mardi 24 avril 2012

MON VOISIN

Contrairement à beaucoup, j’ai vécu en HLM. Deux ans. Chez ma belle-mère. J’ai découvert la vie des gens ordinaires. Sur le palier, j’avais un voisin.

Mon voisin prétend qu’il est Peul. Vu sa stature, j’en doute, mais est-ce si important ?

Mon voisin a emmenagé voici 10 ans dans l’appartement mitoyen de celui de ma belle-mère, donc ce n’est pas vraiment mon voisin, mais est-ce si important ? Il arrivait du Sénégal avec sa jeune femme et ses trois enfants. L’aînée, la petite Doura, était si mignonne….. Je ne l’ai pas connue alors mais je peux témoigner que dix ans après, c’est un sacré beau brin de fille.

Mon voisin ne travaille pas. Ce n’est pas faute d’avoir essayé mais l’ANPE n’a rien à lui proposer. Il faut dire que marabout n’est pas une profession répertoriée et l’ANPE prouve ainsi son incompétence. Rendons lui cette justice : il ne travaille pas mais il n’est pas indemnisé non plus. Comme il faut bien que quelqu’un travaille pour avoir droit à un logement social et aux aides qui vont avec, c’est sa femme qui s’y est collée : elle fait des ménages, à mi-temps, en banlieue nord, tous les matins vers 6 heures. Tout ça, je le sais, parce que je lui remplis ses dossiers, déclaration de ressources, demandes diverses… Il n’atteint jamais le plafond. Forcément, 420 euros de revenus mensuels pour neuf personnes, c’est pas terrible.

Neuf personnes parce que depuis son arrivée, il a régulièrement engrossé sa jeune épouse et qu’aujourd’hui, mon voisin a sept enfants. Dans le même appartement ? Bien entendu. Certes, ils sont un peu entassés mais ce n’est pas très grave. La petite Mariama vient faire ses devoirs chez ma belle-mère. Les autres jouent dehors.
Les services sociaux sont assez efficaces : mon voisin a eu des propositions pour un nouvel appartement, plus grand, en banlieue nord. Je le sais, c’est moi qui ai rédigé la lettre de refus. C’est vrai que ça aurait évité à sa femme des trajets pénibles à 5 heures du matin. Mais ça l’aurait aussi éloigné de la mosquée où il travaille, à Barbès. Mon voisin a le sens des priorités.

Parce qu’il travaille, mon voisin, malgré l’incompétence de l’ANPE. Il est marabout. Bon, il n’a pas pu déclarer son activité. L’administration française, raciste, n’a pas prévu de numéro APE pour les marabouts. Ça ne le pénalise pas vraiment puisqu’il n’a pas de TPE et refuse les chèques. Simplement, tous les ans, il part au Sénégal mettre ses bénéfices dans une jolie maison non loin de Kayes. Il prévoit ses vieux jours, on ne sait jamais.

Je ne sais pas s’il est efficace. Il m’a bien offert un gri-gri pour que mon fils ne puisse pas être marabouté. Mais comme rien ne ressemble plus à une hostie chrétienne qu’une amulette islamique, je me suis bien gardé de l’attacher au cou du bambin pour pas qu’il l’avale. En tous cas, c’était gentil.

Bien sûr, mon voisin a des problèmes. Ses enfants travaillent mal. Les devoirs sur la table de la cuisine avec des parents illettrés, ça prépare pas à intégrer Sciences Po. A 15 ans, le petit Sadia rentre en 5ème. Y’a que l’aînée, la jolie Doura qui s’en est sortie : elle a trouvé un copain, malien, qui l’a engrossée. Bien entendu, mon voisin a jugé qu’il s’agissait d’une double atteinte aux enseignements du Prophète et à sa qualité de marabout, alors il l’a chassée du foyer familial. Ça fait un peu de place. Doura et son copain vivent dehors, pour l’instant. Ils dorment dans les squares ou les gares. Elle attend son accouchement pour avoir une place dans un foyer. Mais elle angoisse aussi un peu : son copain n’a pas de papiers et il fait tout ce qu’il peut pour rester discret. Doura a peur qu’il soit expulsé parce que, du coup, elle se retrouverait bien seule. Heureusement, l’assistante sociale gère en finesse.

Des fois, je me demande ce que, depuis dix ans, mon voisin a apporté à la France. Sûrement un peu d’argent à la machine économique : sept enfants, ça mange et ça a besoin de vêtements. A sa manière, il a soutenu la croissance de la France avec l’argent de la France. Y compris la croissance démographique : ils sont Français, les petits. Français et donc inexpulsables. Tant qu’ils sont mineurs, les parents aussi. Mon voisin le sait qui parle de mettre en route le huitième. Il a le temps puisque sa femme n’a que trente-cinq ans, vingt ans de moins que lui, ce qui nous rapproche. Les enfants sont un don de Dieu et plus un marabout a d’enfants, plus il est béni de Dieu.


A dix-huit ans, il a marié la petite Mariama. Elle voulait être infirmière. Fini les études, à quoi ça sert ? La gamine, on lui a trouvé un compatriote coreligionnaire et il lui a tout de suite fait un enfant. Je ne sais pas ce qu’il fait dans la vie, le nouveau marié. Pour l’instant, il vit avec ses beaux-parents. Les valeurs traditionnelles survivent et infirmière, c’est pas dans la tradition. Les femmes qui bossent hors de la maison, non plus. Heureusement, les assistantes sociales aiment les valeurs traditionnelles. Elles gèrent, tout en finesse.


Si je veux être objectif, je dois dire que depuis dix ans, la France a investi dans sa famille. Elle va récupérer sept gosses incapables de travailler mais parfaitement rompus aux subtilités des aides sociales. Si elle a pas de pot, la France, en plus ils seront croyants. Au moins seront-ils en parfaite santé.

Je me dis aussi qu’après tout, ce que mon voisin a remporté au Sénégal a donné un peu de travail, que c’est une forme d’aide déguisée au développement de l’Afrique. Mais, si je veux être honnête, je me fais chier à trouver de bonnes raisons. Spontanément, c’est pas ça qui me vient et je ne suis pas très fier de moi, par moments. C’est parfois dur d’avoir une cohérence politique. Quand je lui rapporte ses dossiers remplis, je regarde le grand écran plasma, plus facile à acheter parce que Monsieur Delanoé va payer l’électricité. C’était ça le dossier urgent. Parce que mon voisin à de l’argent. De l’argent noir, forcément. Le marabout, il est payé qu’en espèces, alors la TVA et la déclaration fiscale, ça lui mange pas le bénéfice. Le RSI, il connaît pas. La solidarité nationale, il s’en tape. Elle existe pourtant. A sens unique.

Je pense à mon voisin quand j’entends Madame Joly. Elle doit pas vivre dans un HLM avec l’ascenseur tagué. Pas en banlieue. Dans Paris, neuvième arrondissement. C’est sûr qu’il y a plein d’immigrés qui ont fait la France. C’est tout aussi sûr qu’il y en a d’autres qui parasitent sévère. Minoritaires ? Peut-être, mais c’est d’abord eux que tu vois. Parfois même, tu vois plus qu’eux. Les mecs qui ont pas les sous pour payer le permis mais qui ont les sous pour s’offrir une grosse allemande (je parle auto, pas Angela Merkel). T’es voisin, tu vois que ça. Et tu te demandes : mais qu’est ce qu’ils apportent à la France ?

Je peux en causer. Mes enfants, même avec des mères différentes, ils sont comme plein de Français. Ils ont tous un grand-père qui vient d’ailleurs. Pour les filles, c’était la vallée du Po et la fuite devant Mussolini. Pour le garçon, c’est la petite Kabylie. Le grand-père des filles, il s’est fait naturaliser et Mario est devenu Maurice. Pour le garçon, pas besoin de naturalisation, l’Algérie était française. Hamid est devenu Bernard, c’est plus facile à porter, et il a enseigné la philosophie pendant vingt ans dans un lycée provençal. Dans les deux cas, farouche volonté de s’intégrer. En commençant par la laïcité. En multipliant les signes : Mario-Maurice, sur ses cartes de visites, il mettait un Y à la fin de son nom. Manière de faire moins Rital. Ça l’empêchait pas d’aller tous les ans faire la bise à la famille. Mais il avait fait son choix.

C’est peut-être ça qui manque : la volonté du choix. A contrario, le désir d’avoir le beurre et l’argent du beurre, la double-nationalité, d’être ici et ailleurs en même temps. Comme tous mes copains de lycée dont les parents avaient fui l’Espagne devant les troupes de Franco. Ils rêvaient pas d’une bicoque à Gernika. Ils avaient choisi. Comme tous mes cousins et copains argentins, uruguayens ou américains. Ils ont émigré et ils ont choisi. Ils ont refusé d’avoir le cul entre deux chaises. Parce que c’est comme ça qu’on se retrouve le cul par terre.

Parce que faut pas l’oublier. Personne n’est forcé d’émigrer. C’est un choix. Un choix douloureux, un choix avec des risques, un choix d’homme responsable. Et les responsabilités, ça s’assume.

J’espère qu’on en reparlera pas….

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