lundi 1 août 2011

LAO PIERRE

Dans trois jours, ça fera dix mois. Dix mois que Pierre Gentelle a rejoint le paradis des géographes.

Je n’ai pas très envie d’en parler. Je l’appelais Lao Pierre, avec ce « lao » chinois qui signifie « grand frère » et qui exprime la proximité, mais aussi le respect, la filiation intellectuelle. Je n’ai pas très envie d’en parler mais je m’y sens obligé. Google me dit que toutes les semaines quelqu’un tape « Pierre Gentelle » et aboutit sur ce blog.

C’est assez juste. J’ai démarré ce blog parce que Pierre m’y a obligé. On passait notre temps à échanger des textes. Il m’a fait l’amitié d’en reprendre certains dans les Lettres de Cassandre qu’il publiait sur le site des cafés géographiques (http://www.cafe-geo.net/rubrique.php3?id_rubrique=43 ). Après les avoir un peu édulcorés, toutefois.

C’était un sujet récurrent. Pourquoi n’écrivait-il pas comme il savait parler ? Pourquoi enfermer ses indignations dans une forme policée ? Pourquoi ne pas dire ce qu’il savait, ne pas tout dénoncer ? Dans « lao », il y a aussi le sens de « vieux sage » et Lao Pierre savait trop que la sagesse implique la mesure. Il savait pourtant me glisser des sujets, me fournir de la matière, sans avoir l’air d’y toucher.

La sinologie est un vaste panier de crabes cannibales. Lao Pierre les fréquentait tous et tous se sont fendus de belles nécros. Nous avions les mêmes admirations, Jacques Pimpaneau, Jean Chesneaux et Jean Delvert, par exemple. Nous avions les mêmes réticences mais Pierre savait les dompter quand je leur lâchais la bride. Si tel ou tel savait vraiment ce qu’il pensait de lui……

Un jour où nous déjeunions ensemble, je m’étonnais que Klossowski ait si bien traduit le Jeou-Pou-Touan car je ne le savais pas sinologue. Lao Pierre fit son sourire malicieux : « Mais il ne l’a pas traduit ! C’est Pimpaneau qui l’a traduit, à Pékin, en 1959, en expérimentant avec une belle Slovaque, dans la chambre voisine de la mienne. Et comme il avait besoin d’argent, il a vendu la traduction à Klossowski ». Je bondis sur ma chaise. Pour moi, se parer des plumes du paon est la pire des choses. Je m’emportais, je m’indignais. Lao Pierre souriait toujours : « Qu’est ce que ça change ? Tu y as pris du plaisir, non ? Et je crois que Pimpaneau s’en fout ».

Lao Pierre intériorisait ses sentiments. Comme un vieux Chinois. Un jour, pour parler de la Chine à un public choisi, on lui préféra un sous-sinologue médiatique. Je sais qu’il en fut blessé et je me reproche encore de n’avoir pas su le défendre. Mais l’organisateur n’en démordait pas : « Pierre n’est pas assez connu ». C’est vrai : Pierre n’enfourchait pas sans cesse les chevaux boiteux du politiquement correct. Pourtant, j’ai la conviction qu’il souffrait d’être limité à France-Culture et aux médias à haut niveau culturel mais au public étroit. En tous cas, j’en souffrais pour lui. Il aurait pu tant apporter. Encore eut-il fallu qu’il se départisse de sa réserve.

Lao Pierre était universitaire jusqu’au bout des ongles. Il préférait publier son immense savoir géopolitique chez Nathan ou chez Belin, à l’usage des étudiants, plutôt que chez des éditeurs plus présents dans le concert médiatique mais qui auraient, sans nul doute, simplifié, édulcoré, abâtardi ce qu’il avait à dire. L’enseignement bâtit l’avenir et Lao Pierre était porteur d’avenir, pas stipendié du présent.

Qui le rencontrait, les yeux sans cesse plissés de malice, ne pouvait imaginer qu’il était avant tout un homme de terrain, fermement ancré dans le sol. Il fut quand même l’un des rares Occidentaux à avoir traversé deux fois le Taklamakan, ce désert maudit au cœur de l’Asie centrale. Il y succédait aux plus grands, Aurel Stein ou Sven Hedin. Quantité de pseudo-explorateurs auraient bâti une carrière et des succès de librairie sur ces deux traversées. Mais cette vision du voyage, fondée sur l’anecdote et l’insignifiant, n’était pas la sienne. Le voyage était savoir d’où pouvait naître le sens, pas un produit de consommation pré-emballé. Le voyage n’était pas un aboutissement pour Lao Pierre mais tout simplement un outil à déchiffrer le monde des hommes.

En écrivant tout ça, j’ai le sentiment d’écrire une nécrologie. En fait, pour moi, Lao Pierre n’est pas mort. Il regarde mon texte. Il sourit : « Tu ne crois pas que tu exagères ? ». Mais oui, Lao Pierre, j’exagère. Parce que ça te fait rire et qu’on va commander une nouvelle bouteille de Sancerre rouge en parlant des finesses de Zhu Enlai. Et puis dix mois, c’est pas une date anniversaire.

Mais, bon sang, tu me manques.

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