mardi 8 octobre 2013

LE RETOUR DES PYGMEES

Qu’on le veuille ou non, il y a des marqueurs de civilisation. L’écriture, par exemple…

Que les ethnologues se calment. Le ethnologues et les autres qui, pour caractériser l’art des civilisations orales, utilisent l’oxymore magnifique de « littérature orale ». Hé, les zozos, s’il y a de la lettre, y’a pas d’oralité.. Je sais, c’est commode. Mensonger mais commode. Z’auriez pu former un mot, je sais pas moi, paléologie ou logomythie, enfin un mot qui n’évoque pas l’écrit.Même "oraliture", je trouve ça suspect.

Il y a donc les sociétés avec de l’écrit et les sociétés sans écrit. En général, le chemin va du non-écrit vers l‘écrit. C’est que la parole, ça se reprend. C’est bien connu, j’ai qu’une parole…. mais comme j’en ai besoin, je la reprends. Formule éminemment politique. Et donc, pour éviter que le mec en face, il ne reprenne sa parole, on la fixe. En général, les spécialistes s’accordent à dire que l’écriture est venue du besoin de lever des impôts. En général, on considère l’écriture comme un progrès…

Dans le domaine des idées, l’écrit est la base, la pierre de touche, le fondement. D’abord parce que, quand c’est écrit, tu peux plus revenir en arrière. Ensuite parce que l’écrit laisse le temps, le temps de reprendre, de réfléchir, de trouver de nouveaux arguments. L’écrit offre en outre la possibilité de t’abriter derrière un autre écrit. Ton idée, elle te vient de X…. Ton argument, tu l’as piqué à Y… C’est plus des mots, c’est un texte auquel l’autre, contradicteur ou suiveur, peut se référer. Tu construis un vrai échange, avec des codes et des références communes. La communication est possible précisément parce qu’il y a un substrat commun. C’est étymologique : dans communication, il y a commun, l’idée de partager sur des bases communes. Ne serait-ce que le langage. Si tu doutes, tu as des dictionnaires, tout un corpus de références qui permet de revenir à niveau.

Pourquoi je dis ça ? A cause d’un reportage de France-Télévisions qui affirmait avec aplomb que les textos remettaient la communication écrite à l’honneur. On s’écrit des messages plutôt que de se causer. Ben, les textos, c’est pas de l’écrit. Rien que la langue, tiens. J’en reçois, je comprends rien. C k t vieux. En plus, c’est court. Sur Tweeter, t’as droit à 140 caractères, autant dire rien. D’ailleurs tweeter, ça veut dire « gazouiller », pas « écrire ». Ou alors, on te permet de tchater, mélange de chat anglais et tchache. C’est de l’oralité avec un vecteur écrit, rien de plus.

Faire court, c’est pas communiquer….Il faut des mots, des silences, une langue qui cherche, qui se cherche. Et puis l’oralité, j’ai connu. Tous ces mecs qui te disent : c’est Baptiste qui m’a dit que… Qui c’est Baptiste ? Qu’est ce qu’il connaît au problème ?Ils sortent d’où, les arguments de Baptiste ? Et quand tu sors tes références, ta biblio, on te regarde comme un taré. Ou comme un intello ce qui signifie la même chose pour le mec qui te parle. Poujade disait : le poisson pourrit par la tête…

Alors, oui, on revient dans un monde de Pygmées où tout le monde utilise une sous-langue pour égrener de sous-idées qu’on appelle des stéréotypes. On emploie un vocabulaire conventionnel, de plus en plus réduit, de plus en plus « efficace », bref, on ne se dit plus rien. Tout en affirmant maîtriser les moyens de communication… Mais, bon Dieu, depuis quand l’échange des banalités les plus crasses fait il sens ?

Le phatisme a gagné. C’est comme ça que Jakobson appelait les mots et les phrases inutiles : les éléments phatiques du langage, ceux qui ne servent à rien d’autre qu’à essayer de rester en phase avec l’interlocuteur. Tu vois ce que je veux dire ? Ben voilà…Euh… Juste occuper l’espace pour dire « je suis là ».

Bon. Jakobson, c’était un linguiste. Son livre est publié aux Editions de Minuit.

Pour ceux qui ont besoin de références…

On en reparlera…

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