mardi 5 février 2019

DEFORMATION PROFESSIONNELLE

Depuis les débuts du Grand Débat, le terme de « formation professionnelle » est devenu omniprésent, une sorte de mantra qui doit régler tous les problèmes. Pour être franc, je n’ai quelque savoir que pour ce qui concerne mon métier, la librairie et ça ne me rend pas optimiste.

Lors de mes études, il n’existait aucune formation de libraire. Munis de quelques connaissances en littérature, nous nous faisions embaucher dans une librairie compatible avec nos goûts et là, sous la férule de libraires nous apprenions notre métier dont la base était le catalogage. J’ai eu de la chance : Steve était très dur, très exigeant et il présidait le SLAM (le Syndicat de la Librairie Ancienne et Moderne), le seul syndicat de libraires qui mettait sur un pied d’égalité tous les livres de toutes les époques. Il nous fallait connaître Zola, depuis les premières éditions de Charpentier jusqu’au Pleïade. C’était une formation complète et difficile. Nous apprenions à juger du papier, de la qualité d’impression, de la reliure (le skaï remplaçait le cuir). Nous manipulions des centaines de livres, tous différents et nous devions les valoriser. Pour nous, les formats n’étaient pas des centimètres mais des règles de pliage (in-4°, 4 pages à la feuille, in-8°, 8 pages à la feuille, etc…). Nous apprenions, chaque jour. Nous passions nos dimanches chez les bouquinistes et nous allions voir les expositions de ventes aux enchères pour connaitre encore plus de livres. On se faisait engueuler tous les jours. Pour moi, le matin, c’était la boule au ventre. Mais j’apprenais.

Depuis ce temps, la société s’est modernisée. Il existe désormais un institut de formation des libraires et même des filières universitaires dédiées aux métiers du livre. J’y ai embauché quelques collaborateurs : aucun n’était bon. Leurs connaissances étaient anorexiques mais surtout leur désir de savoir était inexistant et leurs compétences techniques plus que floues.

Alors, j’ai enquêté. Ma première constatation aurait suffi à les dévaloriser : aucun enseignant n’avait un cursus professionnel correct. Souvent, il s’agissait d’anciens employés de librairie, voire des représentants de commerce reconvertis. J’ai même rencontré des « formateurs » qui n’avaient jamais vendu un livre et l’un d’eux m’a dit : « Je suis un spécialiste de la vente, les livres sont des biens comme les autres ». Connard !!!!

Je me suis déplacé pour rencontrer le responsable d’une structure qui avait voulu dégouter une gamine de venir bosser avec moi en lui affirmant qu’elle allait en baver. Il ne me connaissait pas, sauf de réputation. Il a eu cette phrase hallucinante : « Je suis là pour les former pour Auchan ou Leclerc, ce sont eux qui embauchent ». J’ai essayé d’argumenter mais c’était perdu d‘avance. Il ne formait pas les gosses à un métier, il les formait à une filière, n’ayant pas compris que le métier était intangible et les filières obsolescentes. N’ayant pas compris surtout qu’il existait des postes ailleurs que chez Leclerc. J’en ai parlé ensuite à des copains profs de cuisine qui étaient confrontés  au même choix car il y avait plus de jobs dans les chaines de restaurants d’assemblage que dans les trois étoiles. Et donc, par voie de conséquence, on choisit la facilité. Je ne sais pas comment sont évalués les formateurs des centaines d‘organismes de formation et j’ai même rencontré une nana qui, munie d’un CAP d‘esthéticienne, formait des impétrants aux concours de base de la fonction publique.

La pierre de touche de ces formations n'est pas le savoir acquis par les élèves mais le nombre d'embauches enregistrées par l'organisme formateur. Ici et maintenant.


Ma religion est faite : la formation est un marché et il importe de le couvrir avec des formateurs au rabais qui permettent de se gaver des prébendes de l’Etat. La destruction des métiers est en cours et elle est bien avancée. Il peut se glorifier le Président, il va nous balancer dans les dents les millions dépensés pour des pseudo-formations qui ne déboucheront sur rien d’autre qu’une baisse constante des salaires au profit du commerce « moderne ». De toutes façons, la tenaille est bien installée : ceux qui embauchent n’ont pas besoin de compétences dont se moquent ceux qui forment. C’est le monde des grandes écoles où seul compte le savoir dispensé par l’école. Les autres peuvent crever… Ce qu’ils feront d’ailleurs.

Je finis sur une anecdote personnelle. J'avais conçu avec ce vieux Fred un site de librairie en ligne qui avait été élu meilleur site de l'année par un jury de libraires internationaux. Après mon départ, le site a été fermé, mes successeurs trouvant que sa maintenance demandait trop de travail. Tout est dit : les faineants sont au pouvoir.

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