jeudi 4 octobre 2018

MON AMI, GEORGE KISH

« Allons au Quartier Latin ». Il n’a plus vingt ans, sec et maigre comme un vieux hareng et ses yeux brillent d‘un éclat amusé.
Evidemment, tout a changé, mais le vieux géographe retrouve sans peine la trace de ses pas, les lieux où il a vécu, les troquets qu’il aimait.
« Où veux tu dîner ? » Nous nous connaissons depuis deux heures et nous nous tutoyons.
« Au Balzar, si c’est possible » .
Il me raconte. A 20 ans, le Balzar lui semblait un paradis. Il arrivait de Budapest pour faire des études de géographie. Son rêve était de travailler avec Emmanuel de Martonne, il lui fallut se rabattre sur André Siegfried. Deux Français, deux spécialistes de cette Europe centrale qui lui colle au cœur.
« je n’ai jamais mangé une aussi bonne raie au beurre noir ». Qu’à cela ne tienne, George, c’est un rêve facile à réaliser.

J’interroge un peu. Il parle. Pourquoi il a quitté la Hongrie. La menace hitlérienne. La France, pays rêvé. 
« Après Munich, j’ai compris, il n’y avait que l’Amérique »
Je m’étonne, mais il secoue la tête.
« Pour les Juifs, nous savions… Et j’étais, non, je suis Juif . C’était une question de vie ou de mort. »
Et il raconte, le bateau, la traversée. New York.
« Nous débarquions en troupe et, sur les quais, les bureaux de recrutement des universités avaient ouvert des comptoirs pour nous engager. C’est ainsi que j’ai rencontré Carl Gans et Lévi-Strauss ».
Il avait fait le tour des recruteurs avant de choisir l’Université du Michigan, Ann Arbor. Le deal était simple : géographie historique et mise en place d‘une collection de cartes historiques.
« Le budget était conséquent. J’imaginais concurrencer la BNF. »
Nous parlons de Sven Hedin, de son engagement nazi. Il utilise un vocabulaire de tendresse. De Hedin, il sait tout, même les petites compromissions et les grandes lâchetés.Il me raconte les plans allemands sur l’Asie centrale. Un immense travail géographique. Je lui indique vouloir utiliser un texte de Martonne qui est un hommage à Hedin. Il approuve, bien entendu. Avant d’être de l’idéologie, c’est de la géographie. Et le bout du nez finit par pointer. Von Richthofen s’invite au dessert. L’homme qui a formé Hedin mais également Wegener et Eriksson,l’un des inventeurs de la paléogéographie. George a une grande admiration.

« Il a eu des disciples. J’ai eu beaucoup d‘élèves. Je n’ai pas eu de disciple. »

Je le savais. J’avais eu l’occasion de rencontrer un de ses élèves, cadre supérieur à la National Geographic Society, qui aurait du lui succéder. George roule de la mie de pain entre ses doigts pour faire des boulettes.
« Le salaire…. Tu sais, j’ai longtemps pensé que l’Amérique devrait élever une statue à Hitler sur chacun de ses campus. Grâce à Hitler, nous, les intellectuels européens, juifs et antifascistes, nous avons construit le système universitaire américain. Nous l’avons mené aussi haut que nous avons pu. Et il va se liquéfier. Nous n’avons pas su créer des universitaires, des gens pour qui la fonction compte plus que le salaire. Et l’université américaine mourra de ce manque d’universitaires. »

Il a l’air bien triste, mon nouvel ami.

« George, un peu de palinka ? de palinka de prune ? »

Il a un joli sourire.

« Je bois peu. Mais oui à la prune. Ce ne sera pas de la palinka mais ce n’est pas grave. Tu es bien un Français. Tu sais que la prune est reine dans toute la vallée du Danube. Tu l’as choisie pour me réchauffer le cœur. Je ne peux pas refuser »

George est mort deux ans plus tard après avoir traduit en français sa biographie de Hedin. Il y tenait. Le français était sa langue maternelle de géographe. Et il aimait Vidal de la Blache.



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