dimanche 21 août 2011

FEIGNANT D’EDGAR

Mais que fait Edgar Morin ? C’est un spécialiste de la rumeur, Edgar. Et quand une rumeur menace l’un des fleurons du système financier français, Edgar se tait.

Peut-être parce qu’il n’a rien à dire. Et même parce qu’il n’y a rien à dire. Tout ce qu’Edgar a pu dire sur le système de la rumeur n’existe plus. La dimension psychanalytique, par exemple.

Vous êtes allé voir sur Internet les explications sur la rumeur de la Société Générale ? C’est vraiment marrant. On vous y parle de tweets échangés entre traders, de gens qui auraient plus ou moins bien lu tel article de tel journal. Bref, ça ressemble à un bien beau bordel.

En fait, c’est mieux que ça. Depuis la création des « autoroutes de l’information », on ne cesse d’échanger ce qu’on croit être des informations. Pour être beau, jeune, moderne, intelligent, il faut être informé. Informé avant les autres. Surtout si on pense qu’il y a du fric à se faire. Parce que l’information, dans l’esprit de tous, c’est un truc gratuit qui permet de se faire du fric. Sauf que….

Sauf que l’information, c’est pas gratuit. Faut aller la chercher, la recouper, la vérifier, la diffuser.

Sauf que l’information, c’est pas immédiat. Recouper, vérifier, ça prend du temps. Pour des jeunes gens qui croient que le temps, c’est de l’argent, c’est pas très bon.

Tous ces jeunes gens qui bossent dans les salles de marché, vous imaginez tout de même pas qu’ils ont le temps de recouper et de vérifier ? Ils glanent n’importe quelle connerie et ils diffusent. Ils croient que ça les rend intéressants. Comme des gosses dans une cour d’école. Ou comme une agence de notation. C’est Alain Minc qui l’a dit et lui, faire son intéressant, c’est sa spécialité. C’est un pro du genre…

Le monde bruisse, non pas d’informations, mais de babillages considérés comme des informations. Ça va de la santé de la Société Générale à la sexualité de Paris Hilton. Tout pareil, tout au même niveau. Un perpétuel dégueulis de mots censés nous apprendre mais surtout nous surprendre. Comment tu savais pas ? Ringard ! Moi, je savais.

Tu savais rien, ma poule. Ça culmine dans les réseaux sociaux avec leur avalanche d’informations personnelles insignifiantes. Moi, je m’en sors pas. J’ai fait une page Facebook pour la librairie et je sais pas quoi y mettre. Lily, elle me dit que je sais pas faire vivre ma page. Ben non. Je cherche, je creuse, mais de l’info, j’en ai pas. Je veux dire de l’info intéressante, pertinente, vérifiée, dans le sujet. Je me pose une question bête : mais qui ça va intéresser ? Mes jeunes copains, ils me disent : « Balance, sur le tas, y’en aura bien un que ça va intéresser ».

C’est comme ça que ça marche. Tu balances et on verra bien. Avant, du temps d’Edgar, pour lancer une rumeur, c’était compliqué. Fallait rencontrer des gens, parler avec des sous-entendus, faire prendre la mayonnaise. Aujourd’hui, tu balances un tweet à 3000 personnes et c’est parti. S’il y en a 10 qui te relayent, ça va devenir crédible. Les dix qui te relayent, tu les connais pas, tu sais pas pourquoi et comment, ils te relayent. Pas grave. C’est pas ta responsabilité. Toi, t’as juste dit un truc comme ça. Pour rire. Pas ta faute, si des cons t’ont cru sérieux.

Je sais pas si vous faites le lien, mais on se baigne dans la même piscine épistémologique que pour tout le reste. La piscine du Nombre. Tu analyses des quantités, tu balances des quantités, tu vis dans les quantités. Le sens de ces quantités, tu t’en tapes. Normal : la quantité n’a jamais fait sens. T’as qu’à voir Galilée. La quantité, c’est juste bon pour les gamins qui s’imaginent plus forts parce qu’ils ont dix billes de plus que le copain.

La quantité, ça te permet de faire des statistiques. Et les statistiques de trouver des corrélations, du style « ceux qui ont acheté Marc Lévy ont aussi acheté Philippe Delerm ». Les statisticiens qui sont gens efficaces mathématiquement mais limités culturellement (tu peux pas passer des années à créer des dérivées et lire Althusser, t’as pas trop le temps), les statisticiens t’expliquent depuis des années qu’une corrélation cache toujours une causalité. Et ils ont réussi à en convaincre à la fois les politiques et le grand public. Et donc la majorité pense que le Nombre, c’est le Sens.

Bien entendu, c’est faux. On en a déjà parlé (http://rchabaud.blogspot.com/2011/02/un-et-les-autres.html ). Un seul fait peut révéler une cause qu’un ensemble statistique cachera : si toutes tes cellules sont saines sauf une seule, minuscule, cancéreuse, tu es indubitablement cancéreux. Et pourtant le nombre de cellules saines est considérablement plus élevé que le nombre de cellules malades. La pensée statistique ne te proclamera cancéreux que lorsque tes cellules malades formeront un ensemble visible. C’est tout le problème : le Sens, généralement, est invisible. Insupportable pour les handicapés du neurone.

Dans ce système, l’insignifiant, dès lors qu’il est multiplié, devient signifiant. C’est le principe même de la rumeur. Relisez Edgar, il en parle très bien. Des milliers de mecs qui twittent des millions de mots vides de sens deviennent crédibles. Que les faits soient têtus et démentent cette crédibilité importe peu. Le principe de la rumeur est assez simple : si on est si nombreux à la dire, c’est que ça doit être vrai. Ben voyons ! Dix mille cons énonçant ensemble la même connerie ne font pas que cette connerie n’en est pas une. Regardez les images de Nuremberg. Ben oui, quand tout le monde pense pareil, le fascisme n’est pas loin.

Notre civilisation va mourir du babillage, de cet amas de mots insignifiants que nous absorbons pour nourrir notre insignifiante pensée. Notre civilisation va mourir de ce prétendu partage qui est juste pour chacun une manière de se valoriser en produisant des énoncés insignifiants que d’autres insignifiants vont relayer ou commenter. Ton départ en vacances n’a aucun intérêt mais si tu l’annonces sur Facebook, dix débiles vont le commenter comme s’il s’agissait de la mort de Khadafi. Et là où ça devient vraiment marrant, c’est que les commentaires nazes de dix débiles sur un sujet insignifiant vont te convaincre que le sujet était intéressant.

Je comprends qu’Edgar se taise. Tout ce à quoi il a consacré sa vie a été balayé, oublié, évacué. Il doit se sentir seul. Il doit prendre conscience de la vacuité de son parcours. Il a dénoncé la rumeur et la rumeur triomphe. Perdu, Edgar.

On en reparlera….

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