vendredi 13 octobre 2017

PIZZA A L'HEURE DE LA SIESTE

Je parlais un jour avec Lao Pierre de l’obsession chinoise pour la bouffe. Il m’a alors expliqué que c’était un tropisme de peuple pauvre. Les Chinois ne mangent pas tout le temps. Ils mangent quand ils ont à manger. Parce qu’on sait ce qu’on a et jamais ce qu’on aura.. Pierre m’avait dit, à peu près : « Regarde le juge Ti, il ne mange pas tout le temps. Il mange aux heures des repas, avec ses femmes, dans son yamen. »

Et on avait continué à gloser sur le sujet. Et sur les raviolis de chair humaine de la littérature classique.

J’y ai repensé voici quelques jours. En milieu d’après-midi, sur un trottoir métropolitain, une bande de zivas partageait des pizzas. Je me suis demandé s’ils avaient faim ou s’ils profitaient d’un « effet d’aubaine ». Comme les Chinois, on mange parce qu’il y a à manger.

Le riche ne fonctionne pas comme ça. Il planifie ses repas parce qu’il peut le faire : la table sera mise. C’est un marqueur de l’aisance, pour les peuples comme pour les familles. On n’a que l’heure à  décider, l’abondance est assurée. En fait, le riche, le vrai, c’est celui qui mange à  heures fixes. On devrait y penser plus souvent.

Il est vrai que la paupérisation de certaines couches sociales s’est accompagnée de cette conquête magnifique : la liberté de manger sans contraintes. Bien entendu, la bouffe disponible à toute heure est la plus facilement disponible, la moins chère. La pas bonne, en fait, celle qui rend obèse. Mais les conditions d’absorption sont elles innocentes ? Ne faudrait il pas des horaires, des règles, des heures d’attente ? Malheureusement les spécialistes de la molécule sont aux abonnés absents.

Bon, je vais pas vous la faire « perte du lien familial » voire du lien social. Parce que ce serait pas vrai. Les mômes, ils fabriquent du lien, sans voir que ça les coupe des liens utiles.. Parce que si tu as faim au moment de l’entretien d’embauche….. Y’en a d’autres, remarque.. Je me souviens d’un jeune homme de nationalité française et d’origine indéterminée qui a failli me casser la gueule parce que je lui expliquais que malgré son beau diplôme de libraire, l’accent qu’il se trainait lui interdisait de facto tout accès à cette noble profession.. Clairement, je ne voulais pas qu’il parle à mes clients avec l’accent qui ravissait ses copains. « Mais je parle français » qu’il me disait. Ben non. Quand tu ne maitrises pas la musique d’une langue, tu ne la parles pas. C’est un code commun qui doit fonctionner partout. Sauf que « partout », pour lui, ça voulait surtout dire dans son quartier. C’est là que tu vois que c’est mort. Quand les mômes n’imaginent pas autre chose que leur univers. « Vous voulez que je parle comme à la télé ? »..Non, je veux mieux, plus de vocabulaire, plus de nuances, plus d’états de langue.. La télé, c’est une langue de pauvres. Là, j’étais classé « méprisant ». Fin de partie.

Les marqueurs sociaux, c’est ça. Pas la peine de faire des statistiques à la con ou des tests grammaticaux. La gamine, elle bosse, elle réussira son test. Mais tu lui confieras pas ton standard téléphonique, tous tes clients penseront que tu sous traites à une plate-forme d’appels en Tunisie. Les profs, je les entends d’ici. Je suis vieux, ringard et dépassé, on parle plus avec l’accent de Ronsard. Si. Dans plein de milieux. En général, ceux qui embauchent. Mais quand tu as toute une classe comme ça ? He bé, tu prends les meilleurs. Les autres, c’est mort. Fini. Foutu. Tu n’y es pour rien, prof perdu dans un océan d’hypocrisie. Demande à tous les journalistes vertueux et indignés s’ils prendraient tes mômes et leur accent au standard de leur canard. S’ils accepteraient que le français approximatif soit bouffé par une portion de pizza à quatre heures de l’après-midi. Que les avocats de la multiculturalité leur donnent donc des jobs à ces gosses. Pas possible. Ils ont pas le niveau.

C’est ce que je dis.


On en reparlera…

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