mardi 21 décembre 2010

QUELS DROITS DE L'HOMME ?

La visite de Hu Jintao a suscité de beaux commentaires. Ce qu’il en ressort, c’est que tous les cinq ans, on croit élire un Président alors qu’on élit un VRP. Fallait voir comment il était content de signer tous ces contrats, notre hyper-Président. Avec un commentaire de Louis Gallois sur lequel on reviendra : « La Chine est devenue le laboratoire du monde ». Juste. Sauf qu’on nous affirmait que ce n’était que l’atelier du monde. Là, c’est admis. Le cerveau s’ajoute aux muscles. Je vous l’avais déjà dit.

Les défenseurs des droits de l’Homme, ils font un peu la gueule. En plus, souvent, ils sont écolos. On leur fout dans les dents qu’une centrale nucléaire, ça compte plus que les droits de l’Homme. Amère potion.

C’est leur faute, après tout. Je les ai fréquentés un temps, et puis je suis parti parce que je ne supporte pas les confusions mentales. Les droits de l’Homme, ce n’est pas les droits de l’Individu. Ou mieux, en bon français : les droits de l’Homme, ce n’est pas les droits d’Un homme. Regardez les capitales : elles ne sont pas innocentes. Relisez la phrase, elle est grammaticalement claire. L’Homme, ce n’est pas l’homme.

A moins d’y mettre du religieux et du littéraire (relire Koestler) et d’affirmer que toute l’Humanité se retrouve dans un seul de ses membres. Que faire du bien à un homme, c’est faire du bien à toute l’Humanité. Ou faire du mal, c’est pareil. C’est de la littérature parce que c’est une confusion. Vous ne comprenez pas ? Faites comme moi : gardez Homme pour évoquer l’Humanité et mettez Individu pour un homme particulier. Vous verrez, c’est plus clair. Mais nous, on est perturbés par l’histoire de Jésus, le fils de l’Homme. Le mec sur la croix qui est tous les hommes à lui tout seul. Ça fait vingt siècles qu’on confusionne sur le sujet.

La preuve que les défenseurs des droits de l’Homme, ils se plantent, c’est quand ils ont choisi de parler de droits humains. Paraît que les femmes, c’est pas des hommes. Au niveau individuel, c’est évident. Au niveau conceptuel, c’est totalement faux. L’Homme (avec une majuscule) n’a pas de sexe, pas d’âge, pas de religion, pas de couleur. Ce n’est pas un individu, c’est une généralité, un concept, une abstraction.

Les droits d’un homme s’arrêtent où commencent les droits d’un autre homme. C’est à ça que servent les droits de l’Homme. A déterminer une plateforme commune à tous. Dans l’esprit des créateurs, c’étaient les droits de tous les hommes, femmes incluses. Le problème, c’est que tous ces hommes, ils vivent dans des sociétés et que ces sociétés, c’est pas les mêmes.

Pour faire clair, les droits d’un individu sont définis par la société dans laquelle il vit, qu’il s’agisse d’une nation ou d’une tribu. Une société, un appareil législatif ou rituel, des habitudes partagées, le plus grand commun dénominateur d’un groupe, quelle que soit sa taille. Les Droits de l’Homme, c’est autre chose : un but vers lequel doivent tendre les lois de toutes les sociétés. Ça ne remplace pas, ça indique un chemin. Et, toujours pour être clair, quand on défend UN homme, on ne défend pas l’Homme. Sauf à se prendre pour Dieu.

Faut être sérieux. Ça commence avec l’article 1. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. C’est toujours pas vrai. Et surtout pas en Europe. Dans l’Europe des 27, il y a neuf dynasties régnantes. Neuf pays où quand un ventre couronné expulse un lardon, il est sûr qu’il sera chef. Ou si pas lui, son lardon à lui. Il peut faire ce qu’il veut comme Charlie-Dumbo d’Angleterre et même se mettre la culotte de sa maîtresse sur la tête. Il est pas « égal en droits » avec les autres Anglais, ses « sujets ». Mais ses sujets, ils acceptent la situation. Je suis pas sujet de Charlie, j’ai rien à dire. Sauf que je veux pas m’allier avec lui, par rapport aux Droits de l’Homme, ce serait une régression.

J’entends déjà les commentaires : c’est pas si grave, c’est pas essentiel. L’Angleterre (ou la Norvège ou la Suède ou le Luxembourg), c’est des démocraties. Non. C’est des monarchies. Et les monarchies, c’est pas démocratique. Pas du tout. C’est pas démocratique par définition. Tu peux le tourner dans tous les sens et trouver toutes les palinodies que tu peux. Et le fait que les Anglais (ou les Norvégiens ou les Suédois) acceptent n’est pas un argument.

C’est que les Droits de l’Homme, c’est des principes. Pas des règles ou des lois qu’on peut adapter ou transgresser un peu. Un principe, par définition, c’est intangible. Tu peux pas dire que c’est pas si grave. Le principe, tu l’écornes un poil, c’est plus un principe. Les mots ont un sens.

A partir du moment où tu vas ruser avec les principes, tout le monde va ruser et le principe disparaît. Ça va loin. Tiens, prends l’article 18 de la Déclaration Universelle, celle de 1948 :

« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites. »

Passons sur le glissement : pensée, conscience, religion. Admettons que la religion puisse être un mode de pensée (entre nous, ça se saurait). Mais le principe, c’est que tu peux la manifester comme tu veux, tant en public qu’en privé. Par rapport à la Déclaration de 1789, y’a comme une variante : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public ». A l’origine, la manifestation publique de sa religion est tolérée sous condition. Dans le texte de l’ONU, la nuance disparaît : tu peux exprimer ta religion en public. Même si tu fous la merde ? Même.

C’est que la Déclaration de 1948, elle est un peu inspirée par les Anglo-Saxons qui, eux, trouvent normal de manifester sa religion dans le domaine public (voir ci-dessous La biroute de Henri VIII). C’est vrai ça, si tu prends l’article de 1792, t’as plus le droit de faire des shows religieux dans les stades. Le pasteur de l’Alabama, il aime pas.

La Déclaration de 1948, elle est bourrée de contradictions. Dans l’article 2, on te dit que « il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ». En clair, la loi de ton pays, t’en a rien à battre si tu juges qu’elle contrevient. Après quoi (article 7), on affirme que « tous sont égaux devant la loi ». Ben non. Tu peux pas être égal devant une loi que certains refusent. Porte ouverte à toutes les dérives.

Il faudra un jour que l’un des survivants de cette rédaction brouillonne, Stéphane Hessel, si sympathique sur les plateaux de télé, il nous explique pourquoi ils ont voulu modifier la Déclaration de 1792, si juste et si simple. Si laïque surtout. La Déclaration de 1948, elle est vachement orientée politiquement : « Toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité, a droit à la propriété ». A priori, ça veut dire que la propriété collective est admise au même niveau que la propriété individuelle. C’est suivi d’un complément « Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété ». Ce qui interdit, de facto, le transfert de la propriété individuelle à la propriété collective. Parce que si tu dis à un mec : « Ta propriété, elle devient collective », tu le prives. Ou tu le prives pas puisqu’il est toujours propriétaire, collectivement. La différence, c’est qu’il peut plus vendre. Et donc, il est privé. Pour les rédacteurs de la Déclaration de 1948, la seule propriété collective possible, c’est la société anonyme. Si c’est pas politique, ça….

En fait, on a cherché un truc acceptable par tous. « Propriété collective », c’était pour l’URSS, la religion dans la rue pour l’Arabie saoudite. Pour plaire à tous, on a écrit un texte où on trouve à boire et à manger. Les rédacteurs de 1792, ils s’en foutaient de plaire à tous. Ils savaient que la quasi-totalité des dirigeants du monde rejetteraient leur texte. Ils s’en foutaient parce qu’ils écrivaient pour les peuples, pas pour les dirigeants et que ce n’est pas tout à fait la même chose. Cassin et Hessel, ils ont fait un texte acceptable par des ambassadeurs.

On en reparlera….

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