mardi 13 novembre 2012

jardin des supplices et victoire d'ignace

Dimanche, il était au supplice Alexandre Jardin. Il s’emportait contre Vincent Peillon à qui il reprochait de mentir. J’aime bien Alexandre Jardin, il a oublié d’être con. Mais il aurait pu garder son énervement s’il avait un poil réfléchi.

Il devrait savoir qu’Ignace a gagné depuis longtemps. Ignace, c’est un petit, petit nom charmant sauf s’il est suivi par « de Loyola ». C’est que le papa des Jésuites est aussi le papa du laxisme moral. Laxisme moral, ça semble pas aller trop bien avec Ignace. Et pourtant….

Retour sur image.. au début du XVIIème siècle, ça cartonne sec dans les facs de théologie. Le sujet : le mensonge. Sur le principe, tout le monde est d’accord. Mentir, c’est pas bien. C’est péché. Après, vient la vraie question : où commence le mensonge ? Et là, ça se discute comme disait le cocaïnomane télévisuel.

Si tu dis rien, est ce que tu mens ? Non, disent les uns (les Jésuites et leurs copains). Si tu dis rien, tu mens pas. Horreur ! disent les autres. C’est un mensonge par prétérition. Tu dis rien, mais tu dissimules la vérité. Et donc, tu mens. « Monsieur le Ministre, avez vous décidé … ? » . Le ministre te regarde droit dans les yeux. « La question est à l’étude ». Il ne ment pas, le ministre. Le décret n’est pas signé et donc, c’est pas fait. Pourtant, le décret est prêt. Et donc, c’est décidé. Mensonge ?

Ça va loin. Les Jésuites, ils ont une arme suprême : l’intention. Si l’intention est pure, il n’y a pas de mensonge. L’exemple le plus simple est celui du médecin qui affirme à son malade qu’il va guérir. L’intention est pure : il ne faut pas désespérer le malade. Le gros bobard n’est donc pas un mensonge. Juste une manière d’alléger la souffrance d’un autre.

On n’a pas hésité longtemps entre les deux attitudes. Tu penses bien que l’autre janséniste rigoureux, il faisait pas le poids. Rien que pour la baise, tiens ! Tu te vois dire la vérité quand tu veux tirer un coup ? Même le mariage, t’es prêt à promettre pour décider la gisquette à plonger dans les draps. L’intention est-elle pure dans ce cas précis ? Pourquoi pas ? Il s’agit simplement de permettre à une donzelle de profiter de mes capacités sexuelles exceptionnelles, de lui faire plaisir. Selon les copains d’Ignace, c’est pas un vrai mensonge. D’autant qu’il suffit d’être sincère quand on profère. Après, si les circonstances ont changé, on peut revoir sa position. Et les bourses vides, c’est un vrai changement de circonstances, non ?

Si ça s’appliquait qu’à la baise, ce serait moindre mal. Mais non. La position jésuitique, elle a été mise au point pour satisfaire le Créateur. Et ses créatures. Dans tous les domaines, notamment le commerce et la politique. Et là, je dois dire que depuis quelques années, ça fait fort.

Tiens, le Made in France. Si 50% du produit est français, t’as droit à l’étiquette. 50%, c’est que la moitié pourtant… Remarque, dans les antiquités, si 50% du meuble est XVIIIème, tu peux vendre le meuble pour bon. Du coup, y’a des ébénistes malins qui font une paire de bergères avec une seule bergère. Si t’es marchand, tu trouves ça normal… Si t’es client, tu peux tordre le nez. Mais au regard de la loi, y’a pas tromperie. Pas mensonge.

Des règles comme ça, y’en a un tombereau. On a un bel exemple en ce moment avec le cumul des mandats. Pas cumul, en bon français, ça veut dire un seul mandat. Ben non. Y’a des mecs qui t’expliquent que maire d’une commune de moins de 5000 habitants, c’est pas vraiment maire, juste un peu maire. Ceux là, c’est des héritiers d’Ignace. L’intention est pure : il faut aider les petites communes à être bien représentées. Des fois, t’écoutes, tu te demandes dans quel monde tu vis. On se dirige donc vers une interdiction du cumul des mandats sauf… C’est le « sauf » qui compte, faites moi confiance. Autre chose : il s’agit de mandats électifs. Des vrais mandats, avec des salles de vote, des urnes et des résultats dans le journal. Mais Président d’une communauté d’agglomération ? Là aussi, y’a des commentateurs qui chipotent. Comme quoi, ce serait pas vraiment électif. Tes pas élu par le peuple, t’es élu par d’autres élus. Comme les sénateurs ? Oui, mais non. Faut pas confondre….

On a du bol, nous les Français. On a une langue compliquée, certes, mais d’une précision extrême. C’est sympa, mais contraignant. Heureusement qu’on a des mots-icônes, des concepts totalement artificiels qui permettent l’évasion. La « civilisation » est un de ces mots. C’est quoi une civilisation ? Posez la question, vous aurez autant de définitions que d’interlocuteurs. Ça permet plein de dérives. La « civilisation arabe », par exemple, c’est quoi ? Est-ce que c’est déconnecté de l’Islam ? Tu vois, c’est pas si simple. Y’a de l’engueulade possible.

Et donc la communication est devenu un vaste bordel où les définitions précises copulent avec les notions floues. C’est vachement bien. Ça te permet de toujours avoir raison. De jamais mentir. De balader idées et concepts d’un monde à l’autre.

Ce fut d’ailleurs, l’un des premiers actes des Jésuites. En Chine. Les fils d’Ignace, ils avaient à leur disposition un caractère vachement pratique. Shen. Shen, ça désigne l’esprit, ça marche avec tout. Les dieux de la campagne et les mânes des ancêtres. Ils ont traduit ça par « Dieu ». Forcément, pour convertir, il leur fallait un Dieu. A partir de là, ils ont créé le concept de « religion chinoise ». S’il y avait un Dieu, fallait bien une religion. Ce qui permet à tout un chacun de parler des religions chinoises, y compris pour le confucianisme. On va pas y passer la nuit : je vous renvoie à Cyrille Javary et à son remarquable livre sur Les Sagesses chinoises. Sagesses, par religions.

Balader les concepts ainsi d’une société à l’autre, d’une civilisation à l’autre, c’est rajouter du bordel au désordre. Les traducteurs font ça avec délectation. Nous, on avale la bouillie traduite et on en déduit ce qui nous arrange. Tiens, juste un exemple tout bête. Le Grondement de la Montagne de Kawabata. Le titre japonais, c’est Yama no Oto. Oto signifie le bruit, simplement le bruit. Un grondement est certes un bruit, mais un bruit n’est pas nécessairement un grondement. Dans le texte, le traducteur a traduit amado par « volet ». Il se trouve qu’amado, ce n’est pas un volet, ni un contrevent, ni une persienne. Juste un panneau de bois qu’on glisse pour protéger les cloisons extérieures. C’est absolument intraduisible. Mais, pour le confort du lecteur, on traduit. On va pas lui demander de s’intéresser à la civilisation japonaise quand même ! Déjà qu’il a acheté le livre.

Tu chipotes, me disent mes copains. Oui. J’aimerais tellement pouvoir communiquer sans embrouilles. Et écouter sans passer mon temps à me demander où et quand on me prend pour un con…

On en reparlera…

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