jeudi 28 juin 2018

LA ROUTE DE LA SOIE (2)

Jean Chesneaux m’avait collé un drôle  de pensum : l’analyse du Chinese Recorder and Misionary Journal. C’était un gros mensuel qui faisait le point sur l’activité missionnaire anglo-saxonne en Chine et publiait des articles de synthèse sur la société chinoise, son évolution et les rapports qu’il fallait entretenir avec elle. L’une des obsessions des copains de Pearl Buck étaient les pieds bandés des Chinoises. Parfois, l’insignifiance est signfiante : les pieds bandés justifiaient la canonnière.

Une autre obsession était une idée qu’on qualifierait aujourd’hui de « géopolitique ». Les penseurs du Chinese Recorder avaient remarqué que le monde évoluait autour des mers : l’Antiquité (connue) autour de la Méditerranée, l’époque moderne autour de l’Atlantique, ce qui traçait la voie de l’avenir ; le monde futur serait structuré par le Pacifique. Ça tombait bien : nos géopoliticiens venaient de la côte Est du Pacifique et travaillaient à bâtir les terres de l‘Ouest. Ils étaient au bon endroit au bon moment ce qui justifiait à la fois leur présence et leur action. Dieu était grand !

Cette idée a perduré longtemps. Elle survit dans les dizaines d’articles sur la mer de Chine qu’on nous inflige à longueur d’années. La libre circulation maritime dans la mer de Chine est indispensable au développement de la zone Pacifique (plus particulièrement la façade orientale, i.e. les U.S.A.).

Les Chinois, qui connaissent bien la géographie et n’ont pas subi le lavage de cerveau américain, considèrent l’idée avec suspicion. Depuis un demi-siècle, les bateaux ont atteint leurs limites. Il est difficile de dépasser la taille record de 500 000 tonnes, difficile et risqué, le Pacifique ne l’étant pas autant que ça, et surtout, il est difficile de diminuer les temps de transport. Si on ne peut pas transporter plus et plus vite, ça limite le développement. Ajoutons qu’on ne peut gagner de temps que par les canaux transocéaniques, lesquels ont le défaut de limiter les tonnages acceptables.

Ça ne les empêche pas d’avoir lancé un projet de canal au Nicaragua, pour doubler et remplacer Panama, mais c’est surtout pour défier les Américains car le projet n’avance pas très vite et son promoteur semble avoir disparu dans la nature. L’ouverture en 2020 est compromise.

Le pragmatisme chinois s’est donc mis au travail. Les trains vont plus vite que les bateaux. Ils dépendent moins des énergies fossiles et la Chine a fait de fantastiques progrès en technologie ferroviaire. Certes, il faut des infrastructures mais on peut les optimiser en doublant la voie ferrée par des autoroutes ou des gazoducs. Derrière la Chine, toute l’Organisation de Shanghai s’implique, notamment les Russes et les Kazakhs. On ne supprime pas pour autant les bateaux qui reviendront à leur fonction primitive : le cabotage entre les divers ports du sud eurasiatique.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre ce qui va se passer. L’Europe va devenir le plus gros partenaire commercial de la Chine, avec du commerce « direct », mais aussi en devenant la tête de pont du commerce sino-américain. En effet, la côte Est des USA sera beaucoup plus rapidement atteinte que par la route maritime qui oblige à passer par Panama et même qu’en débarquant sur la côte Ouest avec une traversée ferroviaire des USA.

A cet égard, je ne suis pas sûr qu’un traité comme le TAFTA ne soit pas une arme à double tranchant. Des marchandises chinoises embarquées au Havre garderont-elles leur origine asiatique ? Les USA appliqueront ils à ces marchandises les taxes prévues pour les Européens puisqu’elles transiteront par l’Europe ? Sans compter les dérives collatérales : la Réunion s’est positionnée toute seule sur la Ceinture maritime de la Route de la Soie. C’est le seul port important pour irriguer l’Afrique de l’Est. Bien joué ! Et quand j’écris « toute seule », je signifie bien qu’il s’agit d‘une initiative locale. Paris n’a pas bougé une oreille.

Quoiqu’il se passe, c’est une bonne nouvelle. En premier lieu, il faudra des transporteurs, des transitaires, des logisticiens. Le transport mondial impactera moins l’effet de serre. L’Europe bénéficiera de sa position géographique pour glaner les miettes du fantastique développement économique chinois.

Les géopoliticiens cléricaux américains n’ont fait qu’une erreur : croire que les limites et les frontières peuvent toujours être repoussées. A quoi, ils ont ajouté une bêtise : leur désir d‘imposer leur leadership et de mépriser leurs voisins.

Je ne suis pas naïf. Tous ces trains fonctionneront à l’électricité nucléaire. Je remarque simplement que l’EPR chinois, conçu par AREVA, fonctionne tandis que Flamanville ne sort pas de ses retards. Quand on collabore, on règle les problèmes techniques.

Avec les Chinois, la géographie reprend sa place. Et j’aime ça. Un géographe, ça pense avec ses pieds…..qui réfléchissent plus qu’un cerveau de sciencepotard.

On en reparlera….



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