mercredi 27 juillet 2011

BAYONNE-BRUXELLES-LHASA

J’ai une voisine sympa. Je lui dit où je suis né, elle s’extasie : « Ah, oui ? mes beaux-parents, aussi, ils sont Bayonnais ». Du coup, j’extasie en miroir : « Génial ! comment ils s’appellent ? ». Un nom que je connais pas. Pourtant, je les connais mes concitoyens. « Normal, qu’elle me rétorque, ils se sont installés il y a cinq ans quand ils ont pris leur retraite ».

Bon. Des allochtones qui s’auto-proclament autochtones. Au fond de moi, ça me gratouille un peu. Au XVIIème siècle, mes ancêtres sont meuniers à Aritxague. Je me sens quand même un peu plus Bayonnais que les néo-retraités. Je dis rien, parce que c’est pas bien, surtout en ce moment ousqu’il faut pas faire entrer l’Histoire dans le débat sur la nationalité. Comme si la Nation n’avait pas d’Histoire. Je me force, je cherche à me convaincre. Mais ça me gratouille quand même….

J’ai un copain sympa. Il s’indigne : « Tu te rends compte ? Les Chinois, ils envoient plein de Chinois pour coloniser le Tibet. Des gens qui sont même pas Tibétains ! Alors, forcément, ça biaise les élections, le Tibet va disparaître sous la masse des émigrés étrangers ». J’approuve, je comprends. Et pas qu’un peu, je fais pas semblant. La situation, je la connais. Voir ci-dessus….

Ho ! c’est pas pareil… Moi, je vois pas la différence. Un pouvoir central qui favorise l’installation d’allochtones (attention, c’est pas des étrangers, faut choisir les mots), que tu sois à Lhassa ou à Bayonne, le résultat est le même. Mais le gouvernement français ne favorise pas ! Il s’oppose pas non plus. Même si ça crée des distorsions sociales, même si ça fait flamber les prix au point que les autochtones ne peuvent plus se loger, même si l’économie change doucement de mains. Au bout du bout, l’autochtone, il se sent viré de chez lui. Hé ! me dit mon copain Gérard, Niçois d’adoption et né à Tulle, je suis chez moi à Nice, c’est la France. Admettons. Admettons en miroir que le Han du Guangdong qui s’installe à Lhassa, il est chez lui vu que Lhassa, c’est la Chine. Ha, non ! Ça, on peut pas l’admettre. Il doit y avoir une sorte d’exception culturelle tibétaine. Un truc qui marche au Tibet mais qui marche pas au Pays basque ou à Nice. Faudra m’expliquer….

Quand tu te maries, tu échanges les consentements. Faut être deux à être d’accord. Pareil quand tu divorces. Et si les deux sont pas d’accord, la justice intervient. Plus ou moins vite. Mais ça, c’est réservé aux personnes. Pour les groupes sociaux, ça marche pas comme ça.

Prends Mayotte. On a demandé aux Mahorais s’ils voulaient être Français. Plébiscite. Oui à plus de 99%. On n’a rien demandé aux Français. C’est un mariage sans consentement mutuel. Peut-être que les Français, ils ont pas envie que Mayotte soit française, va savoir. C’est pareil pour tout. C’est vrai que les mariages forcés, ça marche parfois. Ou que ça marche un temps et après, ça marche plus.

Les consultations dites populaires, elles sont toujours biaisées parce qu’on ne consulte jamais les deux parties. Ou que les corps électoraux ne sont plus vraiment représentatifs. Des fois, je pense à Siné. J’ai toujours adoré Siné, son anarchisme, son anti-cléricalisme. Siné, le conchieur de la Nation. Sauf quand on a fait sauter sa maison en Corse. Alors, là, ça allait plus du tout ! Siné, il s’est emparé de la Nation comme d’un bouclier. Il était chez lui, en Corse, non mais !!!!! Pas un instant, il ne lui est venu à l’idée qu’il était en Corse comme un colon israélien en Palestine. Ou, à tout le moins, qu’il était perçu comme ça. Les grands principes, c’est toujours à géométrie variable.

On pourrait imaginer des consultations quasi-matrimoniales : d’un côté, on demande à un groupe « Voulez-vous vivre avec la France ? » et de l’autre, on demande aux autres groupes « Voulez vous vivre avec ceux-là ? ». Si tout le monde dit « Oui », banco ! on entérine. Si un groupe dit « Non », on se sépare. Peut-être qu’on aurait des surprises.

Bon, la mondialisation est passée par là. Il y a quinze ans, au Pays basque, près de 80% des habitants voulaient un département basque. C’est pas l’indépendance, un département. Juste une modification administrative. Une modification qui, par parenthèse, faisait partie des 101 promesses du candidat Mitterrand. On l’attend encore.

Aujourd’hui, le pourcentage a baissé. Les allochtones, ils se foutent totalement de ce symbole là. Et plus, il y aura d’allochtones, plus le pourcentage baissera. Comme au Tibet.

On en revient, encore et toujours, au problème du territoire. Y’a plein de géographes qui voient encore le territoire comme un état des lieux et qui lui dénient tout sens historique. Ils ne pensent pas qu’il faille songer au XIIIème siècle quand on planifie une autoroute. Ce qui n’empêche pas de poser, comme des crottes historiciennes, des panneaux au bord des autoroutes pour rappeler les richesses historiques des lieux.

Que la matière d’un homme puisse être historique aussi n’effleure plus personne. Tout simplement parce que l’Histoire complique les choses et n’est pas réductible à une base de données. Notre époque n’aime pas ce qui est compliqué.

Mais l’Histoire, elle est là. Elle gratouille sans cesse. C’est elle qui fait dire à certains, aux racines avérées, qu’ils sont plus Français que d’autres, ceux qui viennent de passer la porte. Mais c’est juridiquement faux ! Bien entendu. Il n’empêche que ça gratouille, que la trace est là et que personne ne peut la gommer. On peut mettre des mots, parler de communautarisme, de chauvinisme, d’égoïsme, de racisme. On peut approuver ou rejeter, on ne peut pas nier l’Histoire. Et on ne peut pas nier que l’Histoire n’est pas équivalente et que sa lecture n’est pas la même. Pour moi, l’esclavage est un objet d’études, un peu froid. Pour mes copains antillais, c’est beaucoup plus présent. Il m’arrive de déconner avec. Eux, ils ont pas le même sens de l’humour.

C’est encore plus prégnant quand il s’agit de territoires. Un territoire, ce n’est pas abstrait. C’est des siècles d’utilisation, de mariages, de labours. C’est une culture, une langue, des musiques, des odeurs de cuisine. Des signes impalpables et qu’on s’approprie. Du ressenti mêlé à du savoir. Un ensemble qu’on ne peut partager qu’avec ceux qui en ont les codes, c’est à dire avec nos semblables. Le beau-père de ma copine qui s’autoproclame Bayonnais, que ressentira-t’il s’il entend dans un bistro du Petit Bayonne quelqu’un entonner le chant des Tilholiers ? Que sait-il des tilholes, ces embarcations chargées de vider les bateaux ancrés sur le fleuve ? Que sait-il des tilholiers, nom donné dès la Renaissance aux lamaneurs de la ville ? Et s’il sait, réagira t’il comme moi dont un ancêtre était jurat de la corporation ?

Peut-on passer sur ces différences ? Peut-on gommer l’Histoire ? Peut-on considérer comme négligeable ce mélange de faits historiques et d’expériences personnelles ? Qu’on le veuille ou non, l’allochtone sera toujours considéré comme un autochtone au rabais par les autochtones ancrés dans leur Histoire. Il ne sert à rien de s’indigner, de protester ou de refuser. C’est juste un fait.

Le citoyen du monde n’existe pas. Celui qui est de partout n’est de nulle part. Ce peut être une posture intellectuelle mais elle est immensément minoritaire. La plupart des citoyens sont ou se veulent d’un territoire. Ils grattent, fouillent, cherchent. Les plus concernés vont faire de la généalogie ou de l’Histoire. On va se choisir un territoire. On sera Belge ou on se bornera à être Flamand. On sera Basque ou on voudra se préciser Souletin. On élargit ou on rétrécit son champ d’appartenance, c’est à dire son territoire. Mais, dans tous les cas de figure, on le délimite. On peut dire aussi qu’on le limite. Ben oui, on a le droit d’être limités.

Ce territoire limité sera souvent brandi comme un drapeau. C’est d’autant plus facile que la médiatisation y pousse, que la politique y aide. C’est d’autant plus facile que le vocabulaire courant est imprécis, presque vulgaire. Tiens, reprenons les Antilles. C’est quoi être Antillais ? Haïtien ? Ben oui. Jamaïcain ? Aussi. Cubain ? Evidemment. Antillais, c’est une appartenance géographique. Alors ? Antillais de France ? Mais ce peut-être un Dominicain vivant à Strasbourg. Français des Antilles ? Ce peut être un Béarnais vivant à la Guadeloupe. Bref, c’est un bordel sémantique. Mais dès qu’on fait appel à l’Histoire, ça se range, ça s’ordonne.

On en reparlera…..

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