jeudi 11 octobre 2012

LA FNAC, ROME, LE LUXE

La vente de la FNAC n’est pas une surprise. Voilà près de six ans que le groupe Pinault veut se recentrer sur le « luxe ». Ceci nous donne une indication précieuse. Le livre ne fait pas partie du luxe.

Si François Pinault se promène dans Paris, je lui conseille d’aller vers le haut du Faubourg Saint-Honoré, voir quelques librairies dont la librairie de Claude Blaizot qui fut longtemps Président du Syndicat des Anitquaires. Il verra si le livre est du domaine du luxe ou pas. J’étais voici peu dans une librairie du Quartier Latin. Deux jeunes gens, totalement incapables de me conseiller, regardaient des sites de bibliophilie et se gaussaient devant des ouvrages qui frôlaient les 3000 euro. La somme leur paraissait folle. Il est vrai qu’il ne s’agissait « que » d’un grand papier de Paul Morand avec une superbe reliure et un envoi.

En créant une librairie dont le seul critère était le prix, André Essel et Simone Mussard ont détruit la notion de luxe dans le livre. Ils ont détruit bien d’autres choses, dont la compétence d’une profession qui savait faire la différence entre ses clients et discriminer les différentes éditions d’un même ouvrage. Une vendeuse de fringues sait encore faire la différence entre un pull de chez Tati et une robe de Jean-Paul Gaultier. Un vendeur de librairie ne sait plus ce qu’est un grand papier ou un tirage de tête.

Chez Pole Emploi, que je fréquente, le métier de libraire est classé sous la rubrique ROME D1211. ROME, ça veut dire Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois. Il paraît que ça sert à diriger les demandeurs d’emploi. On utilise la lettre D pour définir un Domaine professionnel. D 1211, c’est le domaine des loisirs. Pour la poignée d’imbéciles qui a défini ce domaine, la librairie est un « loisir ». Moyennant quoi, Pole Emploi m’adresse régulièrement des offres pour aller travailler chez Décathlon ou chez Toys’R Us. C’est pathétique.

C’est pathétique à une époque où tout le monde se pique de culture. Libraire n’est plus un métier de culture, c’est un métier de « loisirs ». Il est vrai que la culture sert à vendre des loisirs, des week-ends à la ferme par exemple ou des séjours dans des clubs de vacances. La culture est devenue le vernis, l’emballage pour vendre tout et n’importe quoi. La confusion est totale. On a juste besoin d’un peu d’histoire pour emballer la politique touristique d’un site, d’un peu d’ethnologie pour aller en terre inconnue, et pas du tout de littérature pour vendre le dernier Goncourt. Un jeune libraire à qui je faisais passer un entretien d’embauche et auquel je demandais ce que lui évoquait « Voiture » me répliqua qu’il dirigerait le client vers le rayon « Automobile ». Que Vincent Voiture soit un poète majeur du Grand Siècle ne l’avait pas effleuré un instant. Moyennant quoi, il se piquait de pouvoir être un acteur culturel. Le pire, c’est que l’anecdote ne choque pas et que je passe régulièrement pour un vieux con obsédé par Lagarde et Michard. Quand on vend des livres, Lagarde et Michard ne me paraît pourtant pas la pire référence.

La caractéristique du luxe, c’est d’être élitiste. Pas seulement économiquement. Il y a dans le luxe, des segments entiers fondés sur la culture. Les ventes aux enchères, par exemple, et on se demande encore si les objets d’art doivent être inclus dans l’assiette de l’ISF. Car, comme le luxe, la culture est élitiste. C’est chiant parce que tout le monde voudrait être cultivé. Et donc, on simplifie, on assèche, on écorche pour que chacun puisse se croire possesseur d’une partie de la culture universelle. Que se cultiver soit un travail quotidien, récurrent, difficile, n’effleure personne. Dans la culture aussi, il y a le prêt-à-porter (le prêt-à-penser) et la haute couture (la haute culture).

François Pinault ne me demandera pas conseil. Mais s’il le faisait, je sais bien ce que lui dirais : qu’il lui suffit de reprendre la FNAC en mains et de la transformer en vraie librairie, en librairie de luxe. Il en a les moyens. Il perdrait des clients mais il augmenterait sacrément son panier moyen. Et ses marges. Il devrait aussi revoir toute sa politique de stock et son personnel. C’est un gros travail. Un travail complexe parce que ça suppose l’abandon de procédures et surtout d’automatismes. La culture ne peut pas être dirigée par des ordinateurs avec une vision quantitative. Il y faut une connaissance fine. Et une large partie d’improvisation.

C’est certainement valable aussi pour le disque et les autres secteurs de la FNAC. A chasser sans cesse des clients qui cherchent la gratuité on finit par travailler pour rien. Ce qui vient d’arriver à Surcouf.

Ce qui pourrait aussi arriver, c’est que le concurrent permanent, Bernard Arnault, lui rachète la FNAC et réussisse cette transformation. Il est dans ce trip, Arnault. Il a investi chez les commissaires priseurs et les galeries. Il a les moyens de réussir ce pari. Ça, ça me ferait marrer. Mais j’y crois pas trop. L’idée selon laquelle le livre n’est pas, pire ne doit pas, être un luxe, est trop ancrée dans les mentalités.

On en reparlera…

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