jeudi 29 novembre 2012

CHEZ CAFÉ

J’entre chez Café. Stupeur ! y’a un mec au comptoir. A ma place. Juste à ma place.

Chez Café, faut dire que c’est un bistro. Le vrai nom est écrit sur la façade : Bodega Ibaia, mais personne ne le connaît. On va chez Café. Café, il s’appelait Café avant de tenir un café. Il s’est toujours appelé Café vu qu’il a une tâche de naissance sur le corps, comme une tâche de café.

Café, c’est l’Auvergnat de Brassens. Un cœur plus gros que ça, un amour immodéré pour les chanteuses mexicaines et un goût certain pour les petits vins de propriétaires, surtout de Rioja et terres adjacentes. Avant d’avoir un café, Café travaillait chez Bréguet. Il construisait des avions. Pour dire le vrai, il ajustait des fuselages de Caravelles. Un avion qui n’est jamais tombé. Il aime le travail bien fait, Café.

Et donc, il y a un mec à ma place au comptoir. Chez Café, c’est un vrai bistro, c’est à dire un territoire. Au bout du comptoir, il y a Michou. Toujours. A côté, c’est Txomin. C’est obligé qu’ils soient côte à côte ou face à face. Sans ça, comment ils feraient ces deux-là quand l’un démarre une jota aragonaise et que l’autre doit lui répondre, les yeux dans les yeux. Chaque voix à sa place et les paroles qui s’enchaînent, c’est pas possible si on se regarde pas. Moi, je suis derrière Txomin. Je sais, quand il s’écarte, que le duel de chant est terminé et qu’on va pouvoir se mêler à la prochaine chanson. Sur le banc, à droite, c’est la place de Jojo, toujours assis à cause de ses jambes lourdes d’artériosclérose. Gorka, il est mieux à l’autre bout du comptoir. C’est un superbe ténor, Gorka, il a besoin de place quand il s’exprime et qu’il défie Txomin. Entre eux, il y a une rivalité bienveillante et il leur faut cette distance.

C’est comme ça en hiver. Mais là, on est en juillet, et un mec a pris ma place. Je m’approche et je lui demande poliment d’aller se mettre ailleurs vu qu’il est à ma place. Le mec, il est sidéré. Une chaise, une table, il comprendrait. Mais au comptoir, c’est no man’s land pour lui. Premier arrivé, premier servi, comme dans un bistro parisien. Il le proclame avec son accent de mec qu’a pas d’accent. « Fallait arriver avant, mon pote ». Txomin se retourne, Jojo se lève, ça va faire vilain. Mais, en bon patron, c’est Café qui devance tout le monde.

« Bon. Mon pote, comme tu dis, ici t’es chez moi. Tu m’as acheté un verre de vin. Tu m’as pas acheté de l’amour, ni le droit d’exister, ni le droit d’être ici ou là. Alors, le verre, je te l’offre, tu le bois et tu dégages. Ou alors, c’est moi qui te dégage ».

Le mec, il est pétrifié. Il comprend pas. Il peut pas comprendre. Il croyait qu’avec un euro, il avait droit à autre chose que son verre de Sonsierra. Qu’il allait pouvoir écouter, se mêler, se fondre dans un groupe. Il comprend pas que son euro ne peut pas lui servir à acheter tout ça, notre histoire, nos soirées d’hiver à comparer les mérites respectifs de Chavela Vargas et Maria-Dolorès Pradera, notre amitié. Il a acheté une consommation, comme on dit. Le droit de consommer, pas d’exister juste parce qu’il paye. De nous, il ne connaît rien. De lui, il ne nous apprend rien.

Il m’a laissé ma place. Il est allé s’asseoir à une table avec son verre. Et puis, longtemps après, il est revenu me parler. Il voulait comprendre. Alors, je lui ai expliqué. Il est parti sans rien dire.

Il est revenu le lendemain, et les jours d’après. Il ne s’est pas intégré, pas vraiment. Il était juste en vacances, de passage. Un soir que les Gitans sont venus, Café a fait comme toujours. Il a fermé le bistrot, en ne gardant que les copains, les Gitans et leurs guitares. Soirée privée. Quand le Parisien s’est levé pour sortir, il lui a posé la main sur l’épaule « Toi, tu restes ». Le mec, il doit encore en parler de cette fin de nuit.

C’est pas difficile de s’intégrer, pourtant. Un jour, j’ai amené chez Café mon copain Vincent. Encore un Parisien. On lui a fait une place, on a bu des coups. Et puis Vincent est parti pisser car le txakoli, à forte dose, c’est diurétique. Il est revenu aussi sec, il s’est approché de Café, lui a parlé à l’oreille. Ils ont eu une discussion à mi-voix mais avec une gestuelle parlante. Et Vincent est reparti avec une ventouse déboucher les chiottes. Comme on fait pour rendre service à un copain. Forcément, il a aussi sec gagné sa place au comptoir. J’ai revu Café, dix ans après, retraité. « Comment il va, Vincent ? » a été une de ses premières questions.

J’allais chez Café quand j’étais au plus bas de ma forme. Raide comme pas un. Je mangeais l’un des plats du jour que sa femme Coco mitonnait dans une cuisine grande comme un mouchoir de poche. Quand j’allais à la caisse, la réponse était invariablement la même. « C’est payé, t’inquiètes pas ». Et il m’offrait un verre de plus, un qu’on partageait les yeux dans les yeux.

Je crois qu’il nous a tous beaucoup aimé.

Chez Café, j’ai compris la culture du bistrot. Un bistrot, c’est un territoire, un lieu pour géographes. Un territoire avec une société. Ce n’est pas vrai que ça reproduit la société extérieure vu que ça fonctionne par affinités et donc, par exclusion. Tout le monde ne va pas dans tous les bistrots. Un bistrot, c’est un patron, comme un chef d’orchestre, il définit la partition, il garantit l’harmonie. Il choisit et d’abord, il choisit ses clients. Bien entendu, il y a des patrons plus ou moins sélectifs. Ça dépend de leurs besoins financiers. Un gros con avec un gros portefeuille reste un gros con. Y’a des patrons qui voient la recette et des patrons qui voient un mec qu’ils laisseraient pas entrer chez eux. Et le bistro, c’est chez eux.

Le patron du bistro, il choisit ce qu’il met au mur et la musique qu’il passe, les vins qu’il sert et à qui il les sert. Malgré les innombrables textes pseudo-littéraires sur le sujet, le patron de bistro, il vend pas d’amour et il ne remplace pas le psy. Il vend des consommations. S’il a pas envie de m’écouter, il est en droit de me le dire. Par contre, moi, client, si je veux qu’il m’écoute, c’est à moi de faire un effort, de m’adapter, de lui donner envie de m’écouter. Ou de me virer si je l’emmerde.

Mais, meeeh, bêlent les moutons de la communication, le client est roi. Exact. Il est roi dans l’échange commercial. Il peut juger le vin pas à son goût, ou trop cher, ou je ne sais quoi. Or, l’échange de paroles n’est pas un échange commercial, c’est un acte social. Pour beaucoup de patrons de bistro, l’écoute du client, c’est juste un moyen d’augmenter la recette : parler assoiffe. Pour une minorité, ceux que j’aime, c’est autre chose, l’envie de définir un lieu. Par conversations successives, on écrème, on élimine, mais dans le même temps, on agrège, on construit. Pierre après pierre, client après client, on invente une sorte de famille dont les membres ont à se dire des choses. On construit une société, on définit un territoire.

A dire vrai, étymologiquement, le commerce, c’est ça : un partage, avec ce Cum initial qui signifie « avec ». Même que ça a dérivé : avoir commerce avec une femme, ça veut dire « baiser ».

Sauf qu’aujourd’hui, dans le commerce moderne, on est plus souvent baisés qu'on ne baise.

On en reparlera…


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