lundi 25 septembre 2017

FORCE DE VENTE

Jadis, le prêt à porter n’existait pas. Ha bon ? Comment on s’habillait ?

Ben, déjà, on planifiait. L’achat d’impulsion, t’oublies. Tu voulais pas un pantalon, t’avais besoin d’un pantalon. C’est pas pareil. T’allais chez ton tailleur ou ton couturier, celui qui avait une fiche à ton nom avec toutes tes mensurations. Toutes.

Avant t’étais passé chez André Charpentier, tissus et tapis , pour choisir le tissu. Y’avait pas vingt modèles. Tu choisissais et basta ! Le père Charpentier, à intervalles réguliers il soumettait ses vendeuses à la question. Sur une grande table de drapier recouverte d’un drap, il mettait des échantillons de tissu (sous le drap, ça va de soi). Les vendeuses, elles allaient tâter l’échantillon à l’aveugle et elles annonçaient : « Ça, c’est un taffetas, ça c’est un tweed…. » et le père Charpentier complétait : « Oui, c’est un tweed, mais touche le bien. C’est un tweed de l’île d’Harris. Là bas, les moutons, ils ont la laine plus épaisse, ça se sent ». Monsieur Charpentier ne cotisait à aucun organisme de formation. Il formait et ça rigolait pas. Yvette, la vendeuse-chef, toujours première de la classe y veillait.

Alors, aujourd’hui, quand je rentre dans un magasin et que je demande des précisions sur le tissu, si la gisquette, elle va lire l’étiquette, elle prend son paquet. Parce que moi aussi je peux lire une étiquette. Mais je ne peux pas admettre que ce qui était possible, il y a quarante ans, soit devenu impossible. D’une vendeuse de fringues, je suis en droit d’attendre qu’elle ait quelques notions sur les tissus.

He bé, non ! Les commises (c’est comme ça qu’on disait) sont devenues vendeuses, puis conseilleres spécialisées et à chaque progression sémantique s’est surajouté une régression professionnelle. C’est qu’elles ont fait « force de vente ». Force de vente est une honte et tous ceux qui se sont impliqués dans cette filière devraient être virés de l’Education nationale. Force de vente suppose que toutes les ventes sont équivalentes et que vendre des chaussettes, c’est comme vendre des assurances ou des capotes anglaises. Chez Force de vente, on apprend la vente. De quoi ? De tout. Et donc, par définition, on fait l’impasse sur le produit.

Personne n’imagine que savoir tout vendre, c’et ne savoir rien vendre. Ce sera au chef des ventes de développer (ou pas) cet aspect des choses. C’est bien, ça fait des vendeurs dociles. Comme le jeune coq à qui je demandais des infos sur une voiture (je veux dire, le moteur, son couple, ces choses là) et qui m’a causé bluetooth et GPS. J’ai été obligé de le recadrer, surtout à propos du GPS, quand il a été incapable de me parler des satellites concernés (normal, y’en a pas). J’ai fini par le traiter de quelques noms d’oiseaux. Vu que c’est pas innocent. Ce que les vendeurs d’autos appellent des GPS ne sont pas branchés sur le système de positionnement par satellite, mais sur les relais de téléphones. En Europe, ça marche. Mais quand t’es dans le désert….ça marche plus.

Plus on forme, moins ils sont formés. J’en ai déjà parlé à propos des infographistes et même des garçons de café. La  perte des savoirs est incommensurable et le nivellement affolant. Le tout est facilité par les dérives langagières et l’effréné désir de raboter les masses salariales. Le rêve étrange et pénétrant d’une masse inculte appliquant des procédures fondées sur les statistiques pour vendre à tous le même produit dont le désir nait d’une réclame bien foutue est en bonne voie de réalisation. On n’est pas chez Orwell mais pas très loin de l’antichambre.

Ceci dit, on est tous coupables. Tous nous avons accepté la déliquescence du savoir des autres qui allégeait nos factures et la diminution de notre propre savoir qui nous assurait de disposer de temps. On marchait détail par détail… on élaguait, on allégeait..chaque détail n’était pas si grave…. He ben, y’a un moment où on peut plus alléger…y’a plus rien. Les centres de formation nous livrent des journalistes tout terrain qui passent de la politique au foot, les vendeurs vont des casseroles aux sex-toys et Jaguar construit des véhicules utilitaires. (Ferrari n’installe pas encore de boule à caravane sur ses voitures, mais ça ne saurait tarder). Le grand nivellement est pour demain.. Seuls y échapperont les joueurs de foot. On continuera à l’habiller du mot stupide de « mondialisation » en trouvant admirable qu’on mange à  Pékin comme à Abidjan alors que c’est seulement idiot.

Ceux qui voudront s’opposer seront marginalisés avant d’être éliminés (on agrandira les asiles, c’est facile) On en gardera quelques uns pour montrer à la jeune génération quelques vieux cons qui pensaient que la diversité des réflexions pouvait âtre une aide à la pensée. Vieux parce que ça coute moins cher à  nourrir.


On en reparlera.

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