vendredi 4 janvier 2013

ET ÇA LES ETONNE !!!!

Branle-bas médiatique ce matin : Virgin est en dépôt de bilan. Alors, ça filme, ça interviouve. Comment est-ce possible ?

Je sais pas si vous avez remarqué, mais à chaque coup éditorial, les télés, elles filaient vers le Virgin des Champs-Elysées où un jeune homme bien mis expliquait doctement le succès de Harry Potter ou des 50 nuances de gris. C’est bien, coco ! On parle de livres, tu interviouves un libraire ! C’est pro….

Là, on interviouve les responsables syndicaux. Les mecs, ils pestent, ils râlent, mais ils se demandent pas si ce qu’ils appellent une librairie en est vraiment une. Ils sont libraires. Libraires autoproclamés, vu qu’ils vendent des livres. Tu vas chez Virgin, tu parles à un vendeur, il te faut dix minutes pour comprendre que c’est pas un libraire que t’as en face de toi. Un vendeur certainement. Un magasinier, tout à fait. Mais pas un libraire. Pas un mec qui connaît le livre, qui peut te sortir trois éditions d’un texte. Tiens, vas dans un de ces magasins, choisis. FNAC, Virgin, Cultura, ou un hyper. Demande un bon livre, d’un bon auteur, par exemple les Contrerimes de Paul-Jean Toulet. Tu verras combien te le sortiront.

Je prends pas l’exemple au hasard. Les vendeurs, y’a quelques années, ils faisaient des piles avec un livre de Raphaelle Billetdoux : Prends garde à la douceur des choses. Un vrai best-seller, un truc qui a dépassé les 100 000. Le titre est un vers de Toulet, extrait justement des Contrerimes. Combien le savaient ? Et combien s’en souviennent aujourd’hui ?

Les syndicalistes de Virgin ou de la FNAC, ils ont pas fait leur boulot de syndicalistes, ils ont jamais interpellé leur direction pour lui dire que le fonctionnement de leurs machines à vendre dévalorisait leur savoir de libraire. Mais avaient-ils ce savoir ? Avaient-ils le sens de la culture ? Quels syndicalistes ont interpellé Pôle-Emploi pour s’indigner que la librairie soit considérée comme un métier de loisirs ? Aucun. Ils se foutent totalement des livres et de ce que représentent les livres.

On en a déjà parlé (http://rchabaud.blogspot.fr/2012/10/la-fnac-rome-le-luxe.html). Les vendeurs de Virgin, y’a qu’un truc que j’ai envie de leur dire : bien fait ! Vous allez vous retrouver à Pôle-Emploi qui va vous proposer d’aller chez Decathlon ou Joué-Club. Vous y ferez le même métier, réceptionner des trucs commandés par des ordinateurs, gérer des stocks en fonction des statistiques de vente et faire des piles de ce qui se vend aujourd’hui. Sauf que vous pourrez plus vous coller l’étiquette culturelle qui semble tant vous exciter aujourd’hui.

Y’a un syndicaliste qui dit : « Notre disparition va profiter aux petits ». Il a tort. Il y a des milliers de petits libraires qui fonctionnent comme eux. Au lieu de faire des piles de Lattès, ils font des piles des Arènes, mais ils font des piles quand même. Des piles de nouveautés. Ils ont gommé allégrement ce qui fait la réalité du livre : sa dimension historique. Qui, à la sortie des 50 nuances, a eu le culot de faire des piles d’Histoire d’O et d’expliquer aux clients qu’ils pouvaient choisir l’original de l’histoire, mieux écrit, plus fin, plutôt que de se précipiter vers un pâle plagiat ?

Mieux encore : qui a expliqué qu’entre la réédition du livre de Dominique Aury et l’original paru chez Pauvert, il y avait un monde, le monde qui sépare le plomb de l’offset ? Tout le monde sait que la frappe du plomb est plus nette mais moins régulière, que le papier est différent, plus sensuel au toucher, qu’on trouve parfois les minimes chiures de mouche faites par l’encre qui jaillit au moment de la frappe du plomb sur le papier. C’est le même texte mais ce n’est pas le même livre. En plus, l’original est cousu, pas collé. Et libraire, ce n’est pas vendre des textes, c’est vendre des livres.

Libraire, c’est ça. Ne pas vendre un livre, mais comparer, offrir la comparaison au client, entre deux (ou dix) textes et entre plusieurs versions du même texte. Mais il faut de la place ? Oui. Les librairies ne sont pas extensibles. Pas aux Champs-Elysées, c’est certain, loyer oblige. Ailleurs, oui. Et les vrais libraires le savent (http://rchabaud.blogspot.fr/2011/09/au-bonheur-des-livres.html). Les vrais clients, aussi.

Pas la peine de me dire que je suis méprisant. On me l’a déjà dit. Il ne faut pas confondre mépris et vergogne. Dans le monde culturel, un peu de vergogne ne messied pas. Dans le monde culturel, l’essentiel est le savoir et le savoir conduit à prendre de la hauteur. Forcément, le regard change.

Ho ! disent les spécialistes de la culture quantitative. C’est la musique qui plombe Virgin, pas le livre. Mais c’est pareil, mes petits lapins. Quel disquaire chez Virgin peut parler musique ? Proposer cinq éditions des Noces de Figaro ? Te dire que Karl Bohm conduit parfaitement, colle sensuellement à la partition, mais que Kiri Te Kanawa est une comtesse parfaite ? Ou te proposer le CD de Karl Bohm et la vidéo de Ponnelle qui en est un parfait complément ? Je te fais chier avec mes références classiques ? No problem. Cherche donc un disque d’Elmore James, le maître du slide. The sky is crying, par exemple. Cherche la discographie de Chavela Vargas, la plus grande chanteuse mexicaine du siècle. Ou Mercedes Sosa. Ou John Lee Hooker qui a tant inspiré les Rolling Stones. Tu trouveras trente titres des Stones et, au mieux, un John Lee Hooker. Parce que c’est pareil. Aucune musique ne sort de rien et le bonheur, c’est de retrouver les filiations, de reconstruire l’histoire de ce qui te fait vibrer, pas pour le plaisir de savoir, mais pour comprendre pourquoi tu vibres, pour mieux te connaître. Tu t’en fous aussi ?

Tu t’en fous de vivre dans un monde sans profondeur historique ? Tu t’en fous de vivre l’instant présent comme un chacal qui cherche une charogne jusque parce qu’il a faim maintenant. Je dis pas ça par hasard. C’est ce que font tous les mecs qui bouffent un bout de pizza sur un bout de trottoir, parce qu’ils ont faim maintenant et qu’ils sont incapables d’inscrire leur faim dans un processus temporel qui passe par l’achat de la nourriture, sa préparation, sa présentation et son inscription dans un monde social où l’heure du repas n’est pas indifférente. La culture, c’est juste le contraire de ça, c’est le refus de la satisfaction immédiate, de l’impulsion animale, de la pseudo-spontanéité qui te décroche du monde pour te faire vivre dans une bulle où ne compte que ton ego, rabougri parce qu’il est coupé de tout.

On en reparlera…

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