jeudi 24 novembre 2011

LES CATASTROPHES ARTIFICIELLES

Les Varois sont dans l’eau. Le Ministre annonce un « arrêté de catastrophe naturelle ». Le Ministre n’a rien compris. Ne sachant rien sauf communiquer, d’une inculture majuscule, les ministres ne comprennent rien. Il s’agit d’une catastrophe artificielle, pas naturelle.

La vallée de l’Argens est sous l’eau. Qu’est ce qu’une vallée ? C’est le point le plus bas d’un bassin versant. Les mots sont clairs. Un bassin versant : des pentes qui font ruisseler l’eau vers le point le plus bas. Une vaste entonnoir qui récupère les pluies et les dirige vers le point le plus bas : la vallée. Vallée qui possède elle-même une partie haute et une partie basse. La partie la plus basse, c’est le confluent avec une autre vallée ou la mer s’il s’agit d’une vallée côtière. Et l’eau collectée, elle va de haut en bas, comme quand ta baignoire déborde et inonde ton voisin du dessous.

Hé, couillon ! Tout le monde sait ça. Ben non, pas tout le monde. En tous cas, pas tous les gens, aménageurs et politiques qui, depuis des années, installent des braves citoyens dans les parties où l’eau se collecte. A Fréjus, l’inondation frappe régulièrement la zone industrielle de La Palud. Pour ceux qui ignorent le vieux vocabulaire français ou qui ont la culture littéraire d’un moineau, un palud est tout simplement un marécage. C’est aussi le titre d’un livre de Gide.

Et donc, une bande d’incompétents ou d’imbéciles (voire les deux) ont décidé d’installer une importante activité économique à l’emplacement d’un marécage. Marécage qui depuis les siècles des siècles sert d’éponge au bassin versant en récupérant les eaux venues d’en-haut. Marécage qui depuis des siècles et des siècles est inondé quand il pleut. Il pleut, le marécage est inondé et les télés passent en boucle les couillons qui s’étonnent d’avoir les pieds dans l’eau dans une zone inondable. Après quoi, on va entendre chouiner les assureurs qui ont garanti un dégât des eaux dans une zone qui collecte l’eau. Quand on se comporte comme un con, on se retrouve tout con un jour ou l’autre.

Dans ses Lettres de Cassandre, l’ami Gentelle s’était déjà emporté contre cette obsession de faire porter au terrain les conséquences de la stupidité des aménageurs. C’est vrai que laisser s’installer des millions de couillons sur une faille tectonique dont on sait qu’elle va péter un jour, c’est quand même d’une connerie rare. Pierre ne verra pas le Big One raser San Francisco et Los Angeles. Ça arrivera fatalement, on le sait, c’est prévu. On sait aussi que les signes avant-coureurs seront perçus trop tard pour envisager une évacuation en bon ordre. En gros, les sismologues auront le choix entre faire leur boulot et annoncer le séisme un jour ou deux à l’avance, déclenchant une panique monstre et une catastrophe humanitaire, ou se taire et laisser le séisme raser la ville. Pour ma part, optimiste comme je suis, je pense qu’ils feront les deux, en retardant l’annonce au maximum, et que le tremblement de terre capturera une population affolée évacuant sauvagement la ville, doublant ainsi à coup sûr le nombre de victimes. Quand San Francisco s’écroulera, ce ne sera pas une catastrophe naturelle. Ce sera une catastrophe artificielle provoquée par un événement naturel.

Il arrive que les hommes n’aient pas vraiment le choix. T’es Japonais, t’as juste le choix de savoir sur laquelle des quatre failles tu vas installer ta maison. Ou ta centrale nucléaire. Mais si t’es Français, t’es pas obligé d’aller t’installer à Nice. Dans l’état actuel des connaissances, si t’achètes un appartement à Nice, tu sais que tu risques de te retrouver héros d’un jour, pleurant devant les caméras de TF 1 que t’as tout perdu. Personne n’est obligé de jouer à la roulette russe.

Faut se mettre à la place des maires. Ils ont besoin d’activité économique, d’emplois, de taxes. Tenir compte du terrain, c’est se priver de tout ça. Alors, ils aménagent, ils remblayent les zones inondables, ils suppriment les marécages qui sont tant dégueulasses et attirent les moustiques. Si ça inonde, les assureurs sont là. Les assureurs et l’Etat. On appelle ça la solidarité républicaine. En clair, le maire de Fréjus, il aménage, il prend les impôts locaux, il se fait de la croissance et quand le pépin est là, il demande au Strasbourgeois un peu de fric. Strasbourgeois qu’on suppose avoir bénéficié indirectement de la croissance de Fréjus.

La géographie souffre d’une tare consubstantielle à son objet d’études. Elle est inégalitaire. Y’a des lieux plus propices que d’autres à l’habitat ou à l’agriculture. T’es Polonais, t’as pas le sol pour produire des quintaux de blé à l’hectare. En revanche, t’es protégé des tremblements de terre et des tsunamis. Bon, t’as pas non plus le climat de la Sicile et la Baltique, c’est pas vraiment une mer ouverte sur le monde. Y’a du pour et du contre. Si t’es Japonais, le sol est riche mais y’en a pas trop. T’as intérêt à te réguler la croissance démographique. Le Touareg, il a du terrain mais il est pas trop fertile. Et ainsi de suite….

Là aussi, la mondialisation est à l’œuvre qui veut qu’on vive tous de la même manière. Lacoste (c’est un géographe, pas un fabricant de tee-shirts) et ses héritiers spirituels ayant décrété qu’il n’y avait pas de finalisme, que le sol ne comptait pas et que la vie des hommes n’était pas conditionnée par le terrain, on ne tient plus du tout compte du terrain. Quand y’a un souci, les écolo-spiritualistes affirment que la Nature se venge. Nouvelle manière de déresponsabiliser l’Homme. Quelle salope, cette Nature, de vouloir se venger ! S’il y a une phrase stupide, c’est bien celle-là. La Nature, c’est juste des fonctionnements. T’en tiens compte ou pas. Et curieusement, les fonctionnaires tiennent peu compte des fonctionnements.

On met en place des pseudo-égalités. Tout le monde a droit à un logement. Bon, au lieu d’avoir une belle maison sur une butte, à l’abri des inondations, bien protégée des vents dominants, tu vas avoir un pavillon Bouygues dans une zone inondable ousque le mètre carré est pas au même prix. A chaque inondation, tu vas perdre un peu du peu que tu possèdes. Pas grave pour le politique qui a aménagé la zone. De toutes façons, t’étais déjà pauvre et lui, conscient de son devoir, t’as permis de te loger. Tous propriétaires, mais pas au même endroit. Faut pas exagérer.

Pour être sûr que personne, jamais, ne réintroduira le terrain dans le raisonnement, on a quasiment supprimé l’enseignement de la géographie. Comme ça, on est tranquilles. Tu te demanderas jamais pourquoi, en Europe occidentale, les beaux quartiers sont à l’ouest des villes et les campings deux étoiles dans les pires zones balnéaires. On a supprimé la géographie inégalitaire au profit d’une idéologie égalitaire. Mais le réel résiste. Les vrais pauvres le savent bien. Ils quittent leur terre pourrie pour envahir les terres favorables. Les presque pauvres s’en indignent qui se voient tirer vers le bas, obligés de partager les miettes.

Les presque pauvres sont les pauvres des pays riches. Ils sont plus pauvres que les riches des pays riches mais plus riches que les pauvres des pays pauvres. Leur situation est inconfortable parce qu’ils ne savent pas où ils sont. Une maison dans une zone inondable, c’est mieux que pas de maison du tout. Ils sont satisfaits lorsque la télé leur passe en boucle les malheurs des pauvres pauvres, ceux qui sont plus pauvres qu’eux.

Les médias guident nos regards vers le bas. Avec Jean-Luc Delarue, on contemple les catastrophes humaines auxquelles on a échappées, la voisine nymphomane ou le beau-frère égrillard. Avec Julien Courbet, on se réjouit de ne pas avoir un voisin aussi méchant. Avec la Star Ac, on se dit qu’on peut prendre la place de Johnny, même si on chante faux. On va plaindre les pauvres inondés de Fréjus en attendant notre tour. Et quand on regarde en haut, c’est trop haut, les stars qui se payent des maisons représentant plus d’argent qu’on n’en gagnera pendant toute une vie. Ça semble naturel.

La communication naturalise tout et surtout ce qui est artificiel. Elle crée une immanence du malheur auquel on ne peut pas échapper. C’est l’un des résultats de la géographie selon Lacoste qui voulait que l’homme puisse prendre son destin en mains.

Lacoste avait raison. L’homme prend son destin en mains en faisant connerie sur connerie et en refilant la responsabilité à la Nature que Lacoste lui a conseillé d’ignorer.

On en reparlera…

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