vendredi 10 janvier 2014

E UN VENTICELLO

Jusqu’il y a peu, Dieudonné, je savais pas qui c’était. J’avais jamais vu un seul de ses sketches. J’en avais un peu entendu parler, au JT, quand le Breton malvoyant avait parrainé son fils. C'est tout.

Aujourd’hui, je sais. A longueur de journée, on m’envoie des vidéos, toutes les télés sont pleines de portraits, d’interviews, de récapitulations de carrière. Sur les six derniers mois, je suis sur que M’Bala M’Bala a une meilleure couverture médiatique que Mandela.

Il a été bon sur ce coup, Manuel Valls. Je suis bien certain que je n’étais pas le seul à être Dieudo-ignorant. Manuel (tout le monde ne peut pas être intellectuel) a été un fabuleux agent de publicité.

Je dois dire que je me posais des questions. La quenelle, tout d’abord. J‘ai rien compris, ni au geste, ni à sa signification. En quoi le fait de tendre le bras vers le sol est-il nazi ou antisémite ou quoi que ce soit ? Admettons, il a codifié un geste, mais j’ignorais, et le geste et le code. J’ignore toujours pourquoi ça s’appelle comme ça. C’est marrant comme truc : le salut fasciste, il avait un enracinement historique, plus ou moins, salut des légionnaires, ave Cesar, il avait un accompagnement vestimentaire ou musical (Giovinezza). Là, rien. Un vide sidéral. Deux reportages à la télé et voilà que ce truc existe avec un sens politique. Les héritiers de Goebbels ont gagné en efficacité.

Le discours est omniprésent : Dieudonné est antisémite. Pour le peu que j’en ai entendu (mais les extraits étaient sûrement bien choisis), oui. Pourtant, là n’est pas la question. L’antisémitisme est récurrent en Europe, qu’on le veuille ou non. Songez à la rumeur d’Orléans, voici trente ans, qui visait explicitement des commerçants juifs. Ça remonte comme un remugle avec régularité. Pour Orléans, heureusement qu’il y avait Edgar Morin, on s’en souvient.

L’antisémitisme, il est latent, discret, honteux. C’est un petit bruit… E un venticello.. Ecoutez Rossini, il en parle fort bien. Doit-on offrir une scène à ce venticello ? Il est là, le risque. L’antisémite est petit, discret, honteux. Il se pense isolé ou se croit seul. Et vlan ! voilà qu’on lui colle en boucle des infos qui lui disent que Dieudonné remplit les Zéniths ! Il voit plein de mecs qui pensent comme lui. Je suis prêt à parier qu’il va prendre son billet dès que Dieudonné passera pas trop loin. Pour entendre ce qu’il pense, pour se retrouver avec ceux qui pensent comme lui. Pour être moins discret et plus du tout honteux. Et le venticello devient fracaso et tumulto generale.

C’est le danger de la médiatisation. Les atomes isolés sont poussés à s’agréger, les bataillons se forment, le conflit devient inévitable. D’un comique pas très drôle, on fait un porte-enseigne, un signe politique. Avec des mots insensés (je veux dire qu’ils n’ont plus de sens). Dieudonné raciste ? Depuis quand le judaïsme est-il une race ? Sartre, il a fait 300 pages sur le sujet pour en venir à la conclusion que, le judaïsme, c’est une identité. Analyse intéressante, conclusion intéressante qui permet de comprendre pourquoi on peut être non pratiquant et se sentir juif quand même.

OK. Sartre est mort et c’était un mec compliqué, pas un Manuel. Et puis « race », c’est juste une étiquette, c’est pour faciliter la comprenette du citoyen de base. Simplifions, simplifions, vidons les têtes pleines de neurones qui gênent le commerce.

Et donc simplifions. Tendons le miroir. Imaginons un comique juif. Y’en a, des bons et des moins bons. Imaginons que le mec fasse de l’esclavage son fonds de commerce. Qu’il vanne sur la traite comme Dieudonné sur la shoah. Dieudonné, il veut du non-conformiste, il en aurait. On verrait si son sens de l’humour résiste à ça. CRAN contre CRIF. Remarque, on en a déjà parlé : http://rchabaud.blogspot.fr/2010/11/les-filles-de-lest.html

Hé !! tu veux mettre de l’huile sur le feu. Non, vu que le feu, il brûle plus vraiment. Je me souviens d’un comique de ma jeunesse. A l’époque, on disait chansonnier. Jean Rigaux, il s’appelait. Dans son spectacle, il collait régulièrement une vanne : « C’était pas des fours crématoires, c’étaient des couveuses ». Dans les années 50-60 !!!! Quand la plupart des rescapés des camps vivaient encore !!! Je déconne pas, j’ai retrouvé l’article de Jean Lacouture qui le confirme (Voyage dans le Demi-Siècle, Éditions Complexe, 2001). Dieudonné, il fait petit garçon devant ça.

Y’a plein de trucs qu’on supporte plus et c’est bien comme ça. Mais à faire des montagnes avec des taupinières, on pourrait bien les revoir, ou le ré-entendre. Moi je vois le venticello qui s’amplifie. Le pet foireux, discret, qui va rendre brenneuses nos culottes.

Personne n’a envie de calmer le jeu. Valls, il pense à sa carrière. La classe politique, elle se fait de la bonne conscience plus facilement qu’en traitant les vrais problèmes. Dieudonné, il comptabilise les entrées. Quant aux signes annexes, ils sont pires. 70% des Français n’aiment pas Dieudonné. Ça laisse un tiers qui apprécie, c’est pas rien. Les 70%, je suis pas tout à fait sûr que la couleur de Dieudonné soit innocente dans leur détestation. Peut être que si le porte-drapeau de l’antisémitisme était plus clair, ça passerait encore mieux. Va savoir.

On en est là. On en a déjà parlé (http://rchabaud.blogspot.fr/2010/09/pourquoi-parler-de-gaza.html)

On en reparlera

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