jeudi 13 janvier 2011

LA MONDIALISATION, C'EST DU PIPEAU

Question récurrente : doit-on se protéger de la mondialisation ? Horreur ! Le spectre du protectionnisme apparaît comme la statue du Commandeur à la fin de Don Juan. Tous le serinent à l’envie : le protectionnisme, c’est fini. C’est pas bien. Caca, le protectionnisme. Le monde doit être et rester ouvert.

Sauf que c’est pas possible. Le monde n’est pas ouvert. On est peut être un producteur mondialiste, un consommateur mondialiste, un penseur mondialiste, mais il y a un truc qu’on n’est pas et qu’on n’est pas près d’être : un contribuable mondialiste.

Ne cherchez pas pourquoi les Etats-Nations survivent, pourquoi se pose le problème de l’identité nationale, pourquoi on joue sans cesse la grande valse de « je suis-tu n’es pas ». C’est parce qu’une fois par an, le gouvernement français vous adresse une petite lettre avec les sommes à payer. A chaque discussion idéologique un peu serrée, le budget de l’Etat s’invite. Parlez de l’immigration, vous aurez ceux qui proclament que c’est une richesse pour la France et ceux qui se demandent pourquoi ils doivent payer. Parce que faut pas délirer, c’est la vraie question. Le mec qui vote FN, c’est parce qu’il en a marre de payer pour accueillir. Discutez avec eux, ce sera toujours l’argument suprême, celui de Rocard : « La France n’a pas vocation à accueillir la misère du monde ». Le pognon de Bongo, ça va. Les allocs de Mohammed, ça va plus.

Mais ça, c’est juste un épiphénomène, la pointe émergée de l’iceberg, le truc qui concentre toutes les crispations, toutes les rancœurs. Ce qu’on comprend immédiatement. Je préfèrerai qu’on parle de la pêche, par exemple.

Prenons un gros distributeur, la société Croisement, par exemple (le nom a été changé, comme on dit dans les journaux sérieux). Pour offrir du poisson au meilleur prix à ses clients adorés, la société Croisement va importer des colins du Chili ou des coquilles Saint-Jacques de Patagonie. C’est pas tout à fait les mêmes que les locales mais la loi impose de mettre le binomen linnéen et le consommateur est informé car il fait bien la différence entre Pecten maximus (coquille St Jacques de l’Atlantique) et Argopecten purpuratus (la coquille chilienne). Consommateur, si tu ne fais pas la différence, c’est que tu as séché les cours de biologie, tu es coupable, le magasin respecte la loi qui te protège.

Ou bien, Croisement va acheter d’énormes quantités à des pêcheurs capables de les fournir. Vous imaginez bien que c’est pas les thoniers-canneurs de St-Jean-de-Luz qui peuvent fournir les centaines de tonnes de thon rouge qui font la sieste sur les rayons d’un bout de l’année à l’autre. Ces ringards de pêcheurs artisanaux français, ils peuvent tout juste fournir en été, quand les thons sont revenus dans le Golfe de Biscaye, et encore pas assez. Heureusement pour Croisement, il existe des pêcheurs industriels et des éleveurs industriels qui comprennent les nécessités du commerce moderne. Pas nécessairement français, mais c’est la mondialisation.

Alors le consommateur, moi, toi, nous, il va acheter « mondial ». Il préserve son pouvoir d’achat. Il est malin, le consommateur.

Le petit pêcheur de St-Jean-de-Luz , quand il prend du thon, il a intérêt à s’aligner sur le cours mondial, sans ça, le thon, il se le garde. Forcément, il est pas équipé pour lutter et donc, il perd du fric. Alors, il arrête. Personne ne peut bosser en perdant du fric. Si tout va bien (façon de parler), l’Etat va lui donner du fric pour compenser la perte de son bateau. Si tout va bien (façon de parler), l’Etat va lui donner du fric pour se former à autre chose, se reconvertir. L’Etat va faire la même chose pour les conserveries, pour les shipchandlers, pour les chantiers navals et David Pujadas nous annoncera que le secteur de la pêche souffre mais que l’Etat a pris les choses en mains.

L’Etat, c’est à dire moi, toi, nous. La reconversion du secteur de la pêche, ça impacte nos impôts. Ce que tu gagnes de la main droite, tu le payes de la main gauche. C’est pas pareil : ce que tu gagnes, tu peux le compter, suffit de regarder les étiquettes. Ce que tu perds, c’est dans un gros bordel appelé "Budget de l’Etat" et t’as aucun moyen de savoir ce que ça te coûte. Peut-être qu’au final, tu es gagnant. Et au final, tu es sûr d’être gagnant dans un cas : si tu ne payes pas d’impôt. Enfin, pas si sûr. Peut-être que pour aider les pêcheurs, l’Etat a du « arbitrer » et qu’on va te diminuer tes APL ou ton RSA.

Le seul truc dont on soit sûr, c’est qu’après la disparition des petits pêcheurs, on n’a plus le choix. Il n’y a plus que les pêcheurs industriels qui fournissent Croisement. Et Croisement en profitera pour affirmer que ses choix stratégiques sont bons puisque le marché lui donne raison. On appelle ça l’auto-référence. Evidemment, il y a un dommage collatéral : les pêcheurs industriels détruisent « la ressource ». Mais bon, c’est pas le même Ministère. On fera des colloques. Diviser pour régner, ça marche aussi avec le savoir.

Ce que je dis des pêcheurs, je pourrais le dire des producteurs de tomates ou des éleveurs de moutons. A force d’acheter ailleurs, Croisement et ses copains (Auprès, Roulette ou Hautecloque), ils ont réussi à ce que la France soit désormais incapable de nourrir ses habitants. Ils ont réussi en pratiquant ce que tous les capitalistes du monde savent faire : privatiser les gains et mutualiser les pertes. Le gain de la coquille Saint-Jacques chilienne, il est pour eux. Les coûts de la reconversion des pêcheurs normands, ils sont pour nous. Les coûts écologiques, ils sont aussi pour nous. Si tu comprends pas que l’écologie est naturellement anti-capitaliste, faut revoir tes neurones.

Le budget de l’Etat, c’est tout simplement la démonstration que la mondialisation, c’est du pipeau. C’est du pipeau pour le citoyen parce que c’est le citoyen qui paye. Les aides à la destruction des bateaux, les aides à la mise en jachère, les aides aux producteurs de lait. Tiens, là aussi. Les groupes laitiers refusent de payer plus cher que le prix mondial. L’éleveur français souffre, le contribuable contribue. On a réussi un sublime tour de passe-passe : l’entrepreneur est exonéré de tout devoir social.

Idéologiquement, je ne suis pas un fanatique de l’Etat-Nation. Mais je ne peux pas en sortir. Tous les ans, je lui fais mon chèque. Plus que ma carte d’identité, c’est ce chèque qui justifie de mon appartenance au groupe. C’est ce chèque qui marque ma solidarité, acceptée ou contrainte. Alors, oui, quand chantent les sirènes du protectionnisme, j’écoute leur mélodie, même et surtout si je me sens internationaliste.

On en reparlera….

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