dimanche 30 janvier 2011

NOSTALGIE

Manu me dit que mes textes puent la nostalgie, le regret du monde d’avant. J’accepte la critique, mais elle n’est pas pertinente. C’est juste le ressenti de Manu. Douglas me reproche de sélectionner mes immigrés et d’oublier les végétaux importés, à commencer par le maïs. Sauf que le maïs n’a pas éradiqué le blé et que les autres végétaux qu’il cite (les solanacées essentiellement) n’ont pas remplacé des végétaux indigènes mais sont venus s’ajouter à notre palette. Il aurait pu parler des fleurs car tout ce qui orne nos jardins ou presque vient d’ailleurs. Ou des arbres : on pleure sur les platanes qui semblent faire partie d’un patrimoine éternel alors qu’on les ignorait jusqu’au XVIIIème s. Tout ceci est venu en plus. Pas à la place. Tout ceci est venu avec un désir de mieux connaître, pas un souci de faire du blé. Sauf en Aquitaine, où on fait du blé avec le maïs.

Ce qui m’insupporte, en fait, c’est la perte. Perte des savoirs, perte des connaissances, perte des objets, perte du langage. Je me fous totalement que tu manges du foie gras de mauvaise qualité. Mais je n’accepte pas que les savoirs (et les races de canard) liés au foie gras disparaissent. Parce que le plus souvent, ces disparitions sont irréversibles et que l’Humanité en est appauvrie.

Parce que le plus souvent aussi, ces disparitions sont le fait d’une idéologie qui avance masquée, une idéologie du nivellement par le bas. Le masque, c’est le langage qui véhicule des notions stupides comme le modernisme (on dit la modernité, voire la post-modernité, langage de cons : on peut savoir ce qui est moderne vu que c’est actuel, mais affirmer que ce qui est actuel c’est l’après-actuel, faut pas avoir peur de dire n’importe quoi).

Le tramway, c’est moderne. J’ai vu détruire les anciennes lignes de tramway, au motif que le tramway, c’était ringard et dépassé. Si vous ne me croyez pas, feuilletez les anciennes collections de la presse régionale de la fin des années 1950. Ringard hier, moderne aujourd’hui. Ouais, me dit Manu, mais les conditions ont changé. Faut réfléchir. Ringard quand il n’y avait pas de voitures et que les transports en commun étaient un impératif. Moderne quand il y a trop de voitures et que les transports en commun sont un impératif. Je ne vois pas que les conditions aient changé. Fondamentalement, je veux dire. Le reste n’est que détail.

La perte, on n’a aucune idée où elle va se loger. J’ai rencontré une fois une nana dont le boulot consistait à restaurer des textiles anciens. C’est bien les restaurateurs, ça sauve le patrimoine. Sauf qu’elle, elle avait du mal à bosser faute d’aiguilles. A chaque tissu son aiguille. Les chasubles très anciennes, faut des aiguilles à la fois fines et solides, mais pas trop fines quand même. Au Moyen-Age, c’étaient les forgerons qui faisaient les aiguilles, entre deux socs de charrue et une hallebarde. Comme on ne sait plus forger des aiguilles comme ça, elle devait adapter mais elle n’y arrivait pas toujours. La perte du savoir de la forge conduisait à la perte de textiles précieux. C’est comme le cousin de Vincent. Bronzier d’art depuis des générations, de père en fils depuis Louis XIII. Il a arrêté de former des compagnons bronziers. Parce que, quand il avait formé un mec dans son atelier où il a plus de trois mille burins à ciseler, chacun conçu pour un travail précis, l’ouvrier formé ne trouvait pas d’outils à acheter vu qu’il n’y a plus personne pour les fabriquer. Il avait un savoir et ne pouvait pas le mettre en œuvre. Dans ces conditions, autant ne pas apprendre.

Je sais, c’est des détails de l’Histoire. Sauf que ces centaines de détails, ça fait quand même des trous dans notre patrimoine. On a un Ministre pour ça, mais il s’en fout, il préfère payer pour coller des mangas à Versailles. Remarque, ça cache les appliques en bronze doré qu’on a du mal à refaire.

Venant d’une ville ancienne, j’ai une vénération pour Viollet-le-Duc. Il a sauvé. Pas toujours parfaitement, mais il a sauvé. Carcassonne, c’est tout simplement génial. Ça ne m’empêche pas de bader les architectes contemporains. Va voir l’aéroport de Bilbao, dessiné par Calatrava, tu pleures sur Roissy. Tiens, Bilbao, c’est un bon exemple. Le métro, c’est Foster. Le Guggenheim, c’est Gehry. Mais si tu longes la rivière, tu vas tomber sur le pont transbordeur du début du siècle, inscrit au Patrimoine mondial. Et si tu remontes vers Abando, tu découvres l’architecture moderniste de l’Ensanche. Après quoi, tu peux aller voir la basilique romane de Begoña et le quartier ancien des Siete Calles. A Bilbao, on a fait du moderne, sans toucher à l’ancien. Chaque chose à sa place et rien n’est perdu. A Marseille, le pont transbordeur, on l’a détruit, y’a plus que Pagnol pour en parler. A Bayonne, on a rasé les casernes du XVIIIème. A Poitiers, on a détruit un bout du centre ancien pour y faire un commissariat en béton. La liste est invraisemblable. Comme si on ne pouvait pas créer du neuf sans détruire du vieux. Comme si on n’avait pas de place pour que chaque chose soit à sa place.

C’est pareil pour tout. On perd les espèces de fruits anciens, les races animales. Avant de chouiner sur la biodiversité, on pourrait balayer devant notre porte. On perd les savoirs et les langages. Manu me dit que je suis « un homme du XIXème ». L’une des caractéristiques les plus intéressantes du XIXème, c’est l’explosion éditoriale des dictionnaires et des encyclopédies. Tout le monde connaît Larousse et Littré. On connaît moins Roret et Migne et bien d’autres. Le XIXème savait une chose, c’est que pour communiquer, il importe d’avoir un code commun et que ce code était linguistique. Un dictionnaire, ça permet à tout un chacun de se référer à un code et d’utiliser les mêmes mots dans le même sens. Ce n’est pas être nostalgique que de constater que nous vivons l’explosion des langages tribaux, des langages d’exclusion : j’utilise volontairement des mots que tu ne comprendras pas. Bon. Si le mec veut m’exclure de son monde, on ne peut pas me demander de l’inclure dans le mien, non ?

Le grand truc, c’est de dire que ça sert à rien. Ça sert à rien aujourd’hui. Mais demain ? Aujourd’hui, ça sert à rien de savoir faire le point avec des tables HO 249 : on a des GPS. Mais qui peut être sûr qu’on aura toujours des GPS ? Pour les siècles des siècles ? Des GPS fabriqués avec des métaux rares qui s’épuisent inexorablement ? Tu vois, Manu, je suis pas nostalgique, je me projette dans l’avenir, un avenir qui, comme toujours, est incertain.

Revenons à la nostalgie de la bouffe. L’un des maîtres de la cuisine de la Belle Epoque, Ali-Bab, incluait dans sa Gastronomie Pratique de recettes venues d’ailleurs et notamment du Proche-Orient. Il avait ADOPTE ces recettes pour leurs qualités gustatives. Nous vivons un temps où on ADAPTE. Réfléchissez à cette opposition structurale (binaire dirait Douglas). AdOpté/AdApté. Ce n’est pas la même chose. Adapter, c’est aller vers la facilité. Pour pas m’emmerder, je modifie, je retouche, je vais au plus simple. Certes, je perds, je m’éloigne de l’original et ces incessants glissements infinis finissent par modifier complètement le paysage technologique mais aussi les conditions épistémologiques et les modes de pensée. En fait, la modernité semble être devenue un long chemin vers la facilité. Sauf pour quelques uns (les chercheurs notamment), installés dans des ghettos soigneusement isolés mais à qui on demande surtout des thèses simples, des explications simples et des technologies facilitatrices. Moyennant quoi, la télé invite les Bogdanoff et évite Changeux. Ça m’aurait plu pourtant une émission dirigée par Changeux pour m’expliquer pourquoi certains (dont je suis) n’aiment pas voir Murakami à Versailles.

On me l’a reproché : il paraît que je suis « élitiste ». Comme Jules Ferry, je pense. Apprendre à écrire à des illettrés, c’est le premier pas vers l’élitisme à une époque ou seule l’élite peut lire le journal. Etre élitiste, c’est justement refuser l’élite et penser (ou croire, il y a du religieux là-dedans) que tout le monde peut accéder à tous les savoirs, que tout le monde peut accéder à l’élite. A condition de bosser.

On en reparlera…..

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