mardi 14 décembre 2010

LE MONDE DES EPONGES

J’avais un copain, un jour, il me dit, tout fiérot : « Moi, les infos, je les absorbe comme une éponge ». J’étais affligé. C’est vrai qu’il avait tout pour accéder aux infos, l’informatique puissante et le téléphone intelligent. Plus la presse. Tous les jours, tous les journaux. Glouton, le mec. Et pas un cancre. Manager reconnu, un carnet d’adresses épais comme le Coran. Un mec qui compte, dans tous les sens du terme.

Comme une éponge. J’aurais eu honte de le dire. Une éponge, c’est un animal assez rustique, et mort de surcroît, qui absorbe tout. C’est même pour ça qu’on la pêche ou qu’on l’imite depuis des siècles. L’eau, le café, la pisse du petit, un coup d’éponge et c’est sec. C’est passé dans l’éponge.

Le problème, c’est que lorsqu’on presse l’éponge, ça ressort pareil. La pisse du petit est pas devenue du vieux Sauternes. Valeur ajoutée, zéro. En fait, mon copain, il trichait un peu : c’est pas des infos qu’il absorbait, c’est des idées toutes faites. Et il les ressortait à l’identique. Comme une éponge.

Il est pas le seul, bien entendu. Ça rentre par une oreille, ça ressort par la bouche. A l’identique. Il se rend même pas compte que c’est pas lui qui parle. Une info, une idée, tu l’absorbes, tu la digères, tu la mets en relation avec d’autres infos ou d’autres idées, tu tisses ta toile, c’est une vraie manducation de l’esprit. Bon, ça suppose que tu sois équipé pour ça. Pas qu’en neurones. En lectures, en modes de pensée, en modes d’apprentissage. Ça suppose aussi que tu peux pas, humainement, faire ça sur trop d’infos. Il faut du temps pour sucer une info et bosser dessus. Et ça, ça le gave. Il me l’a dit un jour que je lui conseillais un livre : « Non, c’est trop prise de tête ». Justement. Un livre, c’est fait pour te prendre la tête, t’obliger à réfléchir, à trier, à rejeter, à comparer, à douter. Surtout à douter. Mais quand t’es dans l’action, le doute t’en veux pas. Tu veux qu’on te cause simple et utilisable. C’est vrai, où irait-on sans certitudes ?

Et puis les infos, ça dépend qui te les file. Le jour où Alain Minc, conseiller des plus grands financiers français, a pris le pouvoir au Monde, j’ai cessé de lire Le Monde. Pas la peine de me dire « indépendance éditoriale » ou « journalistes libres », c’est pas vrai. Tout simplement parce que ça ne peut pas être totalement et globalement vrai. Y’aura toujours un filtre, plus ou moins fin, plus ou moins actif, mais il sera là. Mon copain, il est persuadé que certain magazine est le meilleur dans sa spécialité. C’est parce qu’il est copain avec le rédacteur en chef. S’il s’était un poil renseigné, il saurait que c’est pas vrai. Même qu’il y a une échelle pour ça : l’Université, elle note les périodiques, elle leur affecte un coefficient. Ça se comprend. Les chercheurs, ils publient et, à la fin de l’année, ils font la liste de leurs publications de l’année. Donc, on prend le nombre de pages et on multiplie par le coefficient pour savoir comment le mec est apprécié dans son domaine. Parce que quatre pages dans Nature, par exemple, journal scientifique qui reçoit du monde entier des centaines de contributions par mois, ça pèse nettement plus que douze pages dans le Bulletin de la Société Philomatique de Louviers.

Si donc, au lieu d’écouter le rédacteur en chef tout gonflé de sa superbe, il avait demandé le coefficient du magazine au Ministère des Universités, il aurait vu que ce qu’il considérait comme un périodique de haut niveau est tout juste capable d’orner la salle d’attente d’un gastro-entérologue des quartiers chics. Mais, méééh, y’a de grands noms. Certes. Des retraités, le plus souvent. Parce que les retraités, on les note plus et que le périodique en question paye plutôt pas mal. Le jeune chercheur, celui qui est à la pointe de sa discipline, celui qui fait avancer le savoir, il cherche les revues de qualité parce que ça fait avancer sa carrière. L’article ne sera pas payé sur le moment mais une carrière qui avance, c’est des augmentations année après année. Au final, c’est mieux.

C’est vrai que le périodique chic, tu comprends tout et vite. C’est pas « prise de tête ». Et puis, ça rassure. Vu que c’est simple, y’a forcément plus de lecteurs. Mon copain, ça le rassure de savoir que 50 000 personnes lisent comme lui. Une revue vraiment spécialisée avec 1000 lecteurs, ça compte moins à ses yeux. Il a un mot pour ça, et il n’est pas le seul : « pointu ». « Pointu », ça veut dire que c’est pas évident à lire. Quand t’es libraire, c’est un mot que tu entends souvent : « Hou, c’est pointu ». Le mec qui te dit ça, il se rend absolument pas compte qu’il est en train d’afficher ses lacunes. « C’est pointu », ça veut juste dire qu’on n’est pas au niveau. C’est pas une honte. On ne peut pas tout savoir. Mais quand on prétend s’intéresser vraiment à un sujet, c’est pathétique. On met simplement en lumière un gouffre d’insuffisances (et un Himalaya de suffisance). Ben non, mec, tu t’intéresses pas au sujet. Tu cherches à peine à collecter quelques idées pour ton prochain dîner en ville. T’as pas besoin de savoir. Il te suffit de savoir un poil de plus que les autres qui, eux, ne savent rien.

Mon copain, il est pas seul. On vit dans un monde d’éponges. Des éponges qui se gonflent des discours ambiants et les recrachent à l’identique. Des fois, ça donne même des notions pseudo-scientifiques. Le « consensus » des analystes financiers. C’est quand tout le monde pense la même chose et se plante régulièrement. « La croissance a atteint 0,2% alors que le consensus était à 0,5 ». Traduction : l’ensemble des analystes autoproclamés s’est trompé parce que chacun a eu peur de dire le contraire des copains. Ou a eu la flemme de travailler vraiment le sujet.

Y’a plein de gens comme mon copain. Des gens qui pensent qu’on peut tout savoir sur tout. Avec Google et Wikipédia. Ben non, ça suffit pas.

On en reparlera….

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