lundi 2 octobre 2017

ANDALOUSIE ET RESTE DU MONDE

J’ai longtemps eu un gout profond pour le flamenco ce qui m’a entraîné à fréquenter des gens fréquentables et des lieux qui l’étaient moins, avec ceci d’amusant que les premiers hantaient les seconds.

Et puis, la vie se déroule, on quitte les territoires où s’épanouit le chant profond (d’où on déduit assez vte qu’il y a des terres flamencas et d’autres pas), le tout avec quelques regrets et des sursauts comparables à ceux d’un mourant. Au point de se trouver un ami d’enfance rencontré à cinquante ans à l’ombre de la gare de l’Est et de décider, entre deux finos de le choisir comme professeur de flamenco. Jusqu’u jour où l’on entend cette phrase profonde : « Ramon, dans le flamenco, c’est la femme qui séduit l’homme. L’homme n’a rien à faire et c’est là que tu es très bon » On est restés longtemps en bons termes, à partager quelques douceurs à base de cochon et de jus de la vigne que je rapportais du sud. On partageait le même goût pour les vins de barbadillo, mais pour un natif de Sanlucar de Barrameda, c’est normal.

Et donc, quand on m’a proposé de renouer les fils de mon passé en allant voir un spectacle contemporain, j‘ai acquiescé des deux pieds malgré quelques réticences. Je savais que je serai loin des tablao que j’aimais, pas trop grands, bien sombres, bien enfumés où flottent les subtiles odeurs mêlées de la sueur, du tabac des puros, du patchouli indispensable aux danses de séduction, de la gomina qui tient le cheveu mâle en ordre parfait, de la manzanilla qui s’évapore et du cajarillo qui refroidit sur un coin de table. Ça, je le savais. Mais je ne savais pas tout.

Le flamenco a été vérolé par le syndrome Jack Lang. C’est une maladie ancienne mais amenée à son pinacle par l‘individu sus-nommé lequel, ne pouvant décréter l’égalité entre les hommes a décidé de décréter l’égalité entre les actes culturels. En vertu de quoi, un tag sur un train de banlieue vaut le plafond de la Sixtine. Et un frappeur de djembé rejoint Haydn au paradis des musiciens. Manière de valoriser les amateurs tellement plus nombreux que les autres. Quand tu cherches l’élection, tout est bon à prendre.

La manière la plus simple de procéder est de débarbouiller l’impétrant de ses codes anciens pour le déguiser avec des codes plus larges. En plus clair, de faire disparaître les vieux stéréotypes et de les remplacer par des nouveaux. Les vieux stéréotypes correspondent souvent à un savoir daté et localisé, les nouveaux n’expriment qu’un état du savoir, actuel, c’est à dire mondialisé. Dans le cas qui nous occupe, on dégage les jupes à volants, les bustiers serrés et parfois trop serrés, les chignons bien huilés et les fleurs à l’oreille, même celles en plastique. Tout ceci qui sentait l’Andalousie de Bizet et Pierre Louys disparaît.
En lieu et place, une femme en justaucorps noir sur une scène mal éclairée, le noir étant, pour tous les imbéciles, le parangon du « chic ». Ce qui permet aux journalistes culturels de s’épancher sur le « dépouillement d’un flamenco revisité ». Le justaucorps, c’est moderne, ça a remplacé le tutu avec Béjart et Prelocaj, ça peut bien remplacer la robe à volants qui sent furieusement le Rocio. Ben non, le mouvement n’est pas le même. On perd le coup de reins qui envoyait la robe en girandole autour des hanches, les mains ont du mal à se placer et ne viennent plus attraper l’ourlet pour dévoiler la cheville, le tissus ne vient plus accentuer la position de la cuisse, les détails sont innombrables qui font qu’une femme en robe n’est pas une femme en justaucorps. Et, par voie de conséquence, que la monstration du corps qui est l’essence de la danse ne sera pas identique.

S’étant débarrassé de tous ces détails, il ne reste plus à la danseuse que le rythme de ses pieds et le claquement de ses talons. D’emblée, j’ai eu le souvenir de Natcho Duarte traversant de la sorte une scène madrilène voici vingt ou trente ans. J’avais songé à un numéro de claquettes sans Oncle Tom. La taconeada, c’est bien pour rythmer une danse, pas pour la remplacer. Je n’ai pas eu longtemps à attendre, l’Oncle Tom s’est invité sous forme d’un saxophone qui ne devait rien à Coltrane, ni au Byrd.

J’ai appris ensuite, de quelques copains plus modernes que moi, que j’avais une conception paléolithique du flamenco et que j’avais assisté à l’emblématique spectacle d’une reine du « nouveau flamenco » à laquelle nous devions aussi les textes pseudo-poétiques qui emballaient la chose. J’en veux à l’organisateur de ne pas avoir précisé l’adjectif, le vieux misonéiste que je suis se serait méfié. Je suis allé voir Wikipedia qui fait remonter le nouveau flamenco à Paco de Lucia. J’ai ainsi appris que le nouveau flamenco était « une musique universelle et fédératrice et non plus uniquement réservé à un public initié ». Et puis le nouveau flamenco « s’est définitivement séparé du flamenco virtuose. Ça, je m’en étais un peu aperçu.

Et donc le nouveau flamenco, c’est à la portée de tout un chacun, même des bergers peuls puisqu’on peut y adjoindre de la kora. Le must restant l’approche originale que nous devons (devons ?) à l’apport du hip hop. Bref, le nouveau flamenco est aussi espagnol que l’auberge, on peut y coller de tout dès lors que ça élargit le marché et balance dans un cul de basse-fosse cette horreur des temps nouveaux : l’initié. Moi, je me sens pas initié. Y’a des trucs que je sais, d’autres qui restent à apprendre. Il me faudra encore du temps mais pour ça, j’ai mes copains, surtout gitans. Eux, ils sont comme moi. Pas toujours fringués tip-top, parfois embrumés de vins du Calife, le geste tranquille de Curro Romero templant un toro de Domecq. Pas présentables pour tout dire. Voleurs de poules. Ceux qui disent ça sont les salopiots « tendance » qui n’ont aucune poule à voler, mais pour se rassurer, ils ont volé le flamenco à mes copains, au cas où….Par anticipation.

Alors, entre non-initiés, on commentera jusqu’au bout de la nuit, telle figure de La Truca, en laissant l’oncle Cayetano grommeler que, de son temps....Je me sentirai moderne, alors. Pas nouveau, faut pas exagérer…Seulement moderne. C’est bien assez d’être du siècle de Jack Lang, on peut pas rêver d’être post-langien. Objectif impossible.

On en reparlera….










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