dimanche 26 novembre 2017

L'ECOLE DES DANDYS

Dandy est devenu un gros mot. Ou alors on vous renvoie dans les dents, Brummell et ses costumes. C’est un peu (beaucoup) réducteur. Dandy est un état d’esprit. Diogène était un dandy. Sans costume.

Le dandy est, avant tout, un être qui fuit toute vision téléologique. A quoi ça sert ?  est la dernière question qu’il se pose. Quand il se la pose.

Nous venons de fêter, avec mes copains, le jubilé de notre promotion de Japonais à l’ENLOV. Cinquante ans déjà que nous nous découvrions et que nous commencions à tisser des liens qui existent encore. Nous ne le savions pas, mais nous étions des dandys. Même Jean-Noël qui sévit au Collège de France.

L’ENLOV était alors une école, et même une Grande Ecole. On pouvait y entrer sans le bac dès lors que les enseignants acceptaient. Le diplôme n’avait aucune équivalence. Par prudence, les autorités avaient fixé une limite : pas question de préparer plus de dix diplômes. C’était frustrant pour certains comme mon copain Roger Ludwig, non bachelier, prolo, fils de prolo, mais qui, avec ses dix diplômes, s’est retrouvé Professeur de Langues et Littératures slaves à l’Université de Ljubljana. Un grand dandy, Roger. Il faudra que j’en parle longuement un jour. Il avait ajouté un diplôme de hongrois. Pour le fun. Le hongrois n’est pas une langue slave, mais une langue finno-ougrienne, ça faisait tâche.

Ceci dit, parfois, c’était compliqué. Tu voulais être interprète à l’ONU, on te faisait passer un exam. Le diplôme était pas reconnu. Normal. Parler une langue, ça n’a pas d’intérêt. Un petit Nippon rigolard me l’a dit, quand je suis sorti de l’école : « Vous parlez japonais ? On est 120 millions à faire ça tous les jours ». Il avait raison. On apprenait une langue pour accéder à un savoir, inaccessible sans ça. Et donc, dans notre sympathique promo, il y avait de tout. Des élèves journalistes, des grosses têtes d’HEC, des sciencepotards voulant entrer au Quai d’Orsay, des géographes, des jolies filles sans plan de carrière, des musiciens. On apprenait une langue pour le plaisir, pour savoir des trucs que les autres savaient pas, on était dans le savoir japonais comme un chien après une bécasse, dans un taillis. La plupart picoraient. On suivait tel prof plutôt que tel autre. On bossait. Comme des dandys. A fond mais sans le montrer. C’était l’époque où il était vulgaire de s’efforcer.

Cinquante ans après, on est tous fous de Japon. Sauf moi, pour raison de bouffe et de subtilité. Je me suis quand même tapé tout Kurosawa en version originale. Si c’est pas de l’amour, qu’est ce ?

Dans les années 70, l’ENLOV a été démantelé et fut créé l’INALCO. Avec des diplômes reconnus, des équivalences, des cursus (cursi ?), tout ce qu’il fallait pour que les mômes butinent pas.  On chiait du diplômé pour le marché du travail. Tu voulais faire HEC et INALCO ? Choisis, petit con L’orientalisme, c’est pas un vernis. Ou alors, tu fais l’un après l’autre ;

C’est comme ça qu’on tue  une école. En voulant qu’elle serve à quelque chose et qu’elle s’adapte aux besoins de Gougle. En refusant de voir qu’apprendre des choses à des mômes, c’est le devoir de base de l’enseignement. Et que décider aujourd’hui ce qui sera utile demain, c’est de la dernière connerie. Quand on nous apprenait l’économie asiatique, le Japon était l’exemple à suivre et la Chine était à la ramasse. Cinquante ans après… Le dandy que je suis en conclut que le capitalisme est destructeur.

C’est ça, le problème avec les dandys. Ils mordent la main qui les nourrit. Ils regardent toujours ailleurs. Ils ne respectent rien. Ben si. Je pensais à ça en regardant mes copains de promo. En écoutant l’un d’entre eux, respectable ambassadeur, parler de Kim et de la Corée du nord. Lui, il a appris et il applique son savoir mais personne ne le suivra. C’est un dandy, un homme qui perçoit les changements, qui les analyse, qui en tire des conclusions. Brummel faisait ça pour la couleur de ses cravates. C’est pareil. Comme cet autre, administrateur d’un grand groupe du luxe français. J’étais dans un groupe de chats dont les moustaches frémissaient aux changements du monde. Mais les chats sont des dandys.

Allez, je vous donne une info amusante (on est entre dandys, on va pas se faire chier) Depuis plusieurs mois et ça s’accélère, il y a  un  rapprochement entre les deux Corées, au point que notre beau pays a installé un chargé d’affaires à Pyong Yang. Où ? Dans le sous sol du chargé d’affaires allemand. Au rez de chaussée, l’employé de Merkel, dans la cave le valet de Macron. Tout est dit. On était entre dandys : on a ouvert une bouteille de champagne.

C’est vrai que les dandys respectent la mousse du champagne. Ils savent que c’est la mousse qui compte car c’est la mousse qui fait chavirer les yeux des femmes. Ils sont pragmatiques les dandys. Ils savent surtout que le pragmatisme est vulgaire. On ne se forme pas, on ne cherche pas les meilleures écoles et les meilleurs profs, pour être un épicier. A part peut être Madame Thatcher.


On en reparlera…

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