jeudi 24 mai 2018

L'OC EST OUT

Il me regarde comme si j’étais une défécation aviaire tombée par hasard sur sa boutonnière qu’il doit déjà imaginer rougeoyante.

« Monsieur Chabaud, avec votre accent tonique, vous ne comprendrez jamais rien à la langue française ».

Bon, c’est dit. Lui, il est normalien, assistant de l’honorable Claude Régnier, Professeur de littérature médiévale à la Sorbonne. Il doit savoir de quoi il cause. C’est vrai que je collectionne les bulles. L’ancien français a évolué sous la pression de l’accent tonique et je suis toujours à côté de la plaque. J’y comprends rien. Et je ne veux pas comprendre.

Il me faudra trente ans pour démêler le nœud gordien. Ce vieux français qui finira par donner cette langue que j’adore, c’est le patois merdique d‘une bande de sauvages, picards, artésiens, un peu germains qui gutturent plus qu’ils ne parlent. On appelle ça le français d‘oïl. Moi, le fils d’oc, je n’ai aucune passerelle pour accéder à cette chose. Et je ne connais pas encore la bataille de Muret et la destruction de la noblesse d’oc par Simon de Montfort, génocidaire pré-hitlérien.

Quand je prends l’apostrophe, cela fait quelques décennies que de braves médiévistes et d’intellectuels chenus passent leur lumineuse vie à rapetasser les liens entre le français et les patois des vieux ch’tis. Je ne veux voir qu’une seule ligne !

Tout ceci remonte lors d‘une prise de bec avec ma fille qui ne veut pas que je boute le feu au XIème siècle. « Papa, le mot apparaît à peine en français, regarde Greimas ». Ben oui, Greimas semble lui donner raison mais « Ma chérie, à cette époque on construit la cathédrale de Compostelle et on y installe le botafumeiro, celui qui boute la fumée ». Non mais !!! C’est pas une gamine qui aura le dernier mot. J’avais oublié les ressources de la rhétorique féminine. « Forcément, si tu mêles ancien français et ancien espagnol…. »

Mais ils étaient mêlés !! C’est obligé. Comment il fait Rotrou du Perche pour causer avec Alphonse le Batailleur ? Il utilise Gougleu ? Non, les passerelles étaient nombreuses avant d‘être détruites. C’était beau la filiation germaine pour la langue. Mieux que les patois rustiques aux accents toniques déficients.

Depuis Muret (1213), les langues d‘oc tirent la langue pour revenir dans le concert national. Molière, avec ses pègues, n‘a pas eu le succès escompté et il faut un amendement à la loi pour faire vivre la chocolatine. Avec l’assistant oc-phobe qui a rejoint l’Académie française, ça va pas s’arranger. Y’a guère que « putain » qui a tiré son épingle du jeu. A l’époque où sévissait Régnier, mes « putain » récurrents me signalaient comme un méridional bouseux de la rue Dauphine au jardin du Luxembourg tandis qu’aujourd’hui on remarque avant tout ceux qui n’ont pas ce juron à la bouche. Il faudra bien un jour que la filiation romane revienne dans le jeu philologique et que l’apport du sud à la beauté de la langue soit reconnu.

Bon, c’est pas gagné. En nos temps, s’il y a impact du Sud, faut bien reconnaître que l’on parle d’abord du Sud du Sud. Le travail de Pagnol a amélioré la position de la Provence mais la Novempopulanie reste absente. On aurait pu croire qu’avec Montaigne…pourtant, nulle postérité. 

Quoique :
« Pardon, Madame, c’est loin, Bardos ?
- D’ici étant, dix minutes. »

« D’ici étant ».. Expression commune et superbe qui fleure Rotrou du Perche. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas approfondi la question. A cause de l’accent tonique. Pas la seule. « Va serrer tes affaires ». Serrer. Montaigne l’emploie aussi. « Saquer ». Il faut être aveugle pour ne pas y voir le « sacar » espagnol dont Albert Lévy affirmait qu’il était entré dans le français par la communauté séfarade de Bayonne. Le CNRTL affirme que c’est un dérivé de « sac », avant de concéder que la première occurrence française est Le Couronnement de Louis, partie du cycle de Guillaume d’Orange. Narbonne, Orange, villes picardes ?  Les considérations étymologiques sont complexes pour arriver à faire le lien entre « sac » et « saquer » alors que le sens espagnol est exactement  le même que le sens français. Il faudra un jour que, comme les biologistes, les philologues admettent que les solutions simples et élégantes sont les meilleures. C’est une règle épistémologique.

Depuis Napoléon III, les philologues s’évertuent à éradiquer toute trace d’oc dans la construction de la langue française. Le Rhin surpasse la Garonne. On choisit ses ancêtres. Napoléon III avait préféré les Gaulois aux Germains, gommant les Francs du roman national. Les Romains abandonnés reprirent leur place grâce aux Gallo-Romains et l’oc devint un supplétif du latin. Quant au gaulois, celte comme le gaélique, le manque de sources l’a placé derrière le germain dans le réservoir des origines.

Et donc, mon vieux professeur, je n’avais pas l’accent tonique, mais il me restait le lexique. Chez moi, on flambe les portes ce qui ne signifie pas qu’on les brûle mais qu’on les ferme avec violence, la violence du feu. Sens que le CNRTL ne signale pas. Mais, d‘ici étant, le CNRTL, c’est bien loin. D‘ailleurs, il ignore la chocolatine.

Le CNRTL est un organisme de leugnes, vieux mot de chez moi qui désigne des bouts de bois inutilisables et un peu pourris, avec une belle étymologie latine, celle de la lignite. Chez moi, c’est un conservatoire de mots que le CNRTL ignore. Ils doivent être noyautés par les Alsaciens. Seule Florence Delay pourrait m’aider.

On en reparlera



dimanche 13 mai 2018

LE TOAST D'ALGER

Je le connais bien, je passe devant lui presque tous les jours, immortalisé par Falguière brandissant vers les hordes teutonnes sa croix de Lorraine d’évêque de Nancy.

Lui, c’est Charles Lavigerie, cardinal et Bayonnais et bien oublié. Va savoir pourquoi, ce matin, je pense à lui. Pour sa vie qui fut celle d’un battant. De nos jours, on saurait pas où le classer. Missionnaire (horreur !) en Algérie, il crée les Pères Blancs (c’est bien, c’est le Père de Foucauld), il lutte contre l’esclavage  (très très bien) et il met en place des règles d’évangélisation des populations musulmanes (très mal, ça touche à la culture). Le règles valent d’être rappelées (parler la langue, manger comme …. vivre comme…). Les militaires s’inquiètent et craignent que l’évangélisation ne réveille « le fanatisme musulman ». En clair, foutez leur la paix et qu’il restent où ils sont.

Mais aujourd’hui, je pense au Toast d’Alger. On est en 1890, la République française ne va pas très bien, en butte aux attaques, notamment, d‘une droite catholique et excessive. Lavigerie est archevêque d‘Alger et il prononce un discours, clair et dont on sait que le Vatican l’approuve :  « Quand la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées, lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de sacrifier pour l'amour de la Patrie. […] C'est ce que j'enseigne autour de moi, c'est ce que je souhaite de voir imiter en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi, je suis certain de n'être démenti par aucune voix autorisée. »

Tout est dit. La religion doit être sacrifiée « pour l’amour de la Patrie » dès lors que ce sacrifice n’est pas contraire aux principes du vivre ensemble. Alors oui, aujourd’hui, je pense à Charles Lavigerie.

J‘imagine un imam ou un ayatollah répondant au toast d’Alger par un toast de Paris (ou de Marseille ou de Lunel) afin d‘expliquer aux musulmans que la religion doit être sacrifiée au vivre ensemble. Bien entendu, c’est un simple rêve. L’organisation de l’Islam ne le permet pas. Le mental du clergé, non plus. Je ne vois aucun religieux capable de prononcer en public d’aussi fortes paroles. Il ne s’agit pas d‘opposer Marianne à Mahomet, il s’agit de dire qu’ils ne peuvent vivre ensemble, dans le même lit.

Il y a, toutefois, un fait qui doit être examiné. Dans tout le pays, grâce à des associations auto-représentatives et des avocats stipendiés, les détenus musulmans réclament inlassablement des menus adaptés. En clair, l’Islam qui refuse la République à la pointe du couteau fait appel aux principes de la même République pour respecter sa religion. Ne hurlez pas ! Je ne dis pas que tous les détenus musulmans sont des terroristes. Je dis simplement que pour être en détention il faut s’être plus ou moins placé hors la loi et qu’il est quelque peu abusif de se réclamer de la protection d’une loi à laquelle on a dérogé et qu’on a refusée.

La loi sur la laïcité souffre d‘un mal : elle tolère les religions ce qui revient à les accepter. Mais elle refuse de les prendre en compte. On ne peut légiférer sur le martyre. Par voie de conséquence, on ne peut s’en défendre. Les terroristes tuent et attendent la réciproque qui les enverra d‘un coup au paradis où abondent les vierges. Tu penses bien que, face à ces félicités, y’a pas grand chose qui tienne. Une défense pourrait être de les rendre impurs pour annuler le paradis. Comment ? J’en sais rien. Leur injecter 10 cm3 de sang de porc au moment de l’autopsie, par exemple. Et prévenir l’imam chargé de l’ensevelissement, qu’il fasse pas d’erreur. Mais la loi ne le permet pas, parce que la loi n’interfère pas avec la religion. Faut dire que, rédigée en 1905, la loi avait pas prévu que le paradis serait un problème.

Il l’est devenu en inversant la problématique : quand j’étais petit, le problème, c’était l’Enfer. Fallait pas y aller. Ne pas y aller conduisait au Paradis. On n’avait pas le même code de la route. Faudra s’adapter au changement et se réhabituer à la virginité.

On en reparlera…




dimanche 6 mai 2018

LA TIQUE

C’était un dîner. Le boss avait réuni, dans SON restaurant, ses plus proches collaborateurs. En gros, y’avait deux groupes, deux générations.

Les seniors, les vieux, ceux qui étaient entrés dans le tourisme aux temps de Jacques Maillot, des premiers charters et de l’ouverture du monde. Ceux là se croyaient encore en mission, pour faire connaître les peuples et les pays, pour que le savoir circule (y compris avec l’affect) afin de bâtir l’harmonie du monde. Ils ne voyaient pas que l’ensemble des relations tissées depuis tant de temps avec leurs réceptifs étaient un bandeau sur leurs yeux et que les copains des premiers jours étaient entrés dans la classe des oppresseurs : un réceptif, dans le tourisme, est une sorte de maquereau qui exploite ce qu’il n’a pas créé. C’est l’histoire du copain qui a démarré avec une auberge pourave mais qui, avec le temps, a envoyé son fils étudier aux States et arrive à changer sa Mercedes avec une belle régularité. L’avenir du petit personnel attendra.

Les juniors, c’était autre chose. Sciencepotards ou force de vente d’une université de second ordre, ils avaient choisi le voyage pour profiter de tarifs avantageux et d’un accueil de VIP. La réalité des destinations importait peu. Le voyage n’était pas lieu de savoir mais plaisir de cadre secondaire. Ils n’avaient aucune conscience qu’ils faisaient un travail de domestiques et que chaque interrogation sur la manière de prendre plus sur un dossier passait par leur disponibilité et leur capacité à se transformer en paillassons de luxe. Pour eux, préparer un voyage n’était pas un partage avec leurs clients. Ils admettaient sans barguigner que leurs clients avaient atteint le niveau où on ne partage pas. Surtout avec des fournisseurs.

Tout le monde avait la parole. Il y eut quelques frittages. Entre les deux groupes, le boss relançait. Je l’observais. Il me faisait penser à une petite tique se gavant des idées et des paroles des autres. Aux seniors, il prenait l‘affect, la compassion, l’humanité, un poil d’écologie. Rien de politique. Le spécialiste du Népal qui voulut parler de la guérilla maoïste se fit rembarrer. Avec les juniors, il se gavait d’idées marketing et communicantes. En fait, il faisait son marché en faisant semblant de créer une cohésion d’entreprise.

Avant tout, la démarche montrait le manque de direction. Il est vrai que nous étions en train de contempler l’effondrement d’une époque dans le domaine du tourisme.  Les bases de données avaient pris le pouvoir. En matière de culture (et le voyage, c’est culturel) les bases de données remplacent cette salope d‘oublieuse mémoire. Nous aurions pu être à un carrefour, celui qui aurait remis l’homme au centre du jeu. Je m’explique. Une demande de client : horaire d’avion, chambre d’hôtel, guide touristique, peu importe.

La base de données va te recracher tout ce que tu y a mis. Tout. Tu sers à quoi ? Mais à guider le choix du client. Immense pipeau. Parce que les hôtels, tu les connais pas. La base de données te donne les liens et tu découvres en même temps que le client. Vu que t’as plus d’adresses que le concurrent, le client va croire que t’es meilleur ? C’est juste que ta base de données est plus large.

Les seniors, imbus de leurs voyages, de leur savoir, de leur expérience, n’ont pas vu venir le coup. Avec de bonnes bases de données, celles qu’on leur a demandé de construire, n’importe quel débutant payé au smic peut sortir à peu près le même projet qu’eux. Le même ? Non. Plus rentable vu les salaires payés. Pour le reste, à peu près, et les sous-payés trouverons bien des excuses à leur incompétence.

En fait, je me plantais. La tique absorbait les éléments lui permettant de construire les outils informatiques qui entrainait l’amaigrissement de la masse salariale. Mais, comme toujours, on regardait grossir le parasite et on ne voyait pas le vrai danger, la maladie qu’elle injectait. Pour les tiques, la maladie de Lyme. Pour la boite, la contraction des salaires.

Au fur et à mesure de la mise en place des outils, on a vu partir les seniors. Ils avaient construit les outils de leur inutilité. Même moi. Sauf que moi, ma base de données, personne ne l’a reprise et elle est morte, inutilisée. J’y avais juste glissé un piège. Pour la maintenir, il fallait bosser. Beaucoup. Donc, personne ne voulait s’y coller. Une base de données, c’est fait pour moins bosser, pas plus.

J’exagère. Pour virer les seniors, il a fallu plus que les bases de données. Cabales et mensonges ont pris le relais. Mais le risque avait été évacué puisque le savoir était entreposé dans les coffres de la boîte. Les actionnaires étaient heureux, le cours de Bourse explosait, et même les clients prenaient leur pied avec des voyages taillés pour leurs lacunes. Les mêmes voyages que proposent les concurrents, à quelques détails près.

Lors d‘une dernière réunion, j’avais interrogé mes collaborateurs qui se voulaient tous imbibés de culture américaine et croyaient que Paul Auster est un écrivain. J’ai déplacé le curseur et je leur ai demandé ce qu’ils conseilleraient sur la Californie du sud. Pas un, je dis bien pas un, n’a cité Steinbeck, qu’il s’agisse du journal de la mer de Cortez ou de la trilogie de Monterey. Et aucun ne connaissait le voyage avec Charley, merveille publiée par les éditions Del Duca. Ajoutons qu’aucun ne connaissait les éditions del Duca. Et Steinbeck ne figurait pas dans la base de données. Je l’avais volontairement omis. N’oublions jamais que la meilleure base de données d’un libraire et installée entre ses deux oreilles.

Je me dois de préciser que je n’avais pas engagé tous mes collaborateurs. Mais leurs qualités devaient être réelles puisque certains sont devenus chefs chez Auchan.

Quant au boss  de gauche, il expliquait ce soir à la télé comment il avait organisé un diner pour soutenir financièrement Macron. Les spécialistes de la force de vente ont gagné.


On en reparlera….

mardi 1 mai 2018

PREMIER MAI

Hé bien, cinquante ans après, je suis allé manifester. C’était à Bayonne et à l’initiative de la CGT. Y’avait du monde, le spiqueur en bégayait de bonheur. Moi, planqué derrière ma clope j’observais.

Première remarque : manif de vieux. Certes, il y avait quelques enfants, de ceux qui font les belles photos de manifs unitaires, y’avait leurs parents trentenaires mais, dans l’ensemble, le manifestant de base était retraité ou avoisinant. Je sais bien que ça va de pair avec une tendance nationale et régressive mais il suffit au patronat d’attendre, l’adversité disparaitra toute seule. Elle disparaîtra avant les problèmes ce qui donnera l’impression qu’ils ont été réglés. On en a déjà parlé : diviser pour régner marche bien, et surtout diviser jusqu’au dernier atome, l’individu. La pub affirme que « seul je suis plus beau », la lutte nous dit que « seul, je suis plus faible. » Inconsistant. Moquez vous des soixante-huitards, quand le dernier disparaitra disparaitront aussi les cortèges de manifestants.

Seconde remarque : le bilan de 68 est catastrophique. Le mouvement politique s’est dilué dans une compassion qui va de pair avec les chats de Facebook. Dans un mouvement politique, on attend d’abord les réponses à la seule question politique qui vaille : comment répartir les gains de la plus-value liée au Travail ? Tout le reste est littérature. Ce matin de luttes à Bayonne, deux questions m’ont été posées : que pensais je de l’accueil des migrants ? et que pensais je de la petite Navarraise qui a servi de sex-toy à une bande d’Andalous ? En fait, c’était la même question : que faire avec ceux qui quittent leur territoire ? Je n’ai même pas essayé d’expliquer que la manif était partie de la gare et qu’il y avait une lutte à soutenir. Ou pas. Et que cette lutte n’avait rien à voir avec les questions posées.

La bande son était, à mes yeux, bien choisie. Che Guevara, Bella Ciao, souvenir de l’antifascisme italien, La Cucaracha, hymne de la révolution mexicaine de 1911, il n’y avait rien à dire quant à la légitimité des choix révolutionnaires. C’est ma copine russe qui m’a mis la puce à l’oreille en me demandant ce que la révolution avait à voir avec des rumbas. C’était historiquement juste et politiquement discutable. Ma mémoire chante en sourdine…Potemkine. Quand est arrivé Hegoak, je me suis demandé si cette mélodie aurait entrainé les soldats de l’an II à l’assaut du moulin de Valmy. Je n’ai pas eu à attendre bien longtemps. Lors du rassemblement final, sous les fenêtres du Maire, la manifestation a entonné le Vino Griego, l’hymne de l’équipe locale de rugby. J’avais connu la CGT de Séguy et Krasucki, j’étais avec la CGT de Martinez dont le nom fleure bon la rumba, ce qui répondait à ma copine.

On peut disserter à l’infini sur cet échec patent du mouvement de 68. Il paraît que Régis Debray se pose aussi la question. Je crois d‘abord qu’on était une bande de rigolos, plus aptes à jeter des mots que des grenades ; les pavés, c’était entre les deux. En regardant passer le bus électrique de l’agglo, j’ai furtivement pensé au bus à plateforme auquel Roger et moi avions mis le feu rue des Saints Pères. Face à la foule des papys encasquetés, ça pouvait passer pour un acte révolutionnaire. Nous étions tous des Juifs allemands pour soutenir celui qui quarante ans plus tard serait le copain de Bayrou.

Notre vice, c’était de changer la vie. Alors que la politique, c’est avant tout donner la mort.

Ne hurle pas, camarade. C’est la base même de l’action politique. Tiens ! tu te souviens ? Macron a pas déclaré sa candidature que des centaines de « marcheurs » se précipitent à la recherche de postes, surtout de députés.

Imagine une vraie opposition de mecs déterminés. Déterminés à tuer. Pour les candidats à la députation, ils savent que, face aux postes et aux dix mille euro par mois, il peut y avoir une bastos dans la nuque. Franchement, tu crois qu’ils se précipiteraient pareil les sauveurs de la République ? Même Emmanuel. Mieux protégé, le chef, mais pas invincible.

On a changé la vie. Aux marges. Je pensais à l’Espagne aujourd’hui. Combien de manifestants pour lutter contre un pouvoir corrompu et un système injuste ? Et combien pour protester contre un viol, certes dommageable, mais pas essentiel ? Le résultat de 68, il est là, dans cet oubli des valeurs de lutte pour la survie des plus faibles au profit  de vagues compassionnelles anecdotiques, parce que singulières.

Stephen Jay Gould était professeur à Harvard, l’un des pôles du conservatisme américain. Dans son bureau, au mur, il y avait un drapeau rouge, déchiré et un peu sanglant, le drapeau que portait son grand père lors d’une manif du Premier Mai où il fut blessé par la police. J’ai le droit de choisir mes anecdotes, non ?


On en reparlera…

dimanche 15 avril 2018

BOMBARDEMENT DE MOTS

Bien. Nos magnifiques Rafales ont mené une magnifique opération en Syrie et leurs pilotes (les vrais, pas ceux qui étaient dans le cockpit) nous prennent définitivement pour des cons.

Regardons calmement.

Entre le tweet rageur de Donald Duck et l’intervention aérienne, trois jours. Largement suffisant pour évacuer les cibles. C’est une règle stratégique : une réaction doit être rapide pour être efficace. Rapide et silencieuse.

D’ailleurs, nos magnifiques missiles n’ont quasiment pas fait de victimes. Pas un militaire russe, pas un soldat syrien. Selon les sources, on indique de trois à dix civils. Sans déconner, des missiles à deux millions d’euro pour un tel résultat, c’est margarita porcis. Le napalm de Nixon, c’était plus rentable.

Les images montrées sont tout aussi ridicules. Des murs déflagrés, certes, mais rien qui marque l’impact d’un beau missile, surtout sur des stocks de chlore. Sérieux, tu fais péter une cuve de chlore, t’as quelques kilomètres carrés qui toussent. Tu peux ouvrir une colonne « victimes collatérales » dans ton communiqué de presse.

Nos magnifiques Rafales sont partis de Saint Dizier, dans notre belle Lorraine, et sont arrivés en Syrie après ravitaillement assuré par des AWACS américains, me dit BFM. Et donc, sans Donald Duck, on peut pas bombarder, pas de quoi être fier. En plus, interview de pilotes et intervention de la Ministre cornaquée par un général en uniforme ce qui nous permet d’apprendre que la défense anti aérienne syrienne et l’appui sur place des Russes ont pas été d‘une efficacité exceptionnelle. Je suis pas un pro, mais de Saint Dizier à Homs, y’a quelque chose comme deux heures de vol pour un Rafale. Minimum. Je dois donc admettre que les Russes sont incapables de voir décoller une escadrille d‘une base qu’ils ne surveillent surement pas, peut être parce qu’ils ne la connaissent pas. J’admets, je suis bon public. Quand les avions Dassault approchent de la Syrie, les moyens de détection sur place (navires essentiellement) remplacent les satellites déficients mais ne bronchent pas plus. J’admets encore.

Mais j’ai le sentiment d’être pris pour un con. Avec leurs mensonges, en creux, ils me dessinent un scénario plus réaliste et moins spectaculaire et qui me va bien. Un diplomate quelconque (et justement, pas quelconque) a utilisé ces trois jours pour expliquer à Poutine que Donald Duck ne pouvait pas perdre la face, délai utilisé pour vider les usines et rendre les objectifs inexistants. Après quoi les Russes nous ont laissé passer avec une grande politesse (davaï, tovaritch), on a mis dans le mille, et on est revenus à la maison.

Maintenant, faut voir ce qui va se passer. Moscou se sent « humilié » dit un porte-parole ce qui ne l’empêche pas de recevoir Macron à la fin du mois. L’humiliation doit être vite passée. La victoire, elle est pour Dassault. Donald s’est empressé de tisser des louanges à l’aviation française, à son professionnalisme et toutes ces choses. Y’a plein d’acheteurs d’avions qui ont entendu ça. Quand t’as le locataire de la Maison Blanche comme VRP, ça fait du bien.

Y’aura bien quelques clowns comme BHL pour mettre la seconde couche sur le décor du théâtre de marionnettes. Demain, on va aller au Parlement où personne ne va dire l’essentiel. Il y aura quelques gugusses qui insisteront sur les vetos de la Russie à l’ONU. Ça occupera le temps.

Mais sur le terrain, Poutine n’a mis aucun veto. Il nous a laissé passer. La facture viendra plus tard. Je crois que les derniers Sukhoi sont bien meilleurs que je pensais.


On n’a pas fini d’en reparler.

vendredi 13 avril 2018

LE RETOUR DU QI

C’est le bordel dans les facs. Merci qui ? Merci Jack Lang.

Faut pas avoir étudié longtemps pour comprendre. Jack le magnifique voulait 100% d’une classe d’âge au bac. En oubliant ce détail : le bac ouvre la porte des facs. Et les facs sont là pour faire des études supérieures, pas du rattrapage. 100% d’une classe d’âge ne peut pas faire d’études supérieures. Parce qu’ils n’ont pas le niveau. Plus simplement parce qu’ils n’ont pas les possibilités intellectuelles. Et parfois, les deux, car les deux sont liés. Mais aussi parce que nos facs ne sont pas prévues pour cet afflux.

En 1967, dans l’Académie de Bordeaux, le taux de réussite au bac était de 53%. Un môme sur deux. Cinquante ans après on flirte avec les 90%. Il n’y a que deux explications possibles : ou les candidats ont vachement progressé. Ou la difficulté a superbement régressé. Dans les deux cas, il y a plus de mômes qui veulent intégrer la fac. Et pas plus  de places. Comment on fait ? On peut pas mettre vingt sardines dans une boite

J’en parle avec un spécialiste. Son analyse ne me convient pas, elle s’appuie trop sur les instruments de la malmesure de l’homme. Il m’affirme que le bac à l’ancienne était calibré pour sélectionner les candidats avec un QI égal ou supérieur à 130, condition sine qua non pour un cursus universitaire. Et il s’appuie sur les échecs en première année de fac pour me prouver que le rééquilibrage est inévitable et que le fonctionnement actuel revient à utiliser les facs pour corriger les conneries du bac. La sélection est inévitable. Y'a que Jack pour supprimer ce qu'on ne peut enlever.

Je rigole. Dans ces conditions, pourquoi ne pas remplacer le bac par un test de QI ? Ben, j’ai rien compris. Il faut le QI et son utilisation dans des conditions inconnues, sur des sujets inconnus. Le QI seul ne suffit pas. Il est nécessaire mais pas suffisant. De toutes façons, m’assène t‘il, les mentions sont là pour corriger et permettre la sélection. A un poil près, elles collent avec l’ancienne sélection.

Je suis mal. J’ai jamais pensé que le QI pouvait être un instrument pertinent. Et j’ai jamais passé mon temps à comparer des statistiques.

La sélection, je suis pour. Elle vient acter la capacité de travail et la possibilité d’accumuler des connaissances. Elle aide aussi les mômes qui ont à cœur de s’intégrer. Même si t’as pas vraiment le QI, en bossant comme un malade, tu peux réussir. Ça s’appelle la méritocratie. Tu compenses. Bon, y’en a des qui doivent plus compenser que d’autres. Mon spécialiste, il est d’accord, et il pense que le premier handicap des enfants, c’est les parents. Ça, tu peux pas le dire. Les parents votent.

On mélange nos exemples. Avec Bourdieu, je pense qu’une bonne bibliothèque est un avantage. Lui, il croit que si les parents parlent bien français, et quotidiennement, l’avantage est suffisant. Il m’emmerde. Il a plus d‘exemples que moi. Forcément, c’est un spécialiste. Mais enfin, l’un dans l’autre, on est d’accord : le bac, c’est pour les enfants de la bourgeoisie, correctement éduqués et drivés par des parents responsables qui les colleront dans les bons rails pour faire des retraités de qualité, à condition qu’ils bossent un peu.

Mon spécialiste, il aime bien Hamon. Statistiquement, il pense que, vu le recrutement, les mômes qui passent le bac, ils seront chômeurs et donc, vaut mieux leur filer un revenu universel. Déjà, on va faire des économies sur l’enseignement supérieur. Il est un peu pessimiste, je trouve. Ceci dit, il est pas tout jeune, comme moi. Les fossés, on les a vus se creuser. Education, formation, rémunération. Moi, je pense qu’on peut corriger. Lui est sûr que non. Il me dit qu’une génération narcissique ne peut penser qu’à elle et qu’une génération sadienne privilégiera le plaisir contre le travail. J’ai peur qu’il n’ait raison.

Le QI a de beaux jours devant lui.


On en reparlera….

lundi 9 avril 2018

CRITIQUE ET VÉRITÉ

Titre volé à Roland Barthes qui me pardonnera l’emprunt.

Débat sur Facebook, à propos de TripAdvisor. Je m’insurge : TripAdvisor accepte  tous les textes, de tout le monde. Et personne ne veut admettre que critique gastronomique, c’est un métier. Il y faut quelques connaissances. J’ai bossé pendant six ans pour le Guide du Routard et, dans mes attributions, il y avait la formation des petits jeunes. Pas cadeau : ils ne savent rien.

Soyons clairs : il ne s’agit pas de mes goûts. Ils n’appartiennent qu’à moi et ne sont pas une intangible règle. J’aime le turbot sauce hollandaise. Sauf chez Pedro Arregui où la cuisson au grill me convient parfaitement. Parenthèse : El Kano sera toujours chez Pedro dès lors que le grillardin est Arregui.

Le poisson est une bonne pierre de touche, surtout au fond du Golfe de Biscaye. Première règle : il y a une saison pour le poisson. Ha bon ? disaient les gamins habitués à Sodexho. Ben oui. Le thon, par exemple. Il arrive vers fin mai, début juin. Il suit les sardines qui, elles-mêmes, suivent les anchois. Etonnement. Il n’y a pas d’anchois frais toute l’année ? Ben non, ça dépend de la température de l’océan. On va pas rentrer dans les détails de la biologie ichtyologique, mais, pour faire court, le restaurateur qui a du thon à sa carte en mars, il te prend pour un con : au mieux, c’est du surgelé. J’ai rien contre, mais ce doit être dit. Le restaurateur menteur, c’est une sale engeance. Et le mec qui a toutes les espèces toute l'année, c'est un menteur, vu que c'est pas possible.

C’est juste les grandes lignes. Après, y’a les détails. Tiens, le turbot. Son biotope, c’est les hauts fonds sableux. S’il y’en a pas au large, des hauts fonds, il peut pas y avoir de turbot. Enfin, pas sauvage.  Et, en plus, s’il y a une tempête, le turbot, il se barre. Et donc, après tempête, turbot sauvage impossible. La formation, c’était Paris XIII. Impossible de faire ce que j’avais fait avec José à Fontarabie, caresser les turbots pour distinguer sauvage et élevage. Je m’efforçais quand même. Et je les explosais de rire quand je leur racontais le restau de Port Vendres qui avait marqué sur son ardoise « turbot sauvage de la criée ». Suffisait de regarder une carte marine. Les hauts fonds sableux, tu pouvais les chercher… La criée, j’y étais passé. Règle basique : aller voir la criée.. Parce que tous les couillons marquent « poisson de la criée » pour mieux tromper les autres couillons. C’est tout simplement, un boulot normal de journaliste qui vérifie. Le restaurateur, je lui avais demandé de voir ses turbots et je les avais caressés, avant de dire « vos turbots, ils sont d’élevage et ils parlent basque ». Ça, c’était du flan mais, coup de bol, les turbots venaient de la ferme aquicole de l’Adour. Le patron, il était assis. Le mec du Routard pouvait reconnaître l’endroit où étaient élevés les turbots ! Je l’ai viré, il a pas discuté, et même il m’a invité à bouffer. La sauce hollandaise était très bien. Pas parfaite, à cause du beurre, mais très bien. Et donc, on a parlé beurre. Dans le Roussillon, c’est pas des spécialistes.

La différence entre Hachette et TripAvisor, c’est ça. Une louche de savoir. Parce que mes cours de formation, c’étaient pas les seuls. Pierre aussi s’y collait, et Benoit,  et Gérard et quelques autres. Surtout les vieux. Ceux qui savaient préparaient ceux qui savaient pas. Alors, le petit mec qui me met en doute et qui, en plus, est défendu par le vieil Alain, je vais lui expliquer.

Quand on ouvre un restau en bord de mer, on bénéficie de l’ignorance. En bord de mer, tu peux servir n’importe quoi, le client acceptera tout. Il ne sait rien. L’environnement lui suffit. Tu penses bien que quand tu viens de Garges les Gonesse, t’es pas un spécialiste de l’écaille. T’es là, tranquille au bord de la mer, ça suffit. Le restaurateur le sait. La machine à mentir est en place.

Le mec, il est installé dans les Landes. Regarde la carte. Rivage aussi plat qu’un électroencéphalogramme de Landais. Si tu es sur la terrasse, regarde mieux. Y’a pas un centimètre carré pour héberger des fruits de mer. Sauf les couteaux. Tout le reste vient d’ailleurs. Tout. C’est pas mieux qu’un restau au coeur de Paris. Ou à Labastide Clairence. Tes fruits de mer, couillon, c’est les mêmes que partout ailleurs entre Bordeaux et Bilbao. Ils viennent en camion.

Les chipirons. Là, je sais pas. Un excellent port, pour les chipirons, c’est Boucau, ville voisine. Et donc, a priori favorable. A vérifier. Sur facture, ça va de soi. Mais comme je sens la volonté de me baiser, je vérifie.

Forcément, la géographie te guide. Là, des poissons de roche, y’en a pas, il ne peut pas y en avoir, vu qu’il n’y a pas de roche. Oublie les rougets, c’est des migrants. Oublie aussi la soupe de poissons qui n’est possible qu’avec des poissons de roche. Tout ceci doit te guider.

Bien sur, le patron ne dit rien. Enfin, rien qui puisse se retourner contre lui. Tu sais tout de suite si tu es dans l’escroquerie. Le grand escroc, c’est celui qui suggère. Si tu sens qu’on suggère, barre toi. Sinon, tu seras complice. Dans l’enseigne, le mec met le mot « pêcheur ». Le pêcheur, il existe pas. Toi, t’en vois deux, trois, le long de la plage, avec leurs belles cannes. Mais c’est pas leurs prises qui finiront dans ton assiette. On te suggère seulement…

Une terrasse en bord de mer, ça suffit. Le petit mec de  Stains ou de Montargis, ça lui convient. Dans sa tête, les équivalences se mettent en place. Océan égale poisson. Poisson frais. Tu parles !! Fais lui les poubelles à l’apprenti escroc. Va voir les caisses en polystyrène. Ton poisson, il vient de loin. Et pas à la nage.

Mais comment je peux savoir ? Demande à Tripadvisor. Après, si t’es malade, t’as Doctissimo. Fais leur un procès. Monavocat.fr t’aidera. Parce que c’est ça que j’ai envie de dire à tous les enculés qui tripadvisorent à qui mieux mieux : et dans ton job, tu conseilles qui ? Toi, le médecin qui se transforme en critique gastronomique. Toi l’avocat qui juge du vin. Toi, le pharmacien qui sait tout des maisons d‘hôte. Dans ta spécialité, c’est bien Internet ? Non ? Alors pourquoi ce serait bien dans la mienne ? Mais moi, j’ai fait des études… Moi aussi. Même qu’on a le même diplôme universitaire. Pas dans la même Faculté, certes, mais un doctorat reste un doctorat.

Le miroir tendu reste toujours un bon indicateur. Tu vends des livres anciens. T’as toujours un pignouf pour te demander une remise. Alors, tu dis au mec : et vous, vous vendez quoi ? Des yaourts ? Et vous faites quoi comme remise ?

La réponse est toujours la même. Moi, c’est pas pareil. Si, c’est pareil. Un vendeur, un acheteur, un produit. Après, y’en a un qui survalorise son savoir. Ou sous-valorise le tien. Le mec, il est bon sur la jurisprudence des baux commerciaux ou les métastases des mélanomes et il veut t’expliquer que son savoir est quasi universel et écrase le tien. Ben non, connard. Laisse moi une heure pour faire de la biblio et je trouverai meilleur que toi.

Bon, ça nous éloigne des pleuronectes.


On en reparlera.