interminable. Le bable, c'est le bable. Non mais.... Les Valenciens aussi, ils râlent. La langue valencienne, c'est pas du catalan, même si ça en dérive un peu. Un peu beaucoup. Ceci dit, des pays européens avec quatre langues officielles, vous en connaissez beaucoup ? Même la Suisse en a que trois.
Avec notre esprit imprégné de jacobinisme, nous avons tendance à balayer tout ça du revers de la main. Pas les Espagnols. Pour eux, l'Espagne, c'est une commodité, pas vraiment une réalité. Le pays est découpé en "autonomies", pas en régions, et on dira ce qu'on veut, mais une autonomie, ce n'est pas une région. Les autonomies ont d'immenses pouvoirs de police et une grande liberté de fiscalité. Chaque autonomie lève ses impôts, puis discute avec le pouvoir central le montant de la "cupo", la somme d'argent qui sera versée à Madrid pour les dépenses de justice, de diplomatie, de défense. Année après année, les autonomies cherchent à secouer le joug madrilin, à récupérer plus de pouvoir de décision et donc, à filer moins de fric. La grande centrifugeuse fonctionne à plein mais avec une grande discrétion.
Même à l'heure de l'Europe ? Encore plus. Les Catalans, les Basques, les Galiciens, ils se verraient bien siéger à Bruxelles en tant que tels. A tort ou à raison, ils pensent qu'ils se débrouilleraient mieux que les Castillans. Après tout, la Catalogne, c'est plus grand et plus peuplé que le Luxembourg ou la Lettonie. Et qu'est ce que t'as à répondre à ça ?
Faut pas s'étonner, ça fait dix siècles que ça dure. Les Espagnols du nord lorsqu'ils ont reconquis le sud y ont importé une partie de leur système juridique et notamment les fueros. Un fuero, c'est une charte, un contrat entre le Roi et une communauté d'habitants, du style "je t'autorise à tenir un marché tous les vendredis, mais tu me verses dix écus par an" ou "je te diminue tes impôts mais tu me livres trente chevaux à chaque Saint Vincent". Tout est discutable, tout le temps. Le Roi n'est pas si puissant. Ne croyez pas que c'est antique et vénérable : au Musée de Durango, il y a une vitrine où on vous présente les fueros de la ville depuis le XIIème siècle. Le dernier, c'est la constitution actuelle, celle de 1975, qui accorde au Pays basque un statut d'autonomie. Et, dans la vitrine, on a laissé une place pour le suivant. On sait jamais....
Forcément, quand on est en guerre, on accorde beaucoup aux habitants vu qu'on en a besoin. Après la prise de Grenade, les rois d'Espagne ont passé des siècles à essayer de rationaliser tout ça et à récupérer ce que leurs prédécesseurs avaient accordé : ça n'a pas été sans mal. En tous cas, pas sans discussions, plus ou moins tendres. Tout ceci, finalement, on ne le voit pas trop quand on parcourt l'Espagne et, surtout, on n'y accorde pas d'importance. Vous demandez à un bistrotier de Séville s'il est Andalou et il vous répondra "soy de Huelva". Pour vous, ça semble juste une précision alors qu'il vient de vous signifier sa véritable appartenance : pour lui, l'Andalousie, finalement, importe moins que sa ville. Le deuxième sens, c'est que vous pouvez lui demander une assiette de jambon : le jambon de la Sierra de Huelva est l’un des meilleurs d'Espagne.
Lorsque Philippe V, petit-fils de Louis XIV, monte sur le trône d'Espagne, il autorise la Galice à élire des députés aux Cortès où ils étaient tricards. Quand Isabelle la Catholique avait pris le pouvoir, les Galiciens, eux, avaient pris les armes en faveur de sa demi-sœur, Jeanne. Du coup, la Reine avait filé à la Galice un statut semi-colonial : un Vice-Roi et pas de députés. Comme le Mexique à l’époque. Son mari devait pas rigoler tous les jours. Pendant trois siècles, les Galiciens ont été des Espagnols de seconde zone, à peine mieux traités que les Mexicains. La décision de Philippe V provoque une flambée de francophilie. Au point qu'aujourd'hui encore, dans certaines villes de Galice, on fête le 14 juillet.
Vous me direz que fêter le 14 juillet en l'honneur d'un Bourbon, c'est pas très fin....Mais, bon, c'est l'intention qui compte....
Tout ça pour dire que l’Espagne, c’est surtout un concept bien pratique à l’usage des étrangers. Dans son livre remarquable Le Labyrinthe Espagnol, Gerald Brenan insiste lourdement sur ce qu’il appelle la « patria chica », la petite patrie. Une vallée, un village, voire un quartier. C’est là que se fonde l’appartenance, là que se créent les relations sociales et économiques. Plus facile de faire du black avec son voisin qu’avec un immigré, même de l’intérieur.
Bien sûr, c’est en train de changer. Plus ou moins vite selon les régions. Mais même les « modernes », comme la Catalogne, rigolent pas avec leur autonomie. Mondialistes peut-être, Catalans sûrement.
C’est rigolo. Le petit Philippe, prince des Asturies, je lui vois pas un avenir flamboyant… Mais c’est parce que je regarde trop le passé. Et puis gérer des colonies au jour d’aujourd’hui…
Et si l’avenir, c’était ce retour à des territoires perceptibles, lisibles, où on peut construire sa vie , avoir de vraies relations humaines, se faire une existence sociale et économique? Il y a des prémices comme le mouvement des locavores. Il y a aussi le fonctionnement des cités. Ce sont des patrias chicas, les cités. OK, les relations, elles sont spéciales et l’économie souterraine. Mais légal ou illégal, le fonctionnement reste le même. On vit mieux dans un endroit connu avec des gens connus.
On en reparlera…
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