lundi 14 octobre 2019

MONTESQUIEU ET LES GILETS JAUNES

Tous les débiles qui font profession de faire semblant de penser affirment haut et fort que le monde change.

A tous ceux là, j’offre une citation de Montesquieu (De l’Esprit des Lois, XIII-1)

Il ne  faut point prendre au peuple sur ses besoins réels pour les besoins de l’Etat imaginaires.
Les besoins imaginaires sont ceux que demandent les passions et les faiblesses de ceux qui gouvernent, le charme d’un projet extraordinaire, l’envie malade d’une vaine gloire et une certaine impuissance d’esprit contre les fantaisies.

Souvent, ceux qui étaient sous le prince à la tête des affaires ont pensé que les besoins de l’Etat étaient les besoins de leurs petites âmes.

Nous sommes en 1748 ! Qui osera dire encore que le monde a changé. Presque trois siècles et on continue de prendre au peuple sur ses besoins réels et ceux qui sont, au plus haut niveau, à la tête des affaires, continuent de penser que les besoins de l’Etat sont ceux de leur petite âme !

Montesquieu décrit et analyse la crise des Gilets jaunes auxquels on prend sur leurs besoins réels pour les besoins de l’Etat imaginaires. Inutile de demander aux commentateurs patentés qui vont noyer le poisson de l’analyse dans un bouillon statistique. Je n’ai entendu personne citer Montesquieu ce qui était nécessaire et suffisant.

J’ai trouvé la citation de Montesquieu en relisant le patron de La Brède trente ans après notre premier contact, mais je suis bien sur qu’en me plongeant dans Montaigne, j’aurais également trouvé.

Je voudrais que nous fassions de La Bruyère un guide ; « Depuis trois mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent tout a été dit ». Phrase assassine…

Mais non ! Moi, ma pensée est originale, nouvelle, adaptée au monde actuel..Tu parles ; »Si haut que soit le trône, on n’y est jamais assis que sur son cul ».

Il faut relire Machiavel. On y trouve toutes les recettes que partagent aujourd’hui Matignon et l’Elysée. Nihil novem sub sole.

J’admets. C’est déprimant. Considérer ses pensées magnifiques, scintillantes d’originalité, étincelantes de nouveauté pour s’apercevoir au détour d’une phrase que ça n’a rien de neuf. Oui. Rien que Platon. La caverne, c’est déjà Debord.

Mai le monde change. Non. Le décor change où évoluent des hommes identiques qui pensent que les besoins de l’Etat sont ceux de leur petite âme. En langage de notre siècle, des hommes qui pensent que les caisses de l’Etat sont leur portefeuille.

Seule la forme change. La novlangue, c’est Montesquieu parsemé de vocabulaire anglosaxon. La langue vivante, c’est Céline, Coluche ou Cavanna. L’opposé du Romantisme qui voulait sur de nouveaux pensers faire des vers antiques.

Encore la vieille opposition entre le fond et la forme

On en reparlera….


mercredi 2 octobre 2019

RESPONSABLE

Etymologiquement, c’est celui qui répond, celui qui est garant.

Ceci peut éclairer les interrogations des Rouennais, mais aussi des Français. En ce moment, celui qui répond, c’est le Premier Ministre.

Ceci le rend il responsable ? Peut être. Aux marges. Il se met en avant parce qu’il sait que sa responsabilité est limitée. Il gagne du temps et en fait gagner aux principaux responsables. Car la bouillie médiatique oublie un acteur essentiel : le directeur de l’usine, responsable du site.. Lui, pas un mot, pas une interview. Il se cache, signe cardinal de son angoisse. Mieux encore ; on apprend qu’il a demandé une enquête au motif que l’incendie aurait pu démarrer hors du site. Signe évident de responsabilité… C’est créer une enquête dans l’enquête qui n’a pas commencé.. Brouiller les pistes, ce que font spontanément tous les coupables.

Présumons… Présumons de rien.

1/ voilà des années qu’on nous serine que les cadres sont mieux payés, à raison de leurs responsabilités. Le mec n’étant pas payé au SMIC, son salaire est la preuve évidente de sa responsabilité. Car, vu son poste, la sécurité du site était de son ressort

2/  certes, il y a des contrôles d’Etat. Contrôles supposant une intervention du directeur chargé de les appliquer. L’Etat a la responsabilité de dicter les instructions. Le directeur a la responsabilité de les appliquer. Il est responsable des erreurs et des manques.

3/ on va chercher des lampistes. C’est confortable mais c’est oublier que les lampistes obéissent aux instructions du directeur, aux process qu’il met en place et vérifie. Car le directeur est responsable de TOUT… Via son directeur des RH, il engage même le cariste qui se trompe et engage sa responsabilité. Son équipe dépend de lui, il l’a engagée, il la contrôle dans l’organisation pyramidale que suppose toute entreprise. D’ailleurs (voir point n° 1)il est payé pour ça

4/ sur place, le directeur représente un conseil d’administration à qui il rend compte.
Problème : Lubrizol est une société américaine et poursuivre le conseil d’administration n’est pas possible. Le vrai patron, le financier Warren Buffet, est inaccessible à la justice française. Pas grave : sa responsabilité sera financière.

Bien entendu, il est hors de question que l’Etat paye. Il a fait son boulot de contrôle. L’Etat n’a rien à se reprocher. L’usine existe depuis plus de 60 ans. L’accident arrive à un moment T. Peu importe ce qui s’est passé avant. Le moment du sinistre dépend du directeur actuel. Et il doit en supporter le coût.

La machine à brouiller les cartes est en route…Elle atteindra son point culminant avec l’intervention des avocats qui défendront le directeur ; avec le directeur lui même qui a pris (volé) le salaire de la responsabilité mais refusera de l’endosser. Le Code des Assurances est fait pour aider les cadres, pas les caristes.


Après, on se demande pourquoi il y a des gilets jaunes. On leur refuse le salaire mais on leur laisse la responsabilité.

mardi 1 octobre 2019

CHAMEAUX, PALOMBES, DINOSAURES ET GRETA

Tous les gens un peu cultivés connaissent feu Stephen Jay Gould. Délicieux penseur, grand maître de l’évolution darwinienne, écrivain prodigue qui savait mettre à la portée de tous des idées complexes. Personne ne connaît son copain Nils Elredge.

Gould et Elredge sont les créateurs d’un des concepts les plus intelligents de l’épistémologie contemporaine : l’évolutionnisme ponctué. Kesaco ?

Depuis deux siècles, les paléontologues se battaient comme des chiffonniers sur la manière dont l’évolution fonctionnait. Y’avait deux écoles : les évolutionnistes et les saltationnistes. Ils pouvaient pas se piffer tant leurs idées étaient différentes.

Les évolutionnistes affirmaient que l’évolution allait lentement. Que siècle après siècle, les espèces accumulaient les changements mineurs qui, avec le temps, devenaient changements majeurs. Ils s’appuyaient sur des séries comme celle des nautiles fossiles et quand tu les regardes, les nautiles, tu leur donnes raison.

Les saltationnistes, eux, croyaient dur comme fer que l’évolution procédait par saut. Que les changements arrivaient d’un coup et, plouf ! une nouvelle espèce apparaissait. Leurs exemples venaient plutôt du monde des vertébrés et, quand tu regardais, tu leur donnais raison.

L’évolutionnisme ponctué donne raison à tout le monde. Raison ou tort, selon que t’es optimiste ou pessimiste. Pour Gould et Elredge, l’évolution fonctionne généralement lentement mais il est des époques où ça va très vite. L’évolutionnisme est ponctué de saltationnisme. Quelques millénaires où il ne se passe quasiment rien et, soudain, irruption dans le monde d’une tétrachiée de nouvelles espèces. Bien entendu, ça ne doit rien au hasard. Ces périodes de saltationnisme, ces ponctuations dans l’évolution viennent de changements brutaux (enfin, brutaux, c’est à l’échelle géologique, on cause en siècles quand même) dans l’environnement. Si ton environnement change, t’as intérêt à t’adapter fissa sinon tu disparais.

Là où c’est génial, c’est que ça remet l’environnement au centre de la problématique. Jusqu’à Gould et Elredge, on l’ignorait, on analysait l’évolution comme un en-soi détaché des contingences. Bien sûr, on savait que les continents dérivaient, que dans une région donnée le climat changeait, mais tout ça va pas très vite. Ça faisait les affaires des évolutionnistes.

Sauf que c’est pas vrai. Ça dérive lentement mais il y a un moment où ça touche. Et là, les faunes se mélangent. Les animaux (mais aussi les plantes) passent d’un continent à l ‘autre. Les proies ont de nouveaux prédateurs, les virus et les maladies s’échangent. Y’en a qui renforcent leur immunité, d’autres pas. L’environnement explose. En quelques siècles (c’est pas beaucoup), tout change. Faut s’adapter ou disparaître. Pendant quelques siècles, l’évolutionnisme plan-plan est remplacé par le saltationnisme. C’est l’évolutionnisme ponctué.

C’est génial parce que ça met tout le monde d’accord. On arrête de dépenser son énergie à des querelles sans intérêt. On se concentre sur l’essentiel.

C’est génial parce que ça remet la géographie au premier plan. Ce sont les changements de terrain qui font bouger la vie. Elle bouge pas toute seule dans un environnement indifférent. C’est comme les anciens ports de Crète que les archéologues retrouvent à 50 m d’altitude. Un bon tremblement de terre avec un léger basculement et ton bistro sur le port devient refuge pour randonneurs. Des fois, c’est moins brutal. Tu prends ton eau dans un fleuve qui alluvionne et dont le cours s’éloigne lentement. Année après année, tu vas corriger, allonger tes canaux, modifier tes écluses, mais la pente est de moins en moins favorable. Un jour, t’auras plus accès à l’eau. Gentelle a étudié le phénomène dans Traces d’Eau.

C’est juste la vieille idée du point de rupture. De la dernière paille qui casse le dos du chameau. De la crise. Kruzein, en grec, c’est un moment, le moment culminant d’une maladie. T’en meurs ou t’en sors guéri. Et la critique, normalement, c’est ce qui provoque la crise. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait accélération d’un mouvement. Mais il y a un moment où ça pète, où le fil casse. Même en dérivant très très lentement, il y a nécessairement un moment où les continents se touchent. Sauf que moment, c’est pas le bon mot. A l’échelle géologique, un moment ça peut durer des siècles. Et un moment historique comme la Révolution française, ça dure dix ans. Faut faire gaffe aux mots.

L’essentiel, c’est cette idée que les changements du terrain font bouger la vie. Cette idée, elle est diaboliquement absente de nos débats parce que les changements ne sont que peu perceptibles. Les changements climatiques, par exemple. Ça va pas vite à l’échelle humaine. Tu prends un ou deux centimètres de montée des océans par décennie. T’avales un degré moyen tous les demi-siècles. Pour les néo-évolutionnistes, c’est peanuts. Ils croient dur comme fer que ça va lentement et, corrélativement, que ce sera réversible. Par voie de conséquence, ils ne peuvent pas prendre en compte le discours des catastrophistes. Les catastrophistes, les mecs du GIEC par exemple, sont généralement des scientifiques. Ils sont habitués à d’autres échelles temporelles que le grand public ou les politiques. Prends les climatologues. Ils s’appuient sur les travaux de Lorius qui te parle du climat il y a 300 000 ans. Comment tu veux qu’un politique dont l’horizon est limité à l’élection de 2022 comprenne ? Mais les scientifiques, ils savent qu’une paille suffit à briser le dos du chameau. La dernière. Minuscule. Celle qui te fait passer de la lente évolution à la brutale rupture.

Face aux changements du terrain, les clivages deviennent flous.  Les tenants du Progrès (droite et gauche confondues) sont fermement convaincus que la technologie réglera les problèmes. Quand y’aura plus de pétrole, on aura des autos électriques. Les anxieux sont totalement persuadés qu’on n’y arrivera pas. Pourra t-on construire des autos sans du tout de pétrole, c’est à dire sans plastiques ? On a des exemples : pour produire des biocarburants, il faut beaucoup de pétrole ce qui rend l’opération moins rentable qu’on ne l’affirme. On peut se jeter des arguments à la tête pendant des années.

Et puis, les dinosaures n’ont pas disparu. Y’a que les baltringues pour y croire… Les dinosaures ont évolué…. En oiseaux par exemple.. Ben oui, les palombes de Darroze sont des dinosaures qui ont évolué. En général, les extinctions de masse sont suivies de créations de masse… Avec des chameaux qui résistent à la dernière paille.


Faut le dire à Greta

mercredi 25 septembre 2019

THOMAS COOK

Voilà que Thomas Cook a des vapeurs. Pour les connaisseurs, cette phrase fait sourire. Les connaisseurs, c’est ceux qui ont quelque idée sur l’histoire des voyages. Figurez vous que Thomas Cook a bâti son empire sur des excursions destinées à éloigner le prolétariat écossais des pubs. Excursions organisées avec des bateaux à vapeur issus des chantiers de la Clyde Ho ! on dit le Clyde, vu que la nana, c’est Bonnie.

Devait pas être rigolo le Thomas des origines. Un poil pasteur, un poil moralisateur. Pas le mec avec qui t’as envie de boire un coup. D’ailleurs, il buvait pas.

Heureusement, il a eu des fils. Eux, le prolétariat écossais, ils se foutaient de son évolution cirrhotique. Ils ont bifurqué sur la clientèle d’Eton. Un Anglais bien gras et bien rentier, c’est meilleur pour les marges qu’un soudeur écossais en quête de rédemption.

Dans l’entre deux guerres, les Voyages Thomas Coo explosent. Pour une seule raison : ils sont bons partout. Par exemple, sur l’argent. Chez Cook tu peux acheter et vendre toutes les devises. Le personnel de Cook n’est pas bon : ce sont les meilleurs. Résultat : Cook est une référence.

Cook en faillite, c’était, il n’y a guère, aussi improbable que Elizabeth II dans une exhibition de pole dance. Et pourtant… Je suis pas inquiet pour leur avenir, Fosun va les racheter. On sait que Fosun a, dans sa feuille de route, la prise d’une position forte dans l’économie du tourisme… Ils vont y aller, le poisson est de belle taille.

Mais la déconfiture devrait poser question. Interrogeons les spécialistes et décryptons. Selon JFR, icône déclinante, Cook a été tué par le « depackaging ».. Kesaco ? Tout simplement la vente d’un package (avion+ hôtel+ excursions) que le client se fait lui même plutôt que de le demander au TO. Disons, pour faire court, la possibilité pour le client d’être son propre TO. Exact. Sauf que c’est pas possible. Parce que ça signifie que l’humain n’est pas une valeur ajoutée. Ou que l’humain ne vaut rien. Il suffit de faire tourner des BDD et le résultat est identique.

C’est exactement le problème. Quand le vendeur ne te donne rien de plus que la machine.

Le vendeur, on change son nom pour en faire un conseiller, un spécialiste, mais ça ne change ni son savoir, ni son expérience. Tous les gestionnaires le savent, le vendeur est un coût, un coût qu’on va mettre entre les mains des cost-killers. En face, la machine est un investissement. Comptablement, c’est pas pareil..

C’est surtout pas pareil au niveau de l’acte de vente. Le vendeur, le bon, est un vendeur de ruse, le mec qui te dit : « Partez une semaine plus tard, vous pourrez assister au Festival de danses primitives ». Dans le domaine culturel qu’est le voyage, le bon vendeur est celui qui ne respecte pas les procédures de la direction. Tiens moi ; mon aéroport de départ, c’est Biarritz. Aéroport de merde vu que dans l’international, tu dois changer à Paris et que, généralement, t’arrives à Orly et tu repars de Roissy. Les comparateurs de vols n’en tiennent aucun compte. Ceux qui te proposent une alternative te font partir de Bordeaux. Normal ; Dans l’arborescence, Bordeaux et Biarritz sont dans la même région. Le vendeur, lui, sait que Bilbao est plus proche, qu’il y a plein de vols pour les hubs Lufthansa de Francfort et Munich et que Bilbao est plus près que Bordeaux. Le vendeur sait, ou devrait savoir, que la rocade de Bordeaux est embouteillée quasiment en permanence ce qui augmente sérieusement ton risque de louper l’avion. Toutes choses que les comparateurs ignorent.

Mais, on l’a déjà dit, Internet est le monde des rats. Le client va économiser 10 euros qu’il reperdra aussi sec à cause d’un parking aéroport plus cher : mais ça, c’est un autre comparateur.

Les gestionnaires du voyage ont à arbitrer depuis quelques années entre l’homme et la machine. Sans surprises, ils privilégient la machine. Sans surprises, leurs clients vont les suivre. L’expérience et le savoir sont éradiqués de l’échange commercial. Ce qui n’empeche pas de communiquer sur l’humain.. Mais c’est juste de la com. Dans la vie réelle, l’humain est jeté sans vergogne, surtout l’humain expérimenté… L’actionnaire préfère le débutant sous payé.

Thomas Cook a vécu abrité sous les draps de sa réputation qui ne reposait plus sur rien de réel. On peut en dire autant de ses filiales Jet Tours et Neckermann. J’ai bien connu Jet Tours aux temps de Joel Routier.. Le terrain y était prioritaire. Ce n’est plus le cas.

C’est que chaque touriste est unique et échappe aux statistiques. Chacun a ses propres raisons de voyager. Je me souviens d’une discussion avec un adjoint de JFR auquel je disais qu’il n’y avait qu’un seul taux de satisfaction client : 100%.. Impossible, affirmait il. Alors qu’il ne mettait ni le temps, ni le savoir pour aboutir à ce résultat. Rentabilité oblige. On approxime.

Thomas Cook est mort de l’approximation. Dernière anecdote. Soirée culturelle avec Lao Pierre sur l’Ouzbekistan. Le groupe est un groupe de copains israélites. Et donc, logiquement, Lao Pierre, plutôt que d’aligner les poncifs sur les mosquées de Samarkand, se lance dans une histoire de la synagogue avec présentation de la personnalité du rabbin qu’il connaissait bien. La tour-leader faisait la gueule. On lui bousillait son programme, toujours le même quel que soit le client.  Elle n’avait pas compris que la répétition n’avait rien à faire avec le voyage qui doit être unique, différent, incomparable.


Le mot est laché. On ne construit pas un voyage incomparable avec des comparateurs.

mardi 24 septembre 2019

VOYAGE AU BOUT DU SEXE

Je viens de lire ça. Publié à l’Université Laval. Ecrit par Franck Michel, prof à l’Université de Corse.

Passons sur le titre, racoleur et imprécis : « le bout du sexe », c’est quoi ? le gland ? et qu’est ce que le « bout du sexe » d’une femme ? alors même qu’il va s’agir essentiellement d’exploitation de la femme. Pardonnons cet à-peu-près.

D’emblée, les règles sont posées : le tourisme est un « nouvel impérialisme » et un « colonialisme pacifique ». Je ne vois pas très bien en quoi l’impérialisme est « nouveau » ni en quoi le tourisme est « colonialiste ». Mais l’explication arrive vite : le tourisme a été inventé par les Occidentaux. Vu par le gros bout de la lorgnette surement. Mais il me semble me souvenir que Xavier de Planhol a consacré sa thèse aux pratiques touristiques au Proche-Orient dans l’Antiquité en décortiquant la naissance de la pratique sociale qui consistait à quitter les villes l’été pour aller en montagne. Ce modèle a été adopté par les Romains, puis s’est généralisé en Occident. Il s’agit d’une pratique touristique car le tourisme ne se définit pas à l’aune des kilomètres parcourus. On attend d’ailleurs une définition du tourisme : déplacement d’agrément ? avec une charge culturelle selon Augé et Urbain ? A ce compte, se vautrer dans un camping de Palavas pour partager le Ricard n’est pas du tourisme. C’est quoi alors ? Mais voilà : tout le monde comprend, pense l’auteur, qui invente même le « tourisme noir » qu’il met en parallèle avec « l’argent noir ». C’est quoi le tourisme noir ? C’est l’universitaire qui profite d’un colloque pour aller à la plage. Mieux encore : un voyageur partant sur un circuit organisé et qui va roder la nuit dans les quartiers chauds fait du « tourisme sexuel au noir ». C’est vrai que c’est la nuit.

Il faut se méfier des livres qui ne posent pas de définitions. Jamais l’auteur ne définit ni le tourisme, ni les pratiques sexuelles. Ce qui lui permet d’enfiler les stéréotypes dont celui-ci : « le citoyen, tranquille chez lui, se transforme en individu redoutable une fois passé à l’étranger. » Eh bé….on remplit les avions de fauves sans le savoir.

Donc, on démarre avec le vilain prédateur blanc qui va assouvir ses bas instincts sous les Tropiques. Suivent une soixantaine de pages sur « le sexe, un marché mondial en pleine expansion ». La dimension historique manque cruellement : le sexe a toujours été un marché mondial (les Romains dans leurs bordels n’entassaient pas des Romaines) et il n’est pas plus en expansion que le marché du soja ou de l’informatique. Mais l’auteur est fin économiste : ce qui détermine le marché du sexe, c’est « l’offre, la demande et le contexte social ». Qu’on puisse en dire autant du marché du sucre ne l’effleure pas. Encore une banalité ? « Le corps des femmes est le produit de base du marché du sexe »… c’est clair que le produit de base, c’est pas les nageoires des poissons rouges.

Mais le pire est à venir. L’auteur prétend que tourisme et sexualité pratiquent « une entente cordiale et intéressée » car « on peut interpréter le tourisme sexuel comme un avatar du néo-colonialisme occidental qui s’empare du corps des populations après avoir renoncé à leurs territoires ». La formulation est belle… et tout à fait fausse, car nombreux sont les pays à tourisme sexuel qui ne sont liés ni de près, ni de loin à la colonisation. Personne n’a renoncé aux territoires de l’Ukraine ou de la Thailande qui ne furent jamais colonies de personne. Et que dire des pays qui n’ont jamais eu de colonies ? Si on suit l’auteur, il n’y a pas de tourisme sexuel suédois. Ben voyons…. A moins que les Suédois ne soient des colonialistes cachés arrivés directement au néo-colonialisme sans passer par la case colonialisme.

Suivent une cinquantaine de pages qui sont un catalogue des destinations où se pratique le tourisme sexuel. Sans surprise, il n’est question que de pays asiatiques, africains ou sud-américains car il faut bien annoncer le chapitre suivant intitulé « Le Sud devant la colonisation touristique et l’exploitation sexuelle ». On aura bien compris que tout ce qui précédait ne servait qu’à lier fortement tourisme et exploitation sexuelle. La thèse de l’auteur commence à apparaître : sans tourisme, pas d’exploitation sexuelle.

Disons-le tout net : c’est parfaitement gonflé. Il ne faut pas avoir une connaissance fine de l’histoire pour savoir que l’exploitation sexuelle est totalement indépendante du tourisme, elle ne lui est pas consubstantielle. Elle est tout juste consubstantielle au déplacement. Quand l’étranger arrive, il peut éventuellement profiter d’une structure sexuelle existante, avec ou sans exploitation. Mais si rien n’existe, il mettra son érection dans sa poche…Flaubert, au bord du Nil, regrette les putes du Caire car il n’y en pas dans les campagnes égyptiennes et sa présence (et sa concupiscence) ne les fait pas surgir ex nihilo. Tout juste peut on dire qu’un afflux de population renforce un marché, mais c’est vrai pour les vanneries camarguaises comme pour les prostituées birmanes. Il a qu’à regarder en Corse, l’auteur, puisqu’il y enseigne. Pays touristique s’il en est, mais pour trouver une pute à Propriano, c’est le parcours du combattant. Peut-être que c’est pas assez au Sud ? Et Pigalle où se précipitaient voici trente ans les Anglo-Saxons décidés à baiser de la Française ? On peut peut-être parler de délocalisation et comparer les tarifs hors charges sociales ? Un marché, ça a une histoire.

La fin du livre est un catalogue sur la prostitution asiatique, catalogue de faits et d’anecdotes (des Français amènent des prostituées d’Ujung Padang à une cérémonie toraja qu’ils troublent). On est au niveau de la presse anglaise, ou peu s’en faut.

Bref, notre prof à l’Université de Corse fait preuve d’un angélisme certain et ne nous apprend rien. Il force les traits et fait parfois preuve d’une réelle méconnaissance, par exemple quand il affirme qu’il ne faut pas confondre prostitution forcée et prostitution volontaire (on ne peut qu’être d’accord) pour ajouter aussi sec « Dans les pays du sud, la prostitution est toujours forcée ». Ben voyons.. ça conforte sa thèse mais c’est parfaitement faux. Dans toute l’Asie (Japon inclus jusqu’à Mac Arthur) la prostitution est traditionnellement un moyen pour les jeunes filles d’épargner une dot car la vision du sexe n’est pas exactement la même que la notre. Et les jeunes Nigériennes n’hésitent pas à faire « boutique mon cul » quand les temps sont difficiles.

Ce qui me met en colère, c’est cette transformation d’un épiphénomène en problème de société. On ne peut pas nier que le tourisme sexuel existe, mais on ne peut pas affirmer non plus que tout tourisme est sexuel,ni que toute sexualité est touristique, sauf à vouloir diaboliser le tourisme. Ce qui est grave, c’est que l’Université Laval couvre ceci de son autorité. Ce qui est grave, ce sont ces analyses sociologiques à l’emporte-pièce, sans connaissance du substrat historique. On aboutit à une enfilade (si j’ose dire) de stéréotypes pour arriver à la conclusion : le Blanc, c’est caca….


Pas besoin de 400 pages pour ça…

lundi 23 septembre 2019

VOYAGER, ALLER, QUITTER….

On me pose, en ce moment, plein de questions sur le voyage dans les mois qui viennent. Toutes, en fait, tournent autour du même sujet, qu’il s’agisse de prix, de sécurité aérienne, de soleil ou de beaux paysages : Où aller ? La réponse est tellement simple….

N’importe où….  Mais oui, n’importe où…. Voyager, ce n’est pas aller, c’est quitter. On ne voyage pas d’abord parce qu’on aime, on voyage d’abord parce qu’on n’aime pas. On n’aime pas sa vie, on n’aime pas son environnement, on n’aime pas son travail, peu importe… D’ailleurs, si on était bien, on resterait là. Ce désir de partir qui nous taraude reflète un quotidien lourd à vivre, lourd à supporter ; il faut qu’un ailleurs puisse offrir l’oxygène dont nous avons tous besoin. Après, mais après seulement, on met des mots et des raisons, de bonnes raisons ou de fausses raisons, c’est du pareil au même.

Au fond de vous, vous savez bien que c’est vrai. Et d’ailleurs, c’est pas nouveau. Tenez, prenez la Suisse. Dans l’histoire récente des voyages, la Suisse a produit trois icônes : Blaise Cendrars, Ella Maillart et Nicolas Bouvier. C’est pas rien pour un petit pays comme ça. Trois grands écrivains dont le talent n’a pu s’épanouir que loin des alpages vaudois et valaisans. Si tout en voyage leur est bonheur, c’est qu’à la maison c’était pas vraiment le pied. C’est calviniste, la Suisse, c’est confit de bons sentiments, de bonne conduite. Fais pas ça, que vont penser les voisins, la famille et le pasteur ? Pour se lâcher un peu, vaut mieux prendre ses distances. J’invente rien : c’est Georges, un facteur d’Estavayer-le-Lac, qui m’a expliqué, il y a trente ans, au Japon. Belle journée, j’ai découvert Bouvier et Estavayer-le-Lac dans la même après-midi. Ceci pour dire que, même avec des minarets en Suisse, Nicolas Bouvier aurait préféré l’original afghan à la copie bernoise. A propos, si vous connaissez Georges, passez-lui le bonjour de ma part. Sa moustache doit grisonner…

Après, j’ai réfléchi. L’Angleterre….. Quand elle est victorienne et cul-coincée, elle produit des dizaines de voyageurs de haute volée, des aventuriers, des bonshommes qui parcourent le monde comme si c’était un jardin du Sussex : Lawrence, Thesiger, Newby, Hudson, Durrell et j’en passe, la liste est impressionnante. Après les Beatles, Mary Quant et la mini-jupe, c’est quasiment fini. Non que les Anglais ne se déplacent plus, mais leurs motivations ont changé : on ne fuit plus une société figée, on échappe à une géographie déprimante, ce qui ne justifie plus l’écriture.

Quoiqu’on en dise, le voyage reste une fuite. Non. Dit comme ça, c’est négatif. Qu’on le veuille ou non, il n’est de plus belle évasion que le voyage. Là, ça va mieux. L’évasion ennoblit la fuite. Encore que, dans tous les cas, il s’agit de chercher à être mieux, de s’éloigner d’un lieu néfaste, de reprendre au temps un espace de liberté. Le voyageur est d’abord quelqu’un qui sait fermer une porte pour laisser derrière elle les freins à son bonheur.  Et donc, une fois la porte fermée, qu’importe la destination ? Quelle qu’elle soit, elle sera toujours préférable à ce qu’on abandonne.

Alors, on part. Peut-être un peu moins loin, peut-être un peu moins longtemps, peut-être pas exactement comme on l’avait rêvé mais ce n’est pas si grave. L’essentiel est de prouver que le proverbe a tort : partir, ce n’est pas mourir un peu. C’est, enfin, vivre. Vivre comme on veut, reprendre la main.

C’est aussi pourquoi les sempiternelles discussions sur la manière de voyager sont d’une hypocrisie rare. Faut-il avaler trois musées par jour ou suer sang et eau sur un sentier aride ? On s’en fout. T’aimes marcher ? Marche. T’aimes l’apéro au soleil ? A la tienne. C’est ta vie, si elle te rend à heureux à Mimizan, vas à Mimizan, et si ton bonheur s’épanouit aux rives du Pangong Tso, dépêche-toi de faire ton sac. On est tous différents, on a des vies différentes, des rêves différents, des voyages différents. Voyager, c’est pas appliquer un dogme religieux et les ayatollahs qui m’expliquent que leur manière de voyager est meilleure que celle du voisin me font penser aux ecclésiastiques qui veulent tous que leur religion soit la seule acceptable. Sans compter que ça peut changer, que cette année je peux avoir envie de buller au bord d’une piscine comme l’an dernier j’avais envie de collectionner les églises paléo-chrétiennes.


Voyager, c’est être libre, vraiment libre. Malgré les contraintes, les retards, les dépenses, parce que tous ces petits ennuis du voyage, c’est vous qui les choisissez. Vous le savez bien qu’il y a aura des bouchons sur l’autoroute, des files d’attente dans les aéroports, des commerçants pas très réguliers et des hôteliers mal embouchés. Vous le savez bien qu’on ne vit pas dans un monde parfait. On doit arbitrer sans cesse, décider sans cesse, choisir sans cesse. Arbitrer seul, décider seul, choisir pour soi. Et c’est bien ça, la liberté, non ?

dimanche 22 septembre 2019

LA VRAIE PENSEE

J’ai profité de ces vacances pour relire un peu. Van Gulik, entre autres. Pas les histoires du Juge Ti, mais son maître ouvrage sur La vie sexuelle dans la Chine ancienne. Ne salivez pas, ça ne parle pas de sexe.

Je ne peux pas résister au plaisir de vous livrer cet extrait de la conclusion, écrite en 1961, avant même la Révolution Culturelle :

Ceux qui parlent d’une civilisation chinoise statique ont raison dans la mesure où le qualificatif s’applique aux principes fondamentaux. Le Chinois pose sur la vie le regard d’un homme qui entend vivre en harmonie avec les forces originelles de la Nature. De siècle en siècle, c’est vrai, cette attitude a perduré avec une étonnante constance. Or, du fait même de cette stabilité d’assises, les Chinois ont pu opérer dans la superstructure, chaque fois que la nécessité s’en imposait, des changements énergiques et complets ; ou encore, ils ont pu supporter que ces changements fussent opérés par ou grâce à des forces étrangères. Ainsi, cette civilisation foncièrement statique s’est révélée, de fait, extrêmement dynamique.
Les Chinois ont toujours fait, dans les temps anciens ou dans les plus récents, des concessions à l’influence extérieure. Ils ont reconnu – souvent à contrecoeur, il faut le dire – que les civilisations étrangères offraient des particularités qu’il serait bon d’adapter ; et ils se sont montrés parfaitement capables d’effectuer ces adaptations, une fois qu’ils le voulaient fermement. Car les Chinois croient au renouveau pourvu qu’ils en soient effectivement les artisans…. Ils s’inclinent sous l’influence, voire la domination temporaire de l’étranger, parce qu’ils ont une souveraine confiance dans la force de leur sang et de leur nombre. Ils ne doutent pas de l’emporter à la fin et de conquérir toujours leurs conquérants, dans le domaine de l’esprit comme dans celui de la matière.
L’Histoire paraît justifier cette très haute assurance. D’autres civilisations ont péri ; celle-là demeure. D’autres races ont disparu, se sont dispersées, ont perdu leur identité politique : les Chinois ont survécu et se multiplient. Ils gardent leur identité, tant raciale que politique.

L’intelligence et la clairvoyance de ce texte sidèrent. En 1961, la Chine se débat dans les problèmes du Grand Bond en Avant et souffre d’une des plus grandes famines de son histoire (entre 15 et 30 millions de morts). Et Van Gulik nous explique que ça n’a pas de sens. Ce sont les changements de ce qu’il appelle « la superstructure » et qui n’a aucune importance car elle n’existerait pas sans l’assise. Il existe une harmonie entre l’assise et la superstructure, entre le statique et le dynamique, entre le yin et le yang, entre le masculin et le féminin. Dans ce texte, Van Gulik annonce, sans le savoir, les prises de position de Deng Xiaoping, trente ans plus tard. Il nous donne les raisons du rebond économique chinois qui ne manquera pas de se produire.

Il nous donne en même temps, une leçon de vie : il faut être très statique pour être dynamique. On ne peut progresser que si on ne change pas.. Pour nous, c’est inconcevable. Enfants de Descartes, nous avons du mal à ne pas choisir : progressiste ou conservateur ? En fait, en caricaturant un peu, Van Gulik nous explique que, finalement, le marxisme, cette théorie du progrès fondée sur l’Histoire va assez bien à la Chine.  Il faut connaître hier pour fabriquer demain.

Il en va de même du livre. La presse nous bassine sans cesse avec des nouveautés qui n’existeraient pas sans les livres du passé. Les vraies nouveautés sont celles qui sont appelées à devenir des classiques. Les autres ne sont qu’ombres fuyantes et plaisir évanescent. C’est la fierté de notre métier de savoir distinguer dans le nouveau ce qui est appelé à durer, à rester dans les bibliothèques, à se transmettre de génération en génération. 90% des livres qui sortent sont destinés à être oubliés, à s’évanouir comme une rosée séchant au soleil du Savoir.

Tout en lisant Van Gulik, je suis allé me promener dans quelques vide-greniers provençaux. J’aime bien les vide-greniers où je n’achète pas. J’y vais seulement pour voir épandus dans des caisses ou jetés sur le sol, les best-sellers d’hier dont personne ne veut plus, même à vil prix. Tous ces romans dont on nous affirmait qu’ils étaient extraordinaires, tous ces auteurs aux tirages pharaoniques, tous ces pseudo-essais, ces pseudo-documents, ces livres parfois couverts de prix « littéraires » devenus des objets encombrants qui envahissent les caves et finiront à la benne. C’est une leçon pour un libraire : on ne devrait vendre que des livres destinés à être relus.


Mais c’est dur parfois d’aller contre la vox populi.