mardi 12 novembre 2019

DIEU EN POLITIQUE : DEHORS !

Bien…le  débat sur l’islamophobie a du moins un mérite : c’est de mettre au jour la nullité intellectuelle de nos hommes et femmes politiques qui, à l’habitude, prennent la parole sur un sujet dont ils ignorent tout. Et qui vont chercher leurs arguments  chez des journalistes aussi ignorants qu’eux. Rappelons donc :

1 : que l’islam n’est pas une religion de l’intercession. Chacun s’adresse directement à Dieu qui répond directement.. De ce fait toutes les interprétations se valent. D’ailleurs, le mot « hérétique » n’existe pas en arabe. Quand deux musulmans ne sont pas d’accord sur une interprétation, ils se mettent une peignée, mais toute argumentation théologique est nulle et non avenue. La parole d’un croyant vaut la parole de tout autre croyant.
Grâce à quoi, la création d’un Conseil du Culte Musulman, est une vaste stupidité puisque sa voix ne représente rien. Tout croyant a le droit de s’y opposer. Cette création montre les limites intellectuelles du créateur ; Nicolas Sarkozy n’a rien compris et ferait mieux de la boucler. Idem quand Macron veut confier quelque mission que ce soit à cet inutile organisme.
Ajoutons qu’il en va de même pour le judaïsme et le protestantisme. Seule la religion catholique est structurée pyramidalement avec un chef suprême, le pape dont la parole s’impose à tous.

2 : à cet égard, rappelons que la religion catholique a fait allégeance aux lois de la République qui s’imposent à tous les croyants (Lavigerie, Toast d’Alger, 1890)

3 : pour ce qui concerne la laïcité, rappelons que l’état laïc est simplement l‘état de non clerc et ce depuis, au moins le XIIIème siècle.. La laïcité est un statut social et non religieux. La loi sur la laïcité n’organise pas la conscience, elle organise la société. Son titre est clair ; elle sépare la religion de l’Etat. Vouloir remettre la religion dans le débat au nom de je ne sais quelle volonté culturelle est une aberration.

4 : l’islamophobie n’est pas un racisme mais le rejet d’une religion particulière qui comprend des croyants de toutes les races, comme toutes les religions. Ne pas rouvrir le débat sur la race ; il est désormais bien clos.

5 : l’islam est une religion politique. La plupart des prescriptions de la charia sont des prescriptions d’organisation sociale et non religieuse. Le statut de la femme n’a pas valeur théologique. Pas plus que la viande de cochon

Ces points ont du moins le mérite de simplifier le débat que tout le monde complique pour des raisons idéologiques. Quand tu veux croire que ton opinions est unique, tu es prêt à tout oubliant que les opinions sont comme les trous du cul : chacun en a un. Bon, si on veut les discuter, on est pas arrivés. Pas d’intercesseur, me dit un copain. Et les marabouts ? alors je lui parle de Dermenghem qu’il ne connaît pas. Discuter de Dermenghem sur un plateau télé, même pas en rêve.

Tout ça a déjà été dit. Ici même

Piqûre de rappel


jeudi 31 octobre 2019

CAROLINE ET LES PÈRES

Il y a des marqueurs linguistiques, des gens qui bataillent sur les réseaux sociaux pour imposer leur vision du monde par le vocabulaire. Je rappelle que la langue est une création artificielle (pas naturelle) et que l’art rhétorique consiste essentiellement à faire croire à ce caractère naturel qui n’existe pas.

Caroline Mecary est une de mes préférées. Elle n’a peur de rien. Elle est pourtant avocate et son rôle est d’aider les juges à dire le droit, sauf qu’elle préfère que l’on dise son droit car le droit conventionnel pourrait affaiblir son fonds de commerce qui n’est autre que la PMA. La GPA, on verra plus tard, nous sommes entre femmes. Si je puis dire.

La PMA, c’est vachement bien : une série de techniques destinées à aider les femmes stériles, techniques développées depuis plus de vingt ans. Enlevons l’acronyme pour rappeler que le sens est Procréation Médicalement Assistée. Le « médicalement » est là pour rappeler qu’il s’agit de combattre une pathologie. Tout le combat de Caroline est là. Elle a pourtant le même éditeur que Canguilhem qui passa tant de temps à analyser le couple Normal/Pathologique. Mais Caroline a décidé que le pathologique n’avait aucun intérêt et que le normal pouvait s’y substituer. En d’autres termes et clairement, la médecine est là pour assister les bien-portants. Knock est revenu les amis et Caroline aide Louis Jouvet.

Comme elle sait bien que sa position est indéfendable, elle a bâti un rempart idéologique avec pour moellons de belles pierres empruntées à la psychologie médiatique, comme le « désir d’enfant » lequel provoque de réelles et vérifiables souffrances. Ben oui, la frustration est parfois lourde à porter, même si elle fait partie de la vie : le désir d’enfant est aux femmes adultes ce que le Kinder Bueno refusé est aux petites filles. Tous les psys sérieux vous le diront ; la frustration est généralement un problème social qui a pour contrepartie la résilience.

Elle le sait bien, Caroline, elle est loin d’être idiote. Elle a commencé par labourer son terrain et par expliquer que toute femme avait droit à la grossesse au nom de l’égalité constitutionnelle. Personne n’a fait remarquer que toute femme pouvait exercer ce droit et qu’un homme pouvait (éventuellement) y aider. C’est qu’en fait le normal et le pathologique devaient sortir du jeu linguistique : il suffit de remplacer l’homme par la femme. Parce que, franchement, tout illettré sait que sans taureau la vache ne porte pas de veaux. Parole de paysan, la vache n’a pas de désir de veau.

Si l’on évacue les gamètes, restent les mots. Le couple peut être désigné comme tel mais quid des membres ? Pour la pondeuse, c’est facile : mère bio. Reste l’autre, la mère-père si l’on ose dire. Elle devient la mère sociale, celle dont le statut de parent dépend de la société. Caroline n’utilise que ces deux mots : son but est de faire accepter la mère sociale comme parent à part entière. Alors que stricto sensu, ce n’est pas le cas en droit français qui distingue soigneusement la filiation biologique classique dans le cadre du mariage ou de l’adoption et l’enfant adultérin. En fait, les juristes antiques, ces sots n’avaient pas imaginé qu’un enfant pouvait avoir deux mères. Grâce à Dieu et à Caroline, cette erreur épistémologique va être réparée. La mère sociale est une simple étape car elle suppose que c’est la société qui la gratifie. Encore  un glissement sémantique pour dévaloriser la mère bio et nous y serons.

J’espère qu’elle va y arriver, Caroline. J’ai été emmerdé toute ma vie par une mère inutile et toxique qui proclamait orgueilleusement « Je suis ta mère » au motif qu’elle n’avait pondu. Ce qui était indéniable. Je suis environné de mecs en lutte contre des bonnes femmes qui utilisent les gnards comme une assurance-vie, un moyen de piquer à leur bonhomme le peu qu’elles leur ont laissé. Cassons le lien qui colle le social et le bio sur une seule tête. Mais pas au nom d’arguments de midinettes, de bonheur de l’enfant ou de psychologie à deux balles. Admettons une fois pour toutes que la femelle dolente et protectrice est un danger pour les gosses qu’elle pense faire grandir en les coupant de la frustation.


On risque de voir bouger les lignes….

mercredi 30 octobre 2019

LES TROIS ORDRES

Jadis, aux temps de la géographie classique, la production d’un pays était divisée en trois : le secteur primaire qui regroupait la production de la nourriture (agriculture et activités connexes), le secteur secondaire (en gros l’industrie), le secteur tertiaire (les services, i.e. les domestiques). C’était pas mal, ça renvoyait aux trois ordres médiévaux, aux trois ordres de l’époque classique et même aux trois fonctions de Dumézil. Pour tout dire, un schéma épistémologique d’une quarantaine de siècles qui rendait assez bien compte de l ‘ordre du monde et des sociétés humaines.

Arrivent les années 60 et l’irruption des gestionnaires (les managers pour faire moderne). Aidés par leurs communicants grassement payés, les managers arrivent à faire croire qu’ils sont les plus intelligents alors que, dans les faits, ils sont d’une insondable sottise. Comme ils sont incapables d’analyser une production divisée en trois catégories, ils décident et nous font croire qu’il s’agit d’une seule et même catégorie : produire des lapins c’est comme produire de l’acier. C’est vrai qu’in fine ce sont des chiffres, quantités produites, CA généré. Et donc, il est loisible de considérer les champs des agriculteurs beaucerons comme l’usine Renault de Flins. Puis comme les champs des agriculteurs de Basse-Navarre. De glissement en glissement, d’approximation en approximation, de fausse équivalence en fausse équivalence, on finit par gommer les limites du réel, on finit même par oublier le réel. Les chiffres deviennent le réel.

J’ai un souvenir précis. Il est sérieux, grave même.
«  Ça ne va pas. Vos chiffres sont épouvantables. Vous avez trop de stock. Le double du ratio de la profession. Vous devez solder, déstocker. »
Non. J’ai le stock qu’il faut. Le stock qui me permet de répondre à mes clients. De les satisfaire vu que le commerce, c’est satisfaire ses clients. Quand je manque de Guide du Routard, Hachette me livre en trois jours et donc j’ai trois jours de stock. Quand le manque de cartes de Colombie, l’Institut Géographique Agustin Coddazi me livre en trois mois. Et donc j’ai trois mois de stock. C’est pareil.
Il essuie ses lunettes. C’est mon comptable, mais le meuble importe peu. Tous les ans, on a la même discussion. Il me fait chier.
« Non ce n’est pas pareil ? Moi, j’ai un plan comptable à suivre. »
Ben moi,  j’ai des clients à satisfaire. Ne serait ce que pour payer vos honoraires. Faites comme tous les ans. Démerdez vous. Provisionnez. Je crois qu’il va pleurer.
« Mais je suis au maximum légal. »
J’emmerde le CGI. Mes clients d’abord. Et puis, c’est quoi le ratio de la profession ? La moyenne entre moi et la Maison de la Presse de Salies de Béarn ? Et pourquoi faut il un ratio ? Pour comparer. Mais, je suis incomparable. Comme tous les libraires. Comme mon copain Jean-Marie, au bout de la rue, l’un des libraires favoris de Mitterrand. Il est dans le ratio ? A force de nous vouloir tous pareils, on a fini par disparaître. Amazonés. Comme les épiciers. Y’a que les boulangers qui survivent grâce à la surgélation.
Soyons sérieux. Je parle d’un temps sans informatique. Un temps où tous les commerçants connaissaient leurs clients, où on notait les commandes sur un vieux bout de papier. Un temps où le facteur apportait les colis de livres dans de vieux sacs de toile rapiécée appelés « Colis spécial de librairie » ce qui permettait d’envoyer des bouquins au Pérou moins cher que dans le Var. Cherchez pas, ça n’existe plus. Je vous parle d’un temps ancien mais où les services publics fonctionnaient. Les gestionnaires ont tellement progressé que ce n’est plus possible.
Mais tout va mieux….Car tout a été simplifié. Les brillants gestionnaires ne peuvent briller que si c’est simple. Tiens, la retraite… Il faut simplifier. On a géré pendant quelques décennies 50 systèmes de retraite, sans informatique et sans bases de données. Moi, je pensais naïvement que, grâce aux nouveaux outils, on allait pouvoir affiner les régimes de retraite, avoir deux ou trois régimes SNCF, par exemple. Je pensais naïvement que nos brillants gestionnaires allaient se diriger vers l’idéal : un système de retraite par Français. Tu parles !
L’ENA, à force de simplifier, a pourri ce pays. Les trois ordres ont fini par céder :les salades valent comme les TGV. Il n’y a plus qu’un ordre : l’ordre marchand et nous avons élu le prince du libre-échange. Il va finir par nous achever.

Quand je pense que cet ordre s’appuie sur la pensée d’un de mes compatriotes. Ben oui, Frédéric Bastiat était de Bayonne. Le mec, il a théorisé le libre échange parce qu’il en avait marre de devoir payer l’octroi sur les légumes de son jardin de Saint-Martin-de-Seignanx. Ouais. Un vrai énarque avant l’heure. Tu commences par réfléchir sur les patates, tu finis par ouvrir le rail à la concurrence. Elle est pas belle, la vie ?

samedi 26 octobre 2019

LA DÉPRIME

« Vous avez pu parler ? »

Elle semble inquiète, la psy.

Ben oui. On a parlé. On a échangé des mots Enfin, pas vraiment. Déjà,on n’a pas le même vocabulaire. Et on n’a pas la même utilisation de ce vocabulaire. Pour parler, ça aide pas. Il ne comprend pas mes citations latines. C’est juste un exemple.

La psy lève les yeux au ciel. « Il faut libérer la parole entre vous. »

Libérer la parole !!! La plus belle connerie actuelle. Elle n’a jamais été aussi entravée, la parole. Jamais été aussi corsetée. Moi, la phrase que j’entends sans cesse, c’est : « Ça, tu ne peux pas dire. » Il est clair que la parole libérée n’est pas la mienne.

Je déteste les déprimés. Ils m’imposent leur mal vivre alors que j’ai bien de raisons personnelles d’être mal. Ne pas trop charger la mule. Donc j’élimine les déprimés de mon cercle. Je n’ai aucune raison de me charger de leurs problèmes. Il y a des psys pour ça. Des psys qui me prennent pour un con.

Le gamin, je l’aime bien. Peintre de talent, impliqué dans son art, une vraie recherche, structurée, à l’opposé des milliers de barbouilleurs qui emplissent les galeries. Lundi, on a une vraie soirée de travail d’où sort une feuille de route avec les tâches à faire et leur planning. Nous convenons d’une soirée de travail pour le mardi.

Et là, patatras. ! Rien n’a été fait. Il a passé la journée au lit ; « Je suis déprimé » me dit-il avec une élocution empâtée. J’ai apporté une bouteille de rosé pour la soirée. En mois de vingt minutes, elle est sèche, engloutie à force lampées. Un alcoolisme vulgaire et excessif. Vulgaire, surtout. Le peintre est devenu un ivrogne sans talent. Un minable.

J’en parle à son psy. Lequel affirme que je suis hystérique. En termes clairs, il change la donne en me collant une pathologie qui dévalorise ma parole. Laquelle peut se libérer désormais, elle ne compte plus. Etre pris pour un con.

L’alcoolisme est nié du même mouvement. Il est « dipsophobe ». On revient aux classiques mais clairement dévoyés.. Le grand voyage de Pantagruel dans le Quart Livre commence par la visite de l’île des Dipsodes. Le gamin n’est pas dipsophobe, il est dipsode, il aime picoler. Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Dipsophobe, c’est exactement le contraire de ce que j’ai vu. Il ne supporte pas de boire : à cette cadence, personne ne supporte, ce n’est pas une pathologie, c’est une norme.

Moi, ce que j’ai vu (mais je suis hystérique, donc ça ne compte pas), c’est un gamin gâté et fainéant, jouant à la déprime pour excuser sa fainéantise. Non, me dit le psy. Son expo approche, il a la trouille. Encore une fois, on délire. Le môme, il a choisi d’être peintre. Il a fait les beaux-arts pour ça. Il peint depuis trente ans. Alors, sa trouille, il a eu trente ans pour la tenir en laisse. Parce qu’exposer, c’est son métier et qu’il a voulu le faire. Personne ne lui a imposé. Il n’empêche qu’il a la trouille. Peut être. Comme un soldat partant en opération, comme un sportif pénétrant dans un stade, comme des milliers de gens ayant à gérer un passage difficile. Sa trouille est une norme, pas une pathologie.

Moi, ce que je constate d’abord, c’est que le psy n’a pas réussi à endiguer et contrôler cette trouille dont la déprime est une conséquence. Ce qui est normal vu que ce n’est pas une maladie. Jadis, on n’avait pas de ces gracieusetés. La règle c’était : Je me fous de ta trouille. T’y vas. J’admets, y’avait des dommages collatéraux. Pour moi, ce fut une fracture du pied, pour un saut qui dépassait mes capacités. Ma fracture s’est réduite. Mon ego aussi. J’ai déplacé mes priorités.

Ces derniers mois, ma fréquentation des psys a largement augmentée. J’ai d’abord constaté que le métier s’était abondamment féminisé. Et que, par voie de conséquence, la parole des femmes y est devenue majoritaire. Partant, leurs obsessions sociales également. Ainsi, de cette sottise majuscule : il exprime une souffrance. L’expression de la souffrance relève de la parole, c’est à dire de l’art du comédien. Tout parlant est un menteur en puissance. Faire confiance à la parole est une erreur épistémologique. Exprimer une souffrance rend importante l’expression, pas la souffrance.

Le déprimé joue sur l’expression. J’en connais plusieurs que je fuis comme la peste. Ceux qui répondent « Mal » quand tu leur demandes comment ça va. Ils t’ont choisi comme réceptacle et leur pseudo déprime va couler dans tes oreilles jusqu’à ce que tu aies réussi à te barrer.  

Moi, hystérique, j’ai une pensée simple. Si tu as du mal à vivre, le fleuve est là pour t’aider à mourir. On peut le dire. Comme on est dans le théâtre, personne ne se foutra à la baille. Personne. Parce que le déprimé, le seul truc qui l’intéresse, c’est ta sollicitude. Il ne veut pas mourir, il veut vivre pour t’emmerder.  Te laisse pas faire. La Sécu paye le psy pour ça. Ce qui te coûte du fric.

Voilà. J’ai libéré ma parole C’est totalement incorrect.  Aux yeux de qui ? Par rapport à quoi ? Toujours pareil. La doxa. L’opinion publique qui guide les psys et les journalistes de Bolloré. Penser comme ça, ce n’est pas penser. Encore faut il être capable de changer., et d’abord en éliminant le conditionnel  de ta réflexion. Et si le déprimé ne jouait pas ? S’il allait vraiment se foutre dans le fleuve ? Mais, mon lapin tu n’y es pour rien. Il a simplement suivi sa pente naturelle Il s’est comporté en individu responsable, pour une fois. Toi, tu lui as rendu sa dignité d’homme responsable. Tu l’as sorti de l’infantilisme. De toutes façons ; il va mourir. Plus tôt, plus tard. ; qu’est ce que ça change ?


Restons de glace.

vendredi 25 octobre 2019

VASELINE EN STOCK

Quand Macron a créé ce qu’on a appelé assez vite « les bus Macron » je me suis précipité : 25 € le voyage  Bayonne-Paris, c’était tentant ? Flixbus (des Boches) tenaient la corde mais il s’agissait d’aller à Paris pas à Bergen-Belsen. Ma copine Colette, elle macronisait à tout crins assurant qu’il y avait un avant et un après Macron. Hé bé  on y est. Ce soir, le billet de bus est à 88 €, plus cher que le TGV.

Avant d’aller plus loin, je précise qu’en vertu de la loi punissant l’injure au chef de l’Etat, chaque fois que je viendrai à injurier le citoyen Macron ce sera ès-qualité de ministre ou de conseiller politique du précédent Président. Pas le Président actuel, dont chacun sait qu’il n‘a rien d’un escroc, que sa parole est juste et qu’il ne pense qu’aux intérêts de la Nation.

La méthode mise en place par cet enfoiré de Ministre était donc simple. Suivez bien.

1/ au nom de la concurrence, on autorise de concurrencer la SNCF. On ne tient pas compte de ce que la SNCF voit ses tarifs plombés par des investissements dont ses concurrents sont déchargés.

2/ une fois la concurrence installée, on supprime la desserte ferroviaire de nuit,
 ce qui laisse le champ libre au non-ferroviaire

3/ et donc, pour aller de nuit de Bayonne à Paris, il n‘y a plus de concurrence vu que tu as mis en situation de monopole le concurrent installé pour détruire le monopole. Astucieux, non ?

En fait, tu n’as installé aucune concurrence, tu as simplement changé le monopole.

Le tout emballé dans un discours qui justifie d’avoir transféré le service public au privé. Le même discours qui peut servir pour tout service public, de l’électricité aux mutuelles.

L’homme politique puissant, par exemple un enfoiré de Ministre des Finances, tient en laisse les deux chiens. Il peut créer la concurrence du service public qu’il contrôle et qu’il affaiblira ensuite à sa guise.

L’homme politique puissant a le moyen d’expliquer que la destruction du public qu’il a pour vocation de protéger est une bénédiction pour la puissance publique. Et ça passe… Avec l’aide des médias qui justifient chaque jour cette destruction. Tant que les journalistes prendront la défense du pouvoir, ils lui seront assimilés.

On appelle ça la politique de la vaseline

On en reparlera…..


lundi 14 octobre 2019

MONTESQUIEU ET LES GILETS JAUNES

Tous les débiles qui font profession de faire semblant de penser affirment haut et fort que le monde change.

A tous ceux là, j’offre une citation de Montesquieu (De l’Esprit des Lois, XIII-1)

Il ne  faut point prendre au peuple sur ses besoins réels pour les besoins de l’Etat imaginaires.
Les besoins imaginaires sont ceux que demandent les passions et les faiblesses de ceux qui gouvernent, le charme d’un projet extraordinaire, l’envie malade d’une vaine gloire et une certaine impuissance d’esprit contre les fantaisies.

Souvent, ceux qui étaient sous le prince à la tête des affaires ont pensé que les besoins de l’Etat étaient les besoins de leurs petites âmes.

Nous sommes en 1748 ! Qui osera dire encore que le monde a changé. Presque trois siècles et on continue de prendre au peuple sur ses besoins réels et ceux qui sont, au plus haut niveau, à la tête des affaires, continuent de penser que les besoins de l’Etat sont ceux de leur petite âme !

Montesquieu décrit et analyse la crise des Gilets jaunes auxquels on prend sur leurs besoins réels pour les besoins de l’Etat imaginaires. Inutile de demander aux commentateurs patentés qui vont noyer le poisson de l’analyse dans un bouillon statistique. Je n’ai entendu personne citer Montesquieu ce qui était nécessaire et suffisant.

J’ai trouvé la citation de Montesquieu en relisant le patron de La Brède trente ans après notre premier contact, mais je suis bien sur qu’en me plongeant dans Montaigne, j’aurais également trouvé.

Je voudrais que nous fassions de La Bruyère un guide ; « Depuis trois mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent tout a été dit ». Phrase assassine…

Mais non ! Moi, ma pensée est originale, nouvelle, adaptée au monde actuel..Tu parles ; »Si haut que soit le trône, on n’y est jamais assis que sur son cul ».

Il faut relire Machiavel. On y trouve toutes les recettes que partagent aujourd’hui Matignon et l’Elysée. Nihil novem sub sole.

J’admets. C’est déprimant. Considérer ses pensées magnifiques, scintillantes d’originalité, étincelantes de nouveauté pour s’apercevoir au détour d’une phrase que ça n’a rien de neuf. Oui. Rien que Platon. La caverne, c’est déjà Debord.

Mai le monde change. Non. Le décor change où évoluent des hommes identiques qui pensent que les besoins de l’Etat sont ceux de leur petite âme. En langage de notre siècle, des hommes qui pensent que les caisses de l’Etat sont leur portefeuille.

Seule la forme change. La novlangue, c’est Montesquieu parsemé de vocabulaire anglosaxon. La langue vivante, c’est Céline, Coluche ou Cavanna. L’opposé du Romantisme qui voulait sur de nouveaux pensers faire des vers antiques.

Encore la vieille opposition entre le fond et la forme

On en reparlera….


mercredi 2 octobre 2019

RESPONSABLE

Etymologiquement, c’est celui qui répond, celui qui est garant.

Ceci peut éclairer les interrogations des Rouennais, mais aussi des Français. En ce moment, celui qui répond, c’est le Premier Ministre.

Ceci le rend il responsable ? Peut être. Aux marges. Il se met en avant parce qu’il sait que sa responsabilité est limitée. Il gagne du temps et en fait gagner aux principaux responsables. Car la bouillie médiatique oublie un acteur essentiel : le directeur de l’usine, responsable du site.. Lui, pas un mot, pas une interview. Il se cache, signe cardinal de son angoisse. Mieux encore ; on apprend qu’il a demandé une enquête au motif que l’incendie aurait pu démarrer hors du site. Signe évident de responsabilité… C’est créer une enquête dans l’enquête qui n’a pas commencé.. Brouiller les pistes, ce que font spontanément tous les coupables.

Présumons… Présumons de rien.

1/ voilà des années qu’on nous serine que les cadres sont mieux payés, à raison de leurs responsabilités. Le mec n’étant pas payé au SMIC, son salaire est la preuve évidente de sa responsabilité. Car, vu son poste, la sécurité du site était de son ressort

2/  certes, il y a des contrôles d’Etat. Contrôles supposant une intervention du directeur chargé de les appliquer. L’Etat a la responsabilité de dicter les instructions. Le directeur a la responsabilité de les appliquer. Il est responsable des erreurs et des manques.

3/ on va chercher des lampistes. C’est confortable mais c’est oublier que les lampistes obéissent aux instructions du directeur, aux process qu’il met en place et vérifie. Car le directeur est responsable de TOUT… Via son directeur des RH, il engage même le cariste qui se trompe et engage sa responsabilité. Son équipe dépend de lui, il l’a engagée, il la contrôle dans l’organisation pyramidale que suppose toute entreprise. D’ailleurs (voir point n° 1)il est payé pour ça

4/ sur place, le directeur représente un conseil d’administration à qui il rend compte.
Problème : Lubrizol est une société américaine et poursuivre le conseil d’administration n’est pas possible. Le vrai patron, le financier Warren Buffet, est inaccessible à la justice française. Pas grave : sa responsabilité sera financière.

Bien entendu, il est hors de question que l’Etat paye. Il a fait son boulot de contrôle. L’Etat n’a rien à se reprocher. L’usine existe depuis plus de 60 ans. L’accident arrive à un moment T. Peu importe ce qui s’est passé avant. Le moment du sinistre dépend du directeur actuel. Et il doit en supporter le coût.

La machine à brouiller les cartes est en route…Elle atteindra son point culminant avec l’intervention des avocats qui défendront le directeur ; avec le directeur lui même qui a pris (volé) le salaire de la responsabilité mais refusera de l’endosser. Le Code des Assurances est fait pour aider les cadres, pas les caristes.


Après, on se demande pourquoi il y a des gilets jaunes. On leur refuse le salaire mais on leur laisse la responsabilité.

mardi 1 octobre 2019

CHAMEAUX, PALOMBES, DINOSAURES ET GRETA

Tous les gens un peu cultivés connaissent feu Stephen Jay Gould. Délicieux penseur, grand maître de l’évolution darwinienne, écrivain prodigue qui savait mettre à la portée de tous des idées complexes. Personne ne connaît son copain Nils Elredge.

Gould et Elredge sont les créateurs d’un des concepts les plus intelligents de l’épistémologie contemporaine : l’évolutionnisme ponctué. Kesaco ?

Depuis deux siècles, les paléontologues se battaient comme des chiffonniers sur la manière dont l’évolution fonctionnait. Y’avait deux écoles : les évolutionnistes et les saltationnistes. Ils pouvaient pas se piffer tant leurs idées étaient différentes.

Les évolutionnistes affirmaient que l’évolution allait lentement. Que siècle après siècle, les espèces accumulaient les changements mineurs qui, avec le temps, devenaient changements majeurs. Ils s’appuyaient sur des séries comme celle des nautiles fossiles et quand tu les regardes, les nautiles, tu leur donnes raison.

Les saltationnistes, eux, croyaient dur comme fer que l’évolution procédait par saut. Que les changements arrivaient d’un coup et, plouf ! une nouvelle espèce apparaissait. Leurs exemples venaient plutôt du monde des vertébrés et, quand tu regardais, tu leur donnais raison.

L’évolutionnisme ponctué donne raison à tout le monde. Raison ou tort, selon que t’es optimiste ou pessimiste. Pour Gould et Elredge, l’évolution fonctionne généralement lentement mais il est des époques où ça va très vite. L’évolutionnisme est ponctué de saltationnisme. Quelques millénaires où il ne se passe quasiment rien et, soudain, irruption dans le monde d’une tétrachiée de nouvelles espèces. Bien entendu, ça ne doit rien au hasard. Ces périodes de saltationnisme, ces ponctuations dans l’évolution viennent de changements brutaux (enfin, brutaux, c’est à l’échelle géologique, on cause en siècles quand même) dans l’environnement. Si ton environnement change, t’as intérêt à t’adapter fissa sinon tu disparais.

Là où c’est génial, c’est que ça remet l’environnement au centre de la problématique. Jusqu’à Gould et Elredge, on l’ignorait, on analysait l’évolution comme un en-soi détaché des contingences. Bien sûr, on savait que les continents dérivaient, que dans une région donnée le climat changeait, mais tout ça va pas très vite. Ça faisait les affaires des évolutionnistes.

Sauf que c’est pas vrai. Ça dérive lentement mais il y a un moment où ça touche. Et là, les faunes se mélangent. Les animaux (mais aussi les plantes) passent d’un continent à l ‘autre. Les proies ont de nouveaux prédateurs, les virus et les maladies s’échangent. Y’en a qui renforcent leur immunité, d’autres pas. L’environnement explose. En quelques siècles (c’est pas beaucoup), tout change. Faut s’adapter ou disparaître. Pendant quelques siècles, l’évolutionnisme plan-plan est remplacé par le saltationnisme. C’est l’évolutionnisme ponctué.

C’est génial parce que ça met tout le monde d’accord. On arrête de dépenser son énergie à des querelles sans intérêt. On se concentre sur l’essentiel.

C’est génial parce que ça remet la géographie au premier plan. Ce sont les changements de terrain qui font bouger la vie. Elle bouge pas toute seule dans un environnement indifférent. C’est comme les anciens ports de Crète que les archéologues retrouvent à 50 m d’altitude. Un bon tremblement de terre avec un léger basculement et ton bistro sur le port devient refuge pour randonneurs. Des fois, c’est moins brutal. Tu prends ton eau dans un fleuve qui alluvionne et dont le cours s’éloigne lentement. Année après année, tu vas corriger, allonger tes canaux, modifier tes écluses, mais la pente est de moins en moins favorable. Un jour, t’auras plus accès à l’eau. Gentelle a étudié le phénomène dans Traces d’Eau.

C’est juste la vieille idée du point de rupture. De la dernière paille qui casse le dos du chameau. De la crise. Kruzein, en grec, c’est un moment, le moment culminant d’une maladie. T’en meurs ou t’en sors guéri. Et la critique, normalement, c’est ce qui provoque la crise. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait accélération d’un mouvement. Mais il y a un moment où ça pète, où le fil casse. Même en dérivant très très lentement, il y a nécessairement un moment où les continents se touchent. Sauf que moment, c’est pas le bon mot. A l’échelle géologique, un moment ça peut durer des siècles. Et un moment historique comme la Révolution française, ça dure dix ans. Faut faire gaffe aux mots.

L’essentiel, c’est cette idée que les changements du terrain font bouger la vie. Cette idée, elle est diaboliquement absente de nos débats parce que les changements ne sont que peu perceptibles. Les changements climatiques, par exemple. Ça va pas vite à l’échelle humaine. Tu prends un ou deux centimètres de montée des océans par décennie. T’avales un degré moyen tous les demi-siècles. Pour les néo-évolutionnistes, c’est peanuts. Ils croient dur comme fer que ça va lentement et, corrélativement, que ce sera réversible. Par voie de conséquence, ils ne peuvent pas prendre en compte le discours des catastrophistes. Les catastrophistes, les mecs du GIEC par exemple, sont généralement des scientifiques. Ils sont habitués à d’autres échelles temporelles que le grand public ou les politiques. Prends les climatologues. Ils s’appuient sur les travaux de Lorius qui te parle du climat il y a 300 000 ans. Comment tu veux qu’un politique dont l’horizon est limité à l’élection de 2022 comprenne ? Mais les scientifiques, ils savent qu’une paille suffit à briser le dos du chameau. La dernière. Minuscule. Celle qui te fait passer de la lente évolution à la brutale rupture.

Face aux changements du terrain, les clivages deviennent flous.  Les tenants du Progrès (droite et gauche confondues) sont fermement convaincus que la technologie réglera les problèmes. Quand y’aura plus de pétrole, on aura des autos électriques. Les anxieux sont totalement persuadés qu’on n’y arrivera pas. Pourra t-on construire des autos sans du tout de pétrole, c’est à dire sans plastiques ? On a des exemples : pour produire des biocarburants, il faut beaucoup de pétrole ce qui rend l’opération moins rentable qu’on ne l’affirme. On peut se jeter des arguments à la tête pendant des années.

Et puis, les dinosaures n’ont pas disparu. Y’a que les baltringues pour y croire… Les dinosaures ont évolué…. En oiseaux par exemple.. Ben oui, les palombes de Darroze sont des dinosaures qui ont évolué. En général, les extinctions de masse sont suivies de créations de masse… Avec des chameaux qui résistent à la dernière paille.


Faut le dire à Greta

mercredi 25 septembre 2019

THOMAS COOK

Voilà que Thomas Cook a des vapeurs. Pour les connaisseurs, cette phrase fait sourire. Les connaisseurs, c’est ceux qui ont quelque idée sur l’histoire des voyages. Figurez vous que Thomas Cook a bâti son empire sur des excursions destinées à éloigner le prolétariat écossais des pubs. Excursions organisées avec des bateaux à vapeur issus des chantiers de la Clyde Ho ! on dit le Clyde, vu que la nana, c’est Bonnie.

Devait pas être rigolo le Thomas des origines. Un poil pasteur, un poil moralisateur. Pas le mec avec qui t’as envie de boire un coup. D’ailleurs, il buvait pas.

Heureusement, il a eu des fils. Eux, le prolétariat écossais, ils se foutaient de son évolution cirrhotique. Ils ont bifurqué sur la clientèle d’Eton. Un Anglais bien gras et bien rentier, c’est meilleur pour les marges qu’un soudeur écossais en quête de rédemption.

Dans l’entre deux guerres, les Voyages Thomas Coo explosent. Pour une seule raison : ils sont bons partout. Par exemple, sur l’argent. Chez Cook tu peux acheter et vendre toutes les devises. Le personnel de Cook n’est pas bon : ce sont les meilleurs. Résultat : Cook est une référence.

Cook en faillite, c’était, il n’y a guère, aussi improbable que Elizabeth II dans une exhibition de pole dance. Et pourtant… Je suis pas inquiet pour leur avenir, Fosun va les racheter. On sait que Fosun a, dans sa feuille de route, la prise d’une position forte dans l’économie du tourisme… Ils vont y aller, le poisson est de belle taille.

Mais la déconfiture devrait poser question. Interrogeons les spécialistes et décryptons. Selon JFR, icône déclinante, Cook a été tué par le « depackaging ».. Kesaco ? Tout simplement la vente d’un package (avion+ hôtel+ excursions) que le client se fait lui même plutôt que de le demander au TO. Disons, pour faire court, la possibilité pour le client d’être son propre TO. Exact. Sauf que c’est pas possible. Parce que ça signifie que l’humain n’est pas une valeur ajoutée. Ou que l’humain ne vaut rien. Il suffit de faire tourner des BDD et le résultat est identique.

C’est exactement le problème. Quand le vendeur ne te donne rien de plus que la machine.

Le vendeur, on change son nom pour en faire un conseiller, un spécialiste, mais ça ne change ni son savoir, ni son expérience. Tous les gestionnaires le savent, le vendeur est un coût, un coût qu’on va mettre entre les mains des cost-killers. En face, la machine est un investissement. Comptablement, c’est pas pareil..

C’est surtout pas pareil au niveau de l’acte de vente. Le vendeur, le bon, est un vendeur de ruse, le mec qui te dit : « Partez une semaine plus tard, vous pourrez assister au Festival de danses primitives ». Dans le domaine culturel qu’est le voyage, le bon vendeur est celui qui ne respecte pas les procédures de la direction. Tiens moi ; mon aéroport de départ, c’est Biarritz. Aéroport de merde vu que dans l’international, tu dois changer à Paris et que, généralement, t’arrives à Orly et tu repars de Roissy. Les comparateurs de vols n’en tiennent aucun compte. Ceux qui te proposent une alternative te font partir de Bordeaux. Normal ; Dans l’arborescence, Bordeaux et Biarritz sont dans la même région. Le vendeur, lui, sait que Bilbao est plus proche, qu’il y a plein de vols pour les hubs Lufthansa de Francfort et Munich et que Bilbao est plus près que Bordeaux. Le vendeur sait, ou devrait savoir, que la rocade de Bordeaux est embouteillée quasiment en permanence ce qui augmente sérieusement ton risque de louper l’avion. Toutes choses que les comparateurs ignorent.

Mais, on l’a déjà dit, Internet est le monde des rats. Le client va économiser 10 euros qu’il reperdra aussi sec à cause d’un parking aéroport plus cher : mais ça, c’est un autre comparateur.

Les gestionnaires du voyage ont à arbitrer depuis quelques années entre l’homme et la machine. Sans surprises, ils privilégient la machine. Sans surprises, leurs clients vont les suivre. L’expérience et le savoir sont éradiqués de l’échange commercial. Ce qui n’empeche pas de communiquer sur l’humain.. Mais c’est juste de la com. Dans la vie réelle, l’humain est jeté sans vergogne, surtout l’humain expérimenté… L’actionnaire préfère le débutant sous payé.

Thomas Cook a vécu abrité sous les draps de sa réputation qui ne reposait plus sur rien de réel. On peut en dire autant de ses filiales Jet Tours et Neckermann. J’ai bien connu Jet Tours aux temps de Joel Routier.. Le terrain y était prioritaire. Ce n’est plus le cas.

C’est que chaque touriste est unique et échappe aux statistiques. Chacun a ses propres raisons de voyager. Je me souviens d’une discussion avec un adjoint de JFR auquel je disais qu’il n’y avait qu’un seul taux de satisfaction client : 100%.. Impossible, affirmait il. Alors qu’il ne mettait ni le temps, ni le savoir pour aboutir à ce résultat. Rentabilité oblige. On approxime.

Thomas Cook est mort de l’approximation. Dernière anecdote. Soirée culturelle avec Lao Pierre sur l’Ouzbekistan. Le groupe est un groupe de copains israélites. Et donc, logiquement, Lao Pierre, plutôt que d’aligner les poncifs sur les mosquées de Samarkand, se lance dans une histoire de la synagogue avec présentation de la personnalité du rabbin qu’il connaissait bien. La tour-leader faisait la gueule. On lui bousillait son programme, toujours le même quel que soit le client.  Elle n’avait pas compris que la répétition n’avait rien à faire avec le voyage qui doit être unique, différent, incomparable.


Le mot est laché. On ne construit pas un voyage incomparable avec des comparateurs.

mardi 24 septembre 2019

VOYAGE AU BOUT DU SEXE

Je viens de lire ça. Publié à l’Université Laval. Ecrit par Franck Michel, prof à l’Université de Corse.

Passons sur le titre, racoleur et imprécis : « le bout du sexe », c’est quoi ? le gland ? et qu’est ce que le « bout du sexe » d’une femme ? alors même qu’il va s’agir essentiellement d’exploitation de la femme. Pardonnons cet à-peu-près.

D’emblée, les règles sont posées : le tourisme est un « nouvel impérialisme » et un « colonialisme pacifique ». Je ne vois pas très bien en quoi l’impérialisme est « nouveau » ni en quoi le tourisme est « colonialiste ». Mais l’explication arrive vite : le tourisme a été inventé par les Occidentaux. Vu par le gros bout de la lorgnette surement. Mais il me semble me souvenir que Xavier de Planhol a consacré sa thèse aux pratiques touristiques au Proche-Orient dans l’Antiquité en décortiquant la naissance de la pratique sociale qui consistait à quitter les villes l’été pour aller en montagne. Ce modèle a été adopté par les Romains, puis s’est généralisé en Occident. Il s’agit d’une pratique touristique car le tourisme ne se définit pas à l’aune des kilomètres parcourus. On attend d’ailleurs une définition du tourisme : déplacement d’agrément ? avec une charge culturelle selon Augé et Urbain ? A ce compte, se vautrer dans un camping de Palavas pour partager le Ricard n’est pas du tourisme. C’est quoi alors ? Mais voilà : tout le monde comprend, pense l’auteur, qui invente même le « tourisme noir » qu’il met en parallèle avec « l’argent noir ». C’est quoi le tourisme noir ? C’est l’universitaire qui profite d’un colloque pour aller à la plage. Mieux encore : un voyageur partant sur un circuit organisé et qui va roder la nuit dans les quartiers chauds fait du « tourisme sexuel au noir ». C’est vrai que c’est la nuit.

Il faut se méfier des livres qui ne posent pas de définitions. Jamais l’auteur ne définit ni le tourisme, ni les pratiques sexuelles. Ce qui lui permet d’enfiler les stéréotypes dont celui-ci : « le citoyen, tranquille chez lui, se transforme en individu redoutable une fois passé à l’étranger. » Eh bé….on remplit les avions de fauves sans le savoir.

Donc, on démarre avec le vilain prédateur blanc qui va assouvir ses bas instincts sous les Tropiques. Suivent une soixantaine de pages sur « le sexe, un marché mondial en pleine expansion ». La dimension historique manque cruellement : le sexe a toujours été un marché mondial (les Romains dans leurs bordels n’entassaient pas des Romaines) et il n’est pas plus en expansion que le marché du soja ou de l’informatique. Mais l’auteur est fin économiste : ce qui détermine le marché du sexe, c’est « l’offre, la demande et le contexte social ». Qu’on puisse en dire autant du marché du sucre ne l’effleure pas. Encore une banalité ? « Le corps des femmes est le produit de base du marché du sexe »… c’est clair que le produit de base, c’est pas les nageoires des poissons rouges.

Mais le pire est à venir. L’auteur prétend que tourisme et sexualité pratiquent « une entente cordiale et intéressée » car « on peut interpréter le tourisme sexuel comme un avatar du néo-colonialisme occidental qui s’empare du corps des populations après avoir renoncé à leurs territoires ». La formulation est belle… et tout à fait fausse, car nombreux sont les pays à tourisme sexuel qui ne sont liés ni de près, ni de loin à la colonisation. Personne n’a renoncé aux territoires de l’Ukraine ou de la Thailande qui ne furent jamais colonies de personne. Et que dire des pays qui n’ont jamais eu de colonies ? Si on suit l’auteur, il n’y a pas de tourisme sexuel suédois. Ben voyons…. A moins que les Suédois ne soient des colonialistes cachés arrivés directement au néo-colonialisme sans passer par la case colonialisme.

Suivent une cinquantaine de pages qui sont un catalogue des destinations où se pratique le tourisme sexuel. Sans surprise, il n’est question que de pays asiatiques, africains ou sud-américains car il faut bien annoncer le chapitre suivant intitulé « Le Sud devant la colonisation touristique et l’exploitation sexuelle ». On aura bien compris que tout ce qui précédait ne servait qu’à lier fortement tourisme et exploitation sexuelle. La thèse de l’auteur commence à apparaître : sans tourisme, pas d’exploitation sexuelle.

Disons-le tout net : c’est parfaitement gonflé. Il ne faut pas avoir une connaissance fine de l’histoire pour savoir que l’exploitation sexuelle est totalement indépendante du tourisme, elle ne lui est pas consubstantielle. Elle est tout juste consubstantielle au déplacement. Quand l’étranger arrive, il peut éventuellement profiter d’une structure sexuelle existante, avec ou sans exploitation. Mais si rien n’existe, il mettra son érection dans sa poche…Flaubert, au bord du Nil, regrette les putes du Caire car il n’y en pas dans les campagnes égyptiennes et sa présence (et sa concupiscence) ne les fait pas surgir ex nihilo. Tout juste peut on dire qu’un afflux de population renforce un marché, mais c’est vrai pour les vanneries camarguaises comme pour les prostituées birmanes. Il a qu’à regarder en Corse, l’auteur, puisqu’il y enseigne. Pays touristique s’il en est, mais pour trouver une pute à Propriano, c’est le parcours du combattant. Peut-être que c’est pas assez au Sud ? Et Pigalle où se précipitaient voici trente ans les Anglo-Saxons décidés à baiser de la Française ? On peut peut-être parler de délocalisation et comparer les tarifs hors charges sociales ? Un marché, ça a une histoire.

La fin du livre est un catalogue sur la prostitution asiatique, catalogue de faits et d’anecdotes (des Français amènent des prostituées d’Ujung Padang à une cérémonie toraja qu’ils troublent). On est au niveau de la presse anglaise, ou peu s’en faut.

Bref, notre prof à l’Université de Corse fait preuve d’un angélisme certain et ne nous apprend rien. Il force les traits et fait parfois preuve d’une réelle méconnaissance, par exemple quand il affirme qu’il ne faut pas confondre prostitution forcée et prostitution volontaire (on ne peut qu’être d’accord) pour ajouter aussi sec « Dans les pays du sud, la prostitution est toujours forcée ». Ben voyons.. ça conforte sa thèse mais c’est parfaitement faux. Dans toute l’Asie (Japon inclus jusqu’à Mac Arthur) la prostitution est traditionnellement un moyen pour les jeunes filles d’épargner une dot car la vision du sexe n’est pas exactement la même que la notre. Et les jeunes Nigériennes n’hésitent pas à faire « boutique mon cul » quand les temps sont difficiles.

Ce qui me met en colère, c’est cette transformation d’un épiphénomène en problème de société. On ne peut pas nier que le tourisme sexuel existe, mais on ne peut pas affirmer non plus que tout tourisme est sexuel,ni que toute sexualité est touristique, sauf à vouloir diaboliser le tourisme. Ce qui est grave, c’est que l’Université Laval couvre ceci de son autorité. Ce qui est grave, ce sont ces analyses sociologiques à l’emporte-pièce, sans connaissance du substrat historique. On aboutit à une enfilade (si j’ose dire) de stéréotypes pour arriver à la conclusion : le Blanc, c’est caca….


Pas besoin de 400 pages pour ça…

lundi 23 septembre 2019

VOYAGER, ALLER, QUITTER….

On me pose, en ce moment, plein de questions sur le voyage dans les mois qui viennent. Toutes, en fait, tournent autour du même sujet, qu’il s’agisse de prix, de sécurité aérienne, de soleil ou de beaux paysages : Où aller ? La réponse est tellement simple….

N’importe où….  Mais oui, n’importe où…. Voyager, ce n’est pas aller, c’est quitter. On ne voyage pas d’abord parce qu’on aime, on voyage d’abord parce qu’on n’aime pas. On n’aime pas sa vie, on n’aime pas son environnement, on n’aime pas son travail, peu importe… D’ailleurs, si on était bien, on resterait là. Ce désir de partir qui nous taraude reflète un quotidien lourd à vivre, lourd à supporter ; il faut qu’un ailleurs puisse offrir l’oxygène dont nous avons tous besoin. Après, mais après seulement, on met des mots et des raisons, de bonnes raisons ou de fausses raisons, c’est du pareil au même.

Au fond de vous, vous savez bien que c’est vrai. Et d’ailleurs, c’est pas nouveau. Tenez, prenez la Suisse. Dans l’histoire récente des voyages, la Suisse a produit trois icônes : Blaise Cendrars, Ella Maillart et Nicolas Bouvier. C’est pas rien pour un petit pays comme ça. Trois grands écrivains dont le talent n’a pu s’épanouir que loin des alpages vaudois et valaisans. Si tout en voyage leur est bonheur, c’est qu’à la maison c’était pas vraiment le pied. C’est calviniste, la Suisse, c’est confit de bons sentiments, de bonne conduite. Fais pas ça, que vont penser les voisins, la famille et le pasteur ? Pour se lâcher un peu, vaut mieux prendre ses distances. J’invente rien : c’est Georges, un facteur d’Estavayer-le-Lac, qui m’a expliqué, il y a trente ans, au Japon. Belle journée, j’ai découvert Bouvier et Estavayer-le-Lac dans la même après-midi. Ceci pour dire que, même avec des minarets en Suisse, Nicolas Bouvier aurait préféré l’original afghan à la copie bernoise. A propos, si vous connaissez Georges, passez-lui le bonjour de ma part. Sa moustache doit grisonner…

Après, j’ai réfléchi. L’Angleterre….. Quand elle est victorienne et cul-coincée, elle produit des dizaines de voyageurs de haute volée, des aventuriers, des bonshommes qui parcourent le monde comme si c’était un jardin du Sussex : Lawrence, Thesiger, Newby, Hudson, Durrell et j’en passe, la liste est impressionnante. Après les Beatles, Mary Quant et la mini-jupe, c’est quasiment fini. Non que les Anglais ne se déplacent plus, mais leurs motivations ont changé : on ne fuit plus une société figée, on échappe à une géographie déprimante, ce qui ne justifie plus l’écriture.

Quoiqu’on en dise, le voyage reste une fuite. Non. Dit comme ça, c’est négatif. Qu’on le veuille ou non, il n’est de plus belle évasion que le voyage. Là, ça va mieux. L’évasion ennoblit la fuite. Encore que, dans tous les cas, il s’agit de chercher à être mieux, de s’éloigner d’un lieu néfaste, de reprendre au temps un espace de liberté. Le voyageur est d’abord quelqu’un qui sait fermer une porte pour laisser derrière elle les freins à son bonheur.  Et donc, une fois la porte fermée, qu’importe la destination ? Quelle qu’elle soit, elle sera toujours préférable à ce qu’on abandonne.

Alors, on part. Peut-être un peu moins loin, peut-être un peu moins longtemps, peut-être pas exactement comme on l’avait rêvé mais ce n’est pas si grave. L’essentiel est de prouver que le proverbe a tort : partir, ce n’est pas mourir un peu. C’est, enfin, vivre. Vivre comme on veut, reprendre la main.

C’est aussi pourquoi les sempiternelles discussions sur la manière de voyager sont d’une hypocrisie rare. Faut-il avaler trois musées par jour ou suer sang et eau sur un sentier aride ? On s’en fout. T’aimes marcher ? Marche. T’aimes l’apéro au soleil ? A la tienne. C’est ta vie, si elle te rend à heureux à Mimizan, vas à Mimizan, et si ton bonheur s’épanouit aux rives du Pangong Tso, dépêche-toi de faire ton sac. On est tous différents, on a des vies différentes, des rêves différents, des voyages différents. Voyager, c’est pas appliquer un dogme religieux et les ayatollahs qui m’expliquent que leur manière de voyager est meilleure que celle du voisin me font penser aux ecclésiastiques qui veulent tous que leur religion soit la seule acceptable. Sans compter que ça peut changer, que cette année je peux avoir envie de buller au bord d’une piscine comme l’an dernier j’avais envie de collectionner les églises paléo-chrétiennes.


Voyager, c’est être libre, vraiment libre. Malgré les contraintes, les retards, les dépenses, parce que tous ces petits ennuis du voyage, c’est vous qui les choisissez. Vous le savez bien qu’il y a aura des bouchons sur l’autoroute, des files d’attente dans les aéroports, des commerçants pas très réguliers et des hôteliers mal embouchés. Vous le savez bien qu’on ne vit pas dans un monde parfait. On doit arbitrer sans cesse, décider sans cesse, choisir sans cesse. Arbitrer seul, décider seul, choisir pour soi. Et c’est bien ça, la liberté, non ?

dimanche 22 septembre 2019

LA VRAIE PENSEE

J’ai profité de ces vacances pour relire un peu. Van Gulik, entre autres. Pas les histoires du Juge Ti, mais son maître ouvrage sur La vie sexuelle dans la Chine ancienne. Ne salivez pas, ça ne parle pas de sexe.

Je ne peux pas résister au plaisir de vous livrer cet extrait de la conclusion, écrite en 1961, avant même la Révolution Culturelle :

Ceux qui parlent d’une civilisation chinoise statique ont raison dans la mesure où le qualificatif s’applique aux principes fondamentaux. Le Chinois pose sur la vie le regard d’un homme qui entend vivre en harmonie avec les forces originelles de la Nature. De siècle en siècle, c’est vrai, cette attitude a perduré avec une étonnante constance. Or, du fait même de cette stabilité d’assises, les Chinois ont pu opérer dans la superstructure, chaque fois que la nécessité s’en imposait, des changements énergiques et complets ; ou encore, ils ont pu supporter que ces changements fussent opérés par ou grâce à des forces étrangères. Ainsi, cette civilisation foncièrement statique s’est révélée, de fait, extrêmement dynamique.
Les Chinois ont toujours fait, dans les temps anciens ou dans les plus récents, des concessions à l’influence extérieure. Ils ont reconnu – souvent à contrecoeur, il faut le dire – que les civilisations étrangères offraient des particularités qu’il serait bon d’adapter ; et ils se sont montrés parfaitement capables d’effectuer ces adaptations, une fois qu’ils le voulaient fermement. Car les Chinois croient au renouveau pourvu qu’ils en soient effectivement les artisans…. Ils s’inclinent sous l’influence, voire la domination temporaire de l’étranger, parce qu’ils ont une souveraine confiance dans la force de leur sang et de leur nombre. Ils ne doutent pas de l’emporter à la fin et de conquérir toujours leurs conquérants, dans le domaine de l’esprit comme dans celui de la matière.
L’Histoire paraît justifier cette très haute assurance. D’autres civilisations ont péri ; celle-là demeure. D’autres races ont disparu, se sont dispersées, ont perdu leur identité politique : les Chinois ont survécu et se multiplient. Ils gardent leur identité, tant raciale que politique.

L’intelligence et la clairvoyance de ce texte sidèrent. En 1961, la Chine se débat dans les problèmes du Grand Bond en Avant et souffre d’une des plus grandes famines de son histoire (entre 15 et 30 millions de morts). Et Van Gulik nous explique que ça n’a pas de sens. Ce sont les changements de ce qu’il appelle « la superstructure » et qui n’a aucune importance car elle n’existerait pas sans l’assise. Il existe une harmonie entre l’assise et la superstructure, entre le statique et le dynamique, entre le yin et le yang, entre le masculin et le féminin. Dans ce texte, Van Gulik annonce, sans le savoir, les prises de position de Deng Xiaoping, trente ans plus tard. Il nous donne les raisons du rebond économique chinois qui ne manquera pas de se produire.

Il nous donne en même temps, une leçon de vie : il faut être très statique pour être dynamique. On ne peut progresser que si on ne change pas.. Pour nous, c’est inconcevable. Enfants de Descartes, nous avons du mal à ne pas choisir : progressiste ou conservateur ? En fait, en caricaturant un peu, Van Gulik nous explique que, finalement, le marxisme, cette théorie du progrès fondée sur l’Histoire va assez bien à la Chine.  Il faut connaître hier pour fabriquer demain.

Il en va de même du livre. La presse nous bassine sans cesse avec des nouveautés qui n’existeraient pas sans les livres du passé. Les vraies nouveautés sont celles qui sont appelées à devenir des classiques. Les autres ne sont qu’ombres fuyantes et plaisir évanescent. C’est la fierté de notre métier de savoir distinguer dans le nouveau ce qui est appelé à durer, à rester dans les bibliothèques, à se transmettre de génération en génération. 90% des livres qui sortent sont destinés à être oubliés, à s’évanouir comme une rosée séchant au soleil du Savoir.

Tout en lisant Van Gulik, je suis allé me promener dans quelques vide-greniers provençaux. J’aime bien les vide-greniers où je n’achète pas. J’y vais seulement pour voir épandus dans des caisses ou jetés sur le sol, les best-sellers d’hier dont personne ne veut plus, même à vil prix. Tous ces romans dont on nous affirmait qu’ils étaient extraordinaires, tous ces auteurs aux tirages pharaoniques, tous ces pseudo-essais, ces pseudo-documents, ces livres parfois couverts de prix « littéraires » devenus des objets encombrants qui envahissent les caves et finiront à la benne. C’est une leçon pour un libraire : on ne devrait vendre que des livres destinés à être relus.


Mais c’est dur parfois d’aller contre la vox populi.

HEBERT-CELINE-QUENEAU

J’ai choisi ces trois-là pour leur importance dans le sujet qui m’occupe en ce moment. Ils ne sont pas les seuls, mais ils sont trois balises de taille.

Hébert fut le premier (ou peu s’en faut) à parsemer son texte d’exclamations et de jurons. Foutre ! était son préféré. Céline, on ne s’en souvient que trop bien, avait choisi l’invective et Queneau restera dans nos cœurs pour le « mon cul ! » de Zazie. Dans les trois cas, il s’agissait de signifier avec force et parfois virulence que le texte se situait dans l’ordre de l’oral et non de l’écrit. Surtout s’il était écrit. Parce qu’entre nous, rien n’est plus écrit que le « Doukipudontan » de Zazie. Ceux qui voient pas ça feraient mieux de s’intéresser à autre chose que la littérature.

Rares, en fait, sont les écrivains qui se sont prêtés à cet exercice, même récemment. Les règles de l’écrit ne sont pas simples à transgresser et les codes restent difficiles à casser. L’écrit reste auréolé d’une dimension culturelle qui impose une écriture léchée, un vocabulaire choisi, une écriture dont on doit bien admettre qu’en ce début de siècle, elle est profondément emmerdante.
Elle est emmerdante parce qu’on en a fait le tour. La phrase s’est allongée avec Proust, raccourcie avec Hemingway, elle a perdu sa ponctuation avec Robbe-Grillet. Le vocabulaire s’est enrichi à l’excès avec Gide, puis Camus a taillé dans la masse. On a eu des textes à tous les temps de l’indicatif, écrit à toutes les personnes. Dans l’écrit, tout a été essayé, plus ou moins consciemment. Comme l’a énoncé avec componction un journaliste cultureux récemment : « vous écrivez comme Flaubert ». Deux siècles après Madame Bovary, c’est pas vraiment un compliment, pas plus que composer comme Rossini ou peindre comme Meissonnier. A méditer par Eric Zemmour qui ne cesse de proclamer son amour de la littérature classique. C’est pas original. Et ça ne signifie surtout pas qu’en ce début de siècle, il faille écrire comme Balzac. Zemmour, il doit avoir chez lui des tableaux avec des vaches au bord d’un ruisseau. Peints depuis six mois. Il doit aimer le figuratif, ce mec, il a la tête à ça.

En fait, c’est fou ce qu’on est formatés. Faut pas croire. L’Education nationale fait des efforts. Pas plus tard qu’en ce début janvier, Livres-Hebdo nous informe que Pascal Quignard sera désormais étudié à l’école. Pascal Quignard ! Alors lui, il écrit vraiment comme parle un instituteur de campagne en visite chez le châtelain. Il a le stylo baise-main, sûr qu’il ferait un malheur dans le salon de Madame Verdurin. Risquent pas de devenir grossiers les marmots avec Quignard. Risquent pas trop d’aimer la littérature non plus : c’est pas Quignard qui leur fera abandonner Titeuf.

C’est qu’écrire, c’est donner une image de soi et on préfère être perçu comme un notaire en costume trois-pièces ou un trader en costume de lin déstructuré que comme un voyou en capuche et Nike tombés du camion. La raison vaut pour le lecteur qui ne fréquente pas n’importe qui. Le poids médiatique peut aussi être invoqué : l’oral, c’est l’oral, l’écrit c’est l’écrit, Coluche d’un côté, Beigbeder de l’autre. Faut faire simple. Comme Zemmour (à nouveau). Il aime que ça soit écrit comme dans son journal, que ça ait l’air bourgeois comme son journal, comme il aimerait être perçu, lui le p’tit gars qui arrête pas de dire qu’il vient de la banlieue. Il donne l’impression de quémander l’approbation de son instit’ : « C’est bien M’sieur ? ». Ouais, si c’est une rédac’ de cinquième, c’est bien. T’es un bon élève. Emmerdant comme un bon élève. D’ailleurs, il parle comme il écrit, c’est dire….

Ceci dit,  je sais pas si vous avez remarqué, mais la langue s’affranchit. Tenez, prenez « enfoiré ». Il y a trente ans à peine, c’était un gros mot, bien gras, bien vulgaire. Il hésitait entre deux sens, « emmerdé » et « imbécile ». Il était rare, même dans l’argot. Aujourd’hui, le voici réhabilité : un « enfoiré », c’est quelqu’un qui se dévoue pour les Restos du Cœur, quasiment une dame patronnesse. Jadis, vous traitiez un mec d’enfoiré, vous preniez une mandale. Pardon : jadis, quand vous utilisiez ce mot à l’encontre d’une personne, vous risquiez de recevoir un coup de poing.
Et la montée en puissance de « putain » ? Surprenant. A la fin des années 60, l’abondance de « putain » qui fleurissait ma bouche trahissait l’occitanité pas très bien élevée qui me marquait au fer rouge. A Paris, je veux dire. Je me souviens de mon plaisir en entendant Jean-Marie Rivière proférer cette évidence au micro de José Artur : « Chez nous, dans le Sud, « putain », c’est le point, « con » c’est la virgule et « putain con », c’est le point et virgule de la parole ». Moi, je me contrôlais, j’enfouissais mes « putain » dans une zone obscure de non-dit et d’interdiction.
Aujourd’hui, « putain » est partout, comme si tout le monde avait compris la nécessité de ponctuer l’oral  et « putain » s’est imposé en tant que signe de ponctuation. Je l’entends sans cesse, dans la rue, les magasins et même dans certaines émissions, pas forcément animées par Patrick Sébastien. Au point (j’ai fait un sondage) qu’il ne s’applique plus guère aux dames chantées par Villon qui sont restées des « putes ». La synonymie étroite qui enchaînait « putain » et « pute » s’est délitée. Putain n’est plus une pute. Et vice-versa. Putain ! c’est rigolo, ça.

L’oral, ça bouge, c’est normal, une langue ça vit. Alors, pourquoi l’écrit doit-il rester figé ? Pourquoi écrire encore et toujours avec le cul coincé en lorgnant par-dessus l’épaule de Maupassant ? Attention, ça veut pas dire qu’il faut oublier l’histoire, les écrivains d’avant. Au contraire, il faut les connaitre pour pas faire tout à fait comme eux. Tiens, juste un exemple comme ça : tous ceux qui béent devant rappeurs et slammeurs devraient relire les textes que s’envoyaient à la figure Breton et Cocteau sur ce que doit être une image poétique. Ils comprendraient que ce n’est pas un problème de gros mots ou de vulgarité, mais juste une exigence d’élévation du sens qui n’a rien à voir avec le vocabulaire.
Ça signifie pas non plus qu’il faille écrire comme on parle, ce serait trop facile. Il faut juste écrire pour signifier qu’on est entré dans un autre monde stylistique, un monde où l’oralité vient féconder le littéraire. Il faut écrire « comme si » et non pas « pareil ». Parce que la littérature, c’est un travail, pas une facilité. Si t’écris naturellement, c’est que t’écris pas, tu répètes.

Il existe un quasi-canon du récit bien peigné et c’est le prétérit. Valéry l’a épinglé avec justesse : « La marquise sortit à cinq heures ». On croit en utilisant les temps du prétérit (imparfait et passé simple) qu’on fait de la littérature alors qu’il ne s’agit que de rédaction. A cet égard, la plupart des récits de voyages sont affligeants et font irrémédiablement penser à des rédactions sur le thème : « Racontez votre dernier voyage ». Mais, mééééh, bêlent les écrivains-voyageurs (c’est une catégorie à part), on est bien obligés vu que notre voyage, c’est du passé. Et alors ? Est-on obligé d’utiliser un temps du passé pour relater une histoire passée ? Evidemment pas. Exemple : « Orly est le territoire de l’attente et tout mon voyage n’aura été qu’une exacerbation de l’attente. Au jour dit, je me retrouve donc à Orly… » et ainsi de suite. En fait, une histoire passée peut se raconter au présent. Il suffit de le vouloir.

La pierre de touche est là : si la première phrase est au passé simple, l’ennui est tapi derrière. L’écrivain-voyageur, c’est pas vraiment un styliste. Et que vaut un voyage qui est fait sans style ?  Inutile de me sortir les exceptions que sont Ella Maillart ou Dervla Murphy. Ce sont des dames de la bonne société qui écrivaient voici presque un siècle. Normal qu’elles aient l’écriture un peu gourmée.
Les écrivains, je veux dire les vrais, les contemporains, ont compris. Prenez Jean-Luc Coatalem. Sans cesse, le présent fait irruption dans son récit qui, du coup, prend l’allure d’un journal, se structure autrement, sort de la morne linéarité qui caractérise les rédactions.
Mais, mééééh, bêlent les écrivains-voyageurs, on ne peut pas commencer par la fin. Si. On peut. A condition de ne pas finir par le début ce qui serait décidément trivial. On peut jouer avec  le temps comme avec les temps. Un texte, ça doit bondir, puis se calmer, se répéter parfois, se dérégler, ça doit faire oublier de quoi ça parle.

Parce que, quel que soit le sujet d’un livre, l’important c’est son écriture.




jeudi 19 septembre 2019

NICOLAS JAEGER, MON AMI

Nicolas JAEGER

Il a glissé lentement dans les crevasses de l’oubli. Il n’est de semaine que je ne pense à lui. Nicolas Jaeger a certainement été l’alpiniste français le plus brillant. Le plus séduisant. Nicolas était l’homme de tous les superlatifs.

On a oublié. Les années 80. L’alpinisme est presque médiatique. Tout a été grimpé, l’âge de l’exploration est terminé. Commence le temps de l’exploit. Et un exploit, il y en a un, qui n’est pas à la portée de tout un chacun. Quel sera le premier homme à grimper les 14 sommets de plus de 8000 m, seul, sans expédition lourde, sans porteurs ?

Deux hommes en sont capables : Reinhold Messner, l’Autrichien et Nicolas Jaeger. Je n’aime pas Messner, sa vision de l’alpiniste surhomme, son côté monomaniaque. Nicolas n’est pas mon ami. Juste un client, un bon client avec qui j’ai du plaisir à être, à déployer une carte, à échanger des idées. Messner publie des livres d’une banalité effrayante. Nicolas écrit peu, mais bien, finement, humainement. Nicolas est un humaniste. Messner m’effraye.

Nicolas est médecin. Médecin et alpiniste. Il a fait sa thèse dans le Huascaran, vivant deux mois en haute altitude en analysant les effets de la haute montagne sur un cobaye soigneusement choisi : lui. Il en a tiré un livre superbe Carnets de solitude que tout amoureux de la montagne devrait lire et relire. J’aime quand il vient me voir. Dans la librairie, il sort son paquet de Gitanes : ça l’aide à se concentrer. Alpiniste de haut niveau, médecin et fumeur. Dans le Huascaran, il avait apporté son stock de tabac. Il sourit, ça n’a pas du changer radicalement ses observations.

On lui a souvent reproché ses clopes. Il a été le premier homme à allumer une cigarette en haut de l’Everest. Pierre Mazeaud, le chef de l’expé, n’a pas aimé. Mais il n’a rien dit. On ne pouvait rien dire à Nicolas. Le bon vin, c’était plus admissible. On a déjeuné une fois ensemble, chez Claude, un bistrot ouvrier aux plats bien traditionnels. On s’est tapé une bouteille de Bordeaux. Et quelques clopes. C’était un beau moment.

Moi, je suis persuadé que Nicolas va gagner. Il aime trop la montagne, la vie, la poésie, la photo de qualité. L’autre, l’Autrichien, il joue trop au surhomme, au dieu des sommets. Je sais que Nicolas va remettre les pendules à l’heure, qu’il va nous prouver que le sport de très haut niveau, c’est juste un jeu, qu’il va grimper les 14 montagnes et qu’il va ensuite mener une vie tranquille avec femme et enfants. Comme il l’a si bien écrit : « L’héroïsme, c’est de prendre le métro tous les matins ». Pas d’aller en haut du K2. Messner combat la montagne, Nicolas lui fait l’amour.

Il y a un livre au milieu de tout ça, un auteur que Messner aime à citer : Eugen Guido Lammer dont le livre Fontaine de Jouvence a été l’un des outils de propagande de l’Allemagne hitlérienne. Toujours l’idée du surhomme et de la race supérieure, toujours l’idée du combat. Nicolas ne supporte pas. Moi non plus. Le problème est que le livre a été tiré à moins de 1000 exemplaires chez un petit éditeur de Chamonix. Ni lui, ni moi ne l’avons lu.

J’ai eu un coup de bol et je l’ai trouvé. Je l’ai offert à Nicolas. Il est venu le chercher juste avant de partir pour le Lhotse. On a fumé une clope ensemble. Il était comme toujours, auréolé de bonheur, de soif de vivre. On a parlé politique. Pas d’élections ou de choses comme ça. On a parlé des hommes, de la manière dont ils menaient leur vie. Il a pris le livre, l’a glissé dans son blouson et m’a dit : « Je le lirai dans le Lhotse »

Nicolas n’est jamais revenu du Lhotse. Un journaliste imbécile a écrit que sa tentative était celle d’un homme qui jouait à la roulette russe avec six balles dans le barillet. Le même journaliste qui ne lui arrivait pas à la cheville est mort l’année suivante dans la Kangchenjunga.

Nicolas était un fou de plaisir. Grimper lui donnait du plaisir, être là-haut lui donnait du plaisir. Il ne se voulait pas surhomme, ni exemple, ni chef de file. Juste un mec qui faisait très bien ce qu’il aimait faire. Un mec qui n’était l’otage de rien, ni de personne.


Messner croit qu’il a été le premier homme à avoir grimpé les quatorze 8000. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il avait été précédé à chaque fois par l’esprit de Nicolas Jaeger.