mardi 16 janvier 2018

CONCLUSION : LES VILLES

Il m’a enseigné l’histoire et la géographie. Bien peu. Grâce aux dieux, ma route croisât plus tard celles de Jean Chesneaux et de Jean Delvert qui rallumèrent une flamme que l’autre minable avait pratiquement éteinte. Pour évoquer la face du monde et son histoire, il avait le charisme un coléoptère coprophage, donnant à tout territoire l’étendue d‘un ticket de bus et l’épaisseur d’un bible Bolloré. Et quel que soit le sujet, la fin du cours était invariable. Il annonçait d’une voix qui se voulait grave : conclusion les villes.

C’est Lao Pierre qui m’a expliqué de nombreuses années plus tard. Mon vieux prof était un indécrottable vidalien. Après quoi,  Lao Pierre me fit lire le Tableau géographique. Remarquable synthèse qui influence toujours l’école de géographie française. Pour Vidal, les villes structurent le territoire. On peut dire aussi que les villes aménagent la campagne. Pour le dire vite, la ruralité est un produit de l’urbanité. Je caricature à  peine. Vidal croyait que le territoire avait été structuré par les civitates romaines, base du système épiscopal. Croyance qui a perduré pendant tout le 20ème siècle et qui commence à céder sous les coups de jeunes historiens, à la suite de Florian Mazel.

Du coup, je regarde le paysage de la pensée. Les aménageurs analysent le territoire comme consubstantiel à la ville et, par voie de conséquence, la ville devient l’alpha et l’oméga de la réflexion. Il ne vient à l’idée de personne que le territoire hors la ville puisse être analysé sans cette dernière, comme un en-soi. Il est exact que c’est plus compliqué mais d’analyse en analyse, de consultant en consultant, les coûts augmentent quand même.

Les politiques suivent les aménageurs. Forcément. Les politiques sont les clients des aménageurs qui servent le brouet que l’on attend  d‘eux. Ils vivent tous dans  la même idéologie vidalienne. Comme d’ailleurs les opposants. Quand je lis Christophe Guilluy, je lis une critique voilée de Vidal, mais aucune opposition. Baser l’aménagement sur la ville est géographiquement stupide. On refait avec la banlieue ce que le Moyen Age fit avec les faubourgs.  A une autre échelle et avec d’autres moyens. Peut on attendre des résultats différents ?

Cz matin Sud-Ouest annonçait que l’aménagement du Pays basque côtier avait provoqué une baisse de 22% des terres agricoles (3% de moyenne nationale). On est dans le délire le plus total. On installe de plus en plus de consommateurs en amputant le territoire des producteurs. S’agissant d’une agriculture locale et raisonnée, c’est ouvrir les vannes de la globalisation et donc tracer une autoroute à la grande distribution.

Il importe d’inverser la problématique vidalienne. La ville n’est pas un moyen, mais un résultat. Elle ne structure pas le territoire, elle en est le produit. On peut, éventuellement, introduire une dimension diachronique qui montrera, évidemment, un battement dialectique. Produit de son territoire, la ville, dans sa croissance, influera sur ce territoire qui réagira à son tour. Mais la limite reste inscrite dans le territoire, dans sa capacité à nourrir les citadins, dans les voies de communication que permet le relief et qui déterminent les marchés et les échanges. Ceci ressemble furieusement à du finalisme qui reste pêché mortel de géographe, mais le cartographe que je fus, lumpenprolétaire du noble géographe, a appris que les rivières ne remontent pas les vallées et que les vents sont d‘Ouest en Europe occidentale, sans parler des méandres dont la sédimentation se fait toujours sur la rive interne. Je ne plaisante pas : des aménageurs de génie ont agrandi le port de Bayonne sur l’intérieur d’un méandre, obligeant les gestionnaires à payer une drague à prix d’or, pour maintenir un tirant d’eau correct sur les quais nouvellement construits. Ce n’est pas grave : un Président a inauguré les quais, son successeur paye la facture. Refuser les contraintes du terrain est d’autant plus noble qu’on laisse le coût à d’autres.

Tout n’est pas à jeter chez Vidal. Mais, du moins, peut on se poser la question de la place de la ville, moins centrale qu’il n’a dit. Car l’idée est perverse et aboutit en ce moment au développement d’intercommunalités aberrantes dont le noyau  est aux antipodes du territoire.

Je vous rassure : ce n’est pas pour demain. Les vidaliens produisent des vidaliens depuis plus d‘un siècle. C’est dire si le ventre est encore fécond….


On en reparlera…

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