samedi 9 juillet 2011

LA DEMONDIALISATION ET LA DIGNITE

La démondialisation, j’aimais bien l’idée. Et puis, c’est devenu patrimoine commun des politiques et la presse commence à « réfléchir ». Alors, je prends mes distances. Le débat est à peine entamé qu’il est déjà pourri. Comme toujours.

D’abord, on mélange démondialisation et protectionnisme. C’est pas pareil. C’est même pas lié. Si tu fermes les frontières, tu supprimes des flux de marchandises. Dans les deux sens. C’est très con. Tu te prives de biens dont tu as peut-être envie et de clients dont tu as sûrement besoin. Les commentateurs débiles se gaussent : comment qu’on va faire vu qu’on fabrique pas d’ordinateurs ? Hein, t’y as pensé à ton écran plat ? Le téléspectateur, il frémit : vivre sans IPad ? Quelle horreur !

Ho ! les loulous ! Réveillez-vous ! C’est pas ça, la démondialisation ! C’est juste réguler les flux financiers. C’est pas les biens qu’il faut contrôler, c’est le fric. Seulement le fric.

Un exemple ? Le pétrole. T’en as besoin. On va pas fermer les robinets. Tout le monde en a besoin. On va pas lui coller des droits de douane, ce serait se tirer une balle dans le pied. Le problème du pétrole qui renchérit, c’est tout simplement la gestion des marges qu’il produit. La compagnie pétrolière, par définition, elle est internationale. Elle a des filiales qui découvrent des champs de pétrole, d’autres filiales qui les exploitent, des filiales qui le transportent, des filiales qui le raffinent, des filiales qui le distribuent. Toute une toile d’araignée de sociétés savamment intriquées et localisées là où elles payent le moins d’impôts. C’est ça la mondialisation. T’es une société française, Total par exemple, mais ta comptabilité, elle n’est plus française. Le boss de Total, son boulot, c’est de décider quelle filiale va cracher du pognon. De répartir les marges. Il peut décider que la filiale de raffinage, installée à Dunkerque, va payer plus cher le pétrole à la filiale de production installée au Nigéria. La marge du Nigéria va monter, celle de Dunkerque va baisser, pour le groupe, c’est mieux. La fiscalité du Nigéria est plus avantageuse et donc, à la marge brute mieux répartie va s’ajouter une marge fiscale. C’est con pour la filiale de Dunkerque, mais on la ferme et le tour est joué. Après, on te laissera croire qu’on peut pas faire autrement, que c’est le marché qui décide, que les mécanismes internationaux sont à l’œuvre. Alors que les décisions appartiennent aux dirigeants français et que les mécanismes internationaux sont mis en place par les dirigeants français.

Démondialiser, ce n’est pas fermer les frontières, c’est renationaliser les comptes. C’est d’imposer à une société française de gérer ses marges au profit de la société française. C’est que le payeur profite de son paiement. Attention, c’est pas un problème nouveau et c’est pas un problème mondial. Quand tu payes ton péage à Hendaye, ton pognon, il remonte à Paris et il va financer une autoroute en Basse-Bretagne. Quand tu fais ton marché chez Carrefour à Valenciennes, ton pognon, il va payer des agriculteurs chinois, des pêcheurs chiliens et rémunérer un actionnaire américain. C’est le même principe : le fric généré localement irrigue des économies extra-locales. Après, c’est juste des questions d’échelle et de quantités. Et si tu veux trouver une différence, elle est dans la fiscalité. Cette fiscalité que tu partages avec le bonhomme qui va profiter de l’autoroute en Basse-Bretagne mais pas avec l’agriculteur chinois.

C’est la question essentielle : à quoi sert mon fric ? Est-ce que je suis d’accord pour que les impôts que je verse à l’Europe aident le gouvernement grec à rémunérer des banques plutôt que d’aider les Restos du Cœur ? Pose la question comme ça, tu verras les réponses. Et c’est pas de l’angélisme. C’est la simple constatation qu’on partage plus facilement avec les proches. C’est une réponse géographique, et donc politique.

Le PDG de Total ou celui de Carrefour, c’est simplement un organisateur de flux. Que le flux soit en euro, en dollars ou en yuan importe peu. Certes, on peut jouer sur les taux de change mais on est dans un monde globalement stable. Et donc, le PDG, il a le même rôle que le maître de l’eau dans les sociétés où l’irrigation est fondamentale. Il ferme des canaux, il en ouvre d’autres. Il décide quelle est la terre qui va produire, quelle est la filiale qui va cracher du blé. Si c’est pas ton champ, t’es mal…

Les sociétés du CAC40 et les banques sont une immense pompe à piquer le fric et à le répartir. On aspire plein de petits centimes à plein de petits mecs comme toi et moi, ça fait de gros fleuves qui vont irriguer des terres lointaines, y compris des atolls coralliens qui n’ont nul besoin d’irrigation et qu’on appelle des paradis fiscaux. Toutes ces sociétés, toutes ces banques font des profits. Beaucoup de profits. C’est ça qui plait à l’actionnaire. L’actionnaire, il se fout totalement du lieu où sont faits les profits. Il se moque du pays où les impôts sont payés. Pour parler clair, le rôle social de l’entreprise est mort. Les financiers, ils le disent pas comme ça. C’est pour ça qu’ils parlent de mondialisation. Avec la mondialisation, y’a toujours de la croissance, toujours des profits, et même des pauvres qui s’enrichissent. Bon, c’est plus toi. Toi, t’es sur le mauvais plateau de la balance, celui qui baisse. L’injustice fiscale et économique que tu ressens dans ton pays, on te la présente comme un moyen d’arriver à plus de justice dans le monde. Tu vas payer les chômeurs d’Aulnay-sous-Bois pour qu’il y ait moins de chômeurs en Slovaquie. Quand tu commences à t’en douter, t’es bon pour écouter les discours protectionnistes.

Démondialiser, ce serait casser ce système. En théorie, c’est pas très compliqué, juste rapatrier les profits faits ailleurs et les fiscaliser. Ho ! et la rentabilité des entreprises ? Elle baisserait, c’est certain. Mais alors, les actionnaires vont fuir ? Y’a des chances. Les entreprises manqueront de ressources ? Non. L’Etat peut les leur fournir, remplacer les actionnaires et peser sur les flux. C’est ce que font les Chinois et ça leur réussit pas si mal.

Mais alors, tu veux plus d’Etat ? Oui. Et non. Je veux une action plus claire de l’Etat. Parce qu’au cas où vous l’auriez pas vu, l’Etat, il arrête pas de mettre la main à la poche. Il y a quelques jours, y’avait un bon article sur le site de Reuters, à propos de la Grèce. L’auteur expliquait que, dans tous les cas de figure, les Etats devraient recapitaliser les banques. C’est à dire prendre ton petit fric pour le filer à des entreprises privées. Sans réelle contrepartie.

Une banque, c’est une entreprise qui emprunte à l’Etat à un taux très bas. Et qui prête aux gens à des taux plus hauts. La différence de taux, c’est la marge de la banque. Le boulot de la banque, c’est de s’assurer que l’emprunteur est solvable. C’est son seul boulot. Si elle se plante, elle fait faillite. Or, les banques n’arrêtent pas de se planter. Avec la Grèce, avec Madoff, avec Enron, avec les subprimes, etc… Et donc, elles perdent de l’argent. Tant que les pertes n’excèdent pas leurs fonds propres, tout va bien. Sauf pour les actionnaires qui ne voient pas la couleur des dividendes. Mais voilà… Les banques ont le droit de s’engager à hauteur de dix fois leurs fonds propres. T’empruntes un euro, t’as le droit d’en prêter dix vu qu’on suppose que tu choisis bien tes créanciers.

Alors, quand le créancier, c’est un très gros et que tu l’as mal choisi, normalement tu sautes. Ou alors, tu fais appel au marché pour lever des fonds propres et avaler tes pertes. Mais l’actionnaire de base, forcément, il aime pas trop l’idée de filer du fric pour compenser des pertes. Et donc la banque se tourne vers l’Etat qui, généralement, met la main à la poche. L’ultra-libéralisme mondialisé, c’est ça. Pas d’intervention de l’Etat, sauf si j’ai fait une grosse connerie. C’est totalement incohérent, totalement indécent.

Totalement incohérent, parce que si tu veux pas que l’Etat s'occupe de tes affaires, tu vas pas pleurer dans son giron quand t’es dans la merde. Ça s’appelle la dignité. Un banquier qui se plante, ça se suicide. Comme un joueur ruiné.

Totalement indécent parce quand on veut être maître du monde, on fait pas la manche. J’exagère pas : le banquier qui va à Bercy chouiner sur sa recapitalisation, il fait la manche. A son niveau, mais il fait la manche. Avec un autre vocabulaire, mais le vocabulaire, c’est que des mots. Ça change pas les choses.

Alors, l’Etat, il va faire comme les entreprises du CAC40. Il va prendre plein de centimes à chaque citoyen et les organiser en un flux qui ira irriguer les banques.

Les flux, on en reparlera…..

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