mardi 28 juillet 2015

LA RURALITÉ

Je suis à Gaillac, chez Robert Plageoles. On parle histoire de l’ampélographie. Un vrai sujet qu'il maîtrise parfaitement. J’ai une mission dans le Tarn et une question qui me taraude : « J’ai le sentiment que nous sommes à une charnière. Entre Albi et Castres ». C’est comme ça que je le sens. C’est difficile à expliquer, un feeling de géographe, une multitude de détails mineurs qu’il faudrait que je liste. Après Gaillac, ça change.

Plageoles rigole, me verse un verre de son fabuleux vin de voile : « C’est normal. Au sud, tu es dans les terres du comte de Toulouse, au nord, tu es chez l’évêque d’Albi. Tu comprends ? ». Et il développe. Tu parles, si je comprends ! Chez moi, c’est pareil. Il y a les terres de l’évêque de Bayonne, les terres de Gramont, les villages du comté d’Orthe et les féaux de Gaston Phébus. Sans parler des Landais qui ne sont à personne.

Nous vivons dans une France du XIIIème siècle. Peu ou prou. J’ai utilisé cette clef ensuite, à de nombreuses reprises. Elle fonctionne partout où je suis allé. Dans l’Allier, je me suis fait jeter par des responsables politiques : « Rien à voir avec l’Auvergne, ici vous êtes dans le Bourbonnais ». Chez moi, quoi ! Henri IV, le Béarnais, c’est un Bourbon. J’ai dit ça, j’ai redressé la situation qui était mal engagée.

Dans les Pyrénées-Orientales, c'est le même merdier que chez moi. Avec le Roussillon, la Catalogne et quantité de petits territoires dont je savais pas quoi faire. Mais bon, c'est chez eux, ils savent.

La France est encore rurale et médiévale. Et on attend de son Président (son roi) qu’il guérisse les écrouelles. Pays rural dont les habitants urbains se ruent dès qu’ils le peuvent dans leurs villages d’origine. Pays ancien où fleurissent les clubs de généalogie et où on est fier de dire d’où on vient. Le modernisme est un vernis qui sert à partager ce qu’on ne peut pas partager autrement. Je n’ai pas grand chose à dire à un Charentais, alors on parle d’IPod.

Ce sentiment d’appartenance rurale est à l’œuvre dans quantité de domaines, à commencer par la nourriture où le système des appellations valorise les terres anciennes. Ce système d’appartenance rurale, tu le mesures à la Toussaint où explose sur les routes le nombre de morts lors d’une visite chez les morts, justement. A la Toussaint, les ruraux-urbains renouent avec la ruralité.

La ruralité est dans la tête et ne peut se mesurer. J’ai tendance à penser qu’elle croît avec l’âge. Mais elle s’invite sans cesse dans le débat politique en creusant le fossé des générations. Elle explique bien des phénomènes, à commencer par la difficulté de voter pour une femme. Certes, il y a des exceptions. Mais Jeanne d’Albret aussi était une exception. Or, Ségolène n'est pas Jeanne d'Albret. Et l'INSEE mesure les électeurs "ruraux" sans aller les chercher là où ils sont : dans les villes.

On peut noter que Sarkozy fut le seul Président « urbain » élu au suffrage universel. Même Chirac apparaissait comme Corrézien avant tout, au prix d’une image soigneusement travaillée. Chirac, élevé par Pompidou, l’homme qui fit passer Cajarc avant la rue d’Ulm. Tout ceci parce que la campagne est toujours vissée dans la tête des immigrés urbains. Le « bled » est un cadre normal. C’est là qu’on retourne. Ben oui, même les Berrichons retournent au bled.

On en a déjà parlé à propos des remarques de Maurice Agulhon sur la perception des territoires. Agulhon faisait remarquer que notre vision « naturelle » du territoire est limitée : quelques paroisses tout au plus. Pour voir plus large, il faut conceptualiser, avoir des instruments de réflexion, et ce n’est pas à la portée de tous. Il faut une éducation pour se sentir citoyen français. Alors, la mondialisation… D’où les tentations du repli. D’où l’existence en parallèle de penseurs « mondiaux » (Attali, par ex.) et de tribuns locaux qui affirment qu’on ne peut pas savoir si on n’est pas d’ici.

La campagne reste largement notre cadre de pensée et c’est valable pour la politique. Cette vision est occultée par les professionnels de la communication, plutôt jeunes, plutôt éduqués (et donc susceptible de gommer tout ce qui ne ressort pas de leur éducation), plutôt enclins à choisir l’écume des apparences contre l’analyse géographique (car il s’agit bien de géographie, les territoires géographiques ont une histoire). L’un d’eux m’a même affirmé que « si seuls votaient l’Auvergne et le Pays basque Chassaigne, serait président ». L’ironie sous-jacente est blessante pour André Chassaigne, homme parfaitement honorable et dont les compétences ne sont certainement pas inférieures (même si différentes) à celles de l’actuel Président. Chassaigne, je l'aime bien et je suis certain qu'il le mérite.

Le problème ainsi soulevé est celle du plus grand commun dénominateur. Il faut plaire à tous, pas seulement aux Basques et aux Auvergnats. Ce qui passe par une communication acceptable par tous, efficace sur tous. Et ça, les locaux ne savent pas faire. Ils ne peuvent que subir un brouet « généraliste » saupoudré de promesses locales ciblées pendant les campagnes.

Tout ceci me fait penser à Octave Gélinier, fondateur de la Cegos, qui disait à ses clients que le meilleur moyen de mesurer la publicité était de la supprimer et de compter la perte en chiffre d’affaires. Personne ne voulait prendre le risque, bien entendu.

Et donc, j’aimerais bien qu’une campagne présidentielle oppose un candidat moderne et bien « coaché » et un bon plouc de base, un peu bedonnant, les deux pieds dans la terre. On verrait bien qui les Français choisiraient.

Remarque,… la dernière fois. Même s’il avait maigri, c’était pas Brad Pitt. Mais ça restait Neuilly contre Tulle. Et qui a gagné ?

Du coup, Chassaigne doit avoir ses chances….

On en reparlera…

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