jeudi 12 avril 2012

TOTAL ET LES THONS

C’est une bonne nouvelle pour Total : toute la procédure va être annulée. Au motif que Corinne Lepage s’est plantée. D’un seul coup d’un seul, on retrouve le bon vieux concept d’eaux territoriales.

Faisons simple : l’Erika a coulé hors des eaux territoriales françaises, soit à plus de 12 miles des côtes. Et donc, la justice française n’était pas compétente vu que seules les eaux territoriales sont considérées comme du territoire. Les mecs, il leur a fallu dix ans pour découvrir ça !

C’est que le droit de la mer, c’est vachement compliqué. Jusqu’il y a peu, y’avait que ce concept d’eaux territoriales. Après, on a voulu exploiter la mer.

On a commencé par décider d’une « zone contiguë » pour mieux fliquer. C’est la zone où on a le doit de poursuivre et d’arrêter les délinquants. Avant, le mec, il passait la barre des 12 miles, il était tranquille. On a donc rajouté 12 miles pour les douanes et la gendarmerie maritime.

Comme ça suffisait pas, on a créé les Zones économiques exclusives pour l’exploitation des ressources. 200 miles, c’est pas mal. Dans cette zone, seuls les ressortissants de l’Etat concerné peuvent exploiter la mer. En clair, forer des puits et pêcher. Ça explique pourquoi tout le monde s’accroche au moindre caillou. Clipperton, par exemple, îlot français totalement désertique au large du Mexique. Tu poses la pointe d’un compas sur Clipperton, tu traces un cercle et voilà quelques milliers de kilomètres carrés où t’es seul à avoir le droit de ramasser des nodules polymétalliques. C’est pas mal.

Tout ça est assez théorique. On a ajouté une définition géographique : le plateau continental. Si le plateau continental fait plus de 200 miles, alors la zone économique peut aller jusqu’au bord du plateau continental, sous certaines conditions.

Ce qui reste, c’est la haute mer. Là, tu fais ce que tu veux, personne vient t’emmerder. Ça fait de la place. Beaucoup de place. Pas pour Total : trop profond pour y installer des plates-formes de forage. Pour les pêcheurs. En haute mer, personne ne peut intervenir, personne ne va vérifier tes filets, la taille de leur maille, la taille des poissons, ni même les espèces que tu pêches. T’es libre, totalement, entièrement libre.

Les scientifiques et les écolos, ils arrêtent pas de légiférer pour préserver la ressource halieutique, c’est comme ça qu’on appelle les poissons en novlangue. Taille des filets, taille des poissons, espèces interdites, y’a un paquet de restrictions, toutes justifiées. Bien. Mais au dessus de la dorsale médio-atlantique, comment tu contrôles ?

Les optimistes ont la réponse : tu contrôles au débarquement. Le bateau arrive, tu vas vérifier si le pêcheur a respecté la loi. Pour ça, il y a un outil européen, le Comité Consultatif de la Pêche et de l’Aquaculture. Déjà, « consultatif », ça relativise. Ce « machin », comme aurait dit De Gaulle, décide de la gestion des poissons dans la zone économique européenne. En clair, espèce par espèce, ce que chaque pays peut pêcher. Et on contrôle : la Commission dispose de 25 contrôleurs. Pour toute l’Europe ? Ouais. Y compris les zones tropicales ? Ouais. Et c’est efficace ? Ils disent que oui, bien entendu.

On peut rigoler. Rien qu’en France, il y a une bonne quinzaine de ports de pêche vraiment actifs. Ajoutes l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Italie, l’Irlande, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas. Tu peux être sûr qu’il n’y a pas de contrôle quotidien dans chaque port. Evitons de parler des ports de Guadeloupe ou des Antilles néerlandaises, bien que ce soit l’Europe aussi. Après, ça devient surréaliste : comment tu contrôles si un pêcheur européen débarque son poisson à Dakar ? Ben, tu peux pas. Comment tu contrôles les bateaux de l’armateur breton immatriculés aux Comores ? Ben, tu peux pas, ils sont pas européens. Comment tu contrôles si en haute mer un chalutier européen débarque sa pêche dans un navire-usine japonais ? Ben, tu peux pas. Et ainsi de suite. Tout ce que tu peux contrôler, c’est le petit pêcheur honnête parce qu’il n’a pas les moyens d’être malhonnête. Vu que la haute mer, ça nécessite de gros bateaux chers et une organisation avec des investissements de malade. Une organisation qui se tape des contrôles et des frontières.

Ajoutes un truc : le thon, il fait pas la différence entre les eaux territoriales et la haute mer. On lui a pas appris. Le thon, c’est un gros con : il suit les bancs de sardines sans GPS. Et il sait pas différencier le pêcheur-canneur de Saint-Jean-de-Luz du navire usine nippon. Il bouge le thon, d’un côté à l’autre de l’Atlantique ou de l’Atlantique à la Méditerranée et des fois le contraire.

Et donc, la ressource halieutique, elle diminue tranquillement d’année en année. Et avec elle, le nombre de petits pêcheurs artisanaux qui sont les seuls à la protéger. On applique les mêmes règles aux thoniers de Saint-Jean-de-Luz qui pêchent une tonne de thon par jour quand tout va bien et les chalutiers de haute mer qui raclent quelques centaines de tonnes de tout ce qui nage, y compris les dauphins.

Ouais, mais au moins, on est sûrs que ce qu’on mange est contrôlé. Ha, tu crois ça, toi ?

Y’a deux sortes de poissons. Ceux qui débarquent dans les ports et ceux qui débarquent dans les containers. Le surimi, par exemple. C’est une préparation alimentaire. Dedans, y’a au moins 35% de poisson blanc, en principe. La pâte de base, elle est préparée dans les navires-usines. Qui contrôle les espèces utilisées, leur taille, leur conformité ? Personne. Et quand ça arrive en Europe, vu que c’est une pâte, personne ne peut savoir ce qu’il y a dedans. Et de toutes façons, c’est plus des produits de la pêche et ça échappe à la toute-impuissante commission européenne. C’est devenu des produits commerciaux. C’est plus les contrôleurs de la pêche, c’est les douaniers qui s’en chargent. Douaniers qui n’ont aucun moyen de savoir si le produit est dans les clous de la préservation de la ressource halieutique.

La ressource halieutique, elle est partout : dans les pâtés pour chat, dans les farines animales, dans les plats congelés. Tous produits dont l’importation et le débarquement échappent aux contrôles des spécialistes de la pêche puisque ce ne sont plus, réglementairement, des produits de la pêche. Ce n’est pas le même numéro dans la « Nomenclature Générale des Produits » (ça, c’est de la novlangue administrative).

Et donc, année après année, l’Europe dépense un maximum de blé pour des contrôles inutiles, casse les pêcheurs et produit des tonnes de rapports pour constater que les stocks baissent. J’exagère ? Hélas ! non. J’ai même peur d’être en dessous de la vérité.

Nous baignons dans un délire administratif totalement déconnecté du réel. J’en ai déjà parlé à propos des sushis (http://rchabaud.blogspot.fr/2011/04/les-ecolotes-et-les-sushis.html) . Si tu veux protéger les poissons, c’est sur le commerce qu’il faut agir. Interdire les produits et notamment ceux qui utilisent les sous-produits de la pêche vu que les sous-produits, ils sont absolument incontrôlables. C’est broyé à bord. Dedans il peut y avoir de tout, de toutes tailles, de toute provenance.

Mais ça, c’est un rêve. Le commerce est devenu incontrôlable. Alors, on va continuer à faire semblant de contrôler la ressource halieutique et à pleurer, année après année, parce que les poissons disparaissent. On va casser des bateaux qui n’y sont pour rien, mettre au chômage des pêcheurs qui n’y sont pour rien, détruire des économies locales, perdre des savoirs. On sera content parce qu’on va développer l’aquaculture et il y aura toujours des journalistes pour affirmer qu’un turbot d’élevage vaut un turbot sauvage. Ou que les saumons castrés ne sont pas génétiquement modifiés.

Ça, on en reparlera sûrement…..

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