mardi 26 septembre 2017

ACCRO

Sérieusement, les addictologues, je les connais bien vu que je les fréquente depuis très (très très) longtemps. J’ai eu et j’ai encore du mal avec eux. D’abord à cause du nom : un addictologue, c’est quelqu’un qui soigne les addictions considérées comme des maladies. Dans la panoplie, y’a guère que les cancérologues qui sont traitées comme ça, avec l’étiquette de la maladie plutôt que la mention de l’organe. Ça les isole, je trouve.

Après faut supporter leur discours. Les addictologues sont les derniers curés à l’ancienne.

« Il va vous falloir du courage..beaucoup de volonté…de la persévérance »

Ho, docteur, vous oubliez la foi, l’espérance et la charité….entre autres. Je viens pas rejouer au boy-scout. Je viens voir un médecin pro pour avoir une solution, plutôt médicamenteuse….Parce que si j’avais tout ça, la volonté, le courage et le cul de la crémière, je serais pas en face de vous. Si je suis chez un addictologue, c’est que je n’ai aucune qualité morale. La seule désintox que je connaisse, c’est Mezz Mezzrow dans son autobiographie. Il en chie pendant trente pages au moins, et j’ai pas envie d’en chier. La souffrance, comme rédemption, mon cul ! La volonté comme mode thérapeutique, mon cul again !

Si je suis chez un addictologue, c’est que depuis des années je cherche le plaisir dans ce qu’il a de meilleur : l’excès. Je suis accro à l’excès. J’ai eu plein d’addictions, à l’exception de le drogue, douce ou dure : le tabac, l’alcool, le sexe, le travail, la bouffe. Avec toujours, le même fonctionnement. C’est bon, j’en veux encore. Et encore plus. Pas la peine de me faire la liste des ennuis qui m’attendent. Je les connais. Mais je connais aussi le plaisir que j’en tire.

Crois moi, cher addictologue, je n’ai jamais été accro au déplaisir, même si je peux le comprendre. Je n’ai surtout jamais été accro à la fadeur : l’eau, c’est pas mon truc. Dans la définition, il y a « sans saveur ». Sans saveur, c’est sans moi. Sérieusement, faut être décérébré pour aimer un truc « sans saveur ». Alors, mon médecin me dit : « Oui, mais tu vas le payer ». Le payer !!! C’est un truc de curé. Tu vas payer ton plaisir.

Et donc, je finis par me demander si nous ne sommes pas dans une morale triomphaliste et hypocrite. Le reproche, c’est d’aimer ce qui est bon car, en creux, on veut suggérer que ce qui est bon est dangereux et excessivement dangereux dans l’excès. L’accro (je ne trouve pas de meilleure traduction pour « addict ») aime ce qui lui fait du bien et, non content de se lover dans une boule de plaisir égoïste, il veut y passer plus de temps. Monsieur le curé, il a rien contre une branlette occasionnelle, c’est dix Pater et dix Ave. Mais la régularité détruit le barème.Et puis, la recherche du plaisir, ne serait-ce pas du temps volé au travail, aux devoirs, aux obligatoires occupations qui construisent le bon citoyen, bon père, bon époux, bon salarié, bon voisin. Bon con, pour résumer.

L’addictologue, souvent il est psy (enfin 100% de ceux que je connais, le sont). A priori, son boulot, c’est de soigner la tête pour que son patient soit bien. Il ne lui vient pas à  l’idée que son patient peut être bien avec son addiction. C’est mon cas. Sauf que la pression sociale devient trop forte. L’espace public se rétrécit : j’ai la nostalgie des compartiments fumeurs des TGV qui étaient si sympas et des bistros du coin où il y avait toujours une jolie fumeuse à brancher. Le prix du paquet m’a ramené à mes amours adolescentes de contrebandier. Mes enfants m’assènent des slogans improbables et méchants certainement serinés par leurs sèches institutrices. Les nanas me veulent une haleine d’épicea caressé par un printanier zéphyr. Voilà, c’est naze, je suis chez l’addictologue. Et là, je prends conscience. Ce n’est pas mon désir, c’est le désir de la doxa.

Au début, il ruse. La doxa ne peut pas être tout à fait mauvaise. Si. Totalement. Relire Mythologies. La doxa n’est pas seulement une idéologie, c’est la pire : l’idéologie petite bourgeoise. Il tempère. Je l’imagine bien : « Alors, Monsieur Rimbaud, toujours avec votre obsession d’Ethiopie ? Mais vous savez il y a de beaux voyages plus près : les boucles de la Semois, par exemple » Ou bien « Mais Monsieur Picasso, il y a d’autres moyens de s’exprimer que de démolir le visage de vos contemporains. » C’est juste des exemples. Parlants. Pas des comparaisons.

En fait, il veut me ramener dans le jardin communautaire. Et c’est moi qui l’ai sollicité. Après tant d’années, la doxa m’a rattrapé. La doxa et la trouille. Mais au fond de moi, j’attendais un encouragement à vivre comme j’aime. Pas un encouragement à rejoindre le troupeau.

Ça me donne une leçon. Le problème de l’addiction, finalement, c’est que c’est un mauvais exemple donné aux autres. Tout le reste est habillage….


On en reparlera…..

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