vendredi 19 novembre 2010

EMILE ET ADOLF

J’ai trouvé une idée que j’aime bien et que j’ai déjà exposée : la corrida est une allégorie de l’éternel combat entre le savoir et la bêtise. C’est pour ça que l’Eglise a longtemps excommunié les matadors.

Facile à comprendre : le toro se doit d’être « limpio », propre, ce qui signifie qu’il ne doit rien savoir de l’homme à pied. Dans les élevages, l’homme est toujours à cheval. A contrario, le matador est un « maître » au sens des guildes anciennes. Il a été apprenti, compagnon puis reçu maître par ses pairs. Lui, il sait, il a appris à juger l’animal pour le tuer. Quoi que fasse le toro, quelle que soit sa bravoure ou son intelligence, il est là pour mourir parce qu’il ne sait rien de ce qui va se passer, parce qu’il ne sait rien de son adversaire. Celui qui ne sait pas doit mourir.

C’est pour moi un thème récurrent : le combat du savoir contre l’affect. Parce que le savoir peut être universel, pas l’affect. Il est impossible d’aimer le monde entier, impossible d’être ému par tout et par tous. Malgré la télé, malgré la presse. Chacun de nous garde ses petites haines et ses grandes indifférences. Encore que la haine fasse partie du domaine de l’affect. Raison pour laquelle les militants anti-corrida ont la haine si prompte envers leurs semblables humains et l’affect si hyperbolique envers les bovidés stupides. Parce qu’il faut pas rêver. D’un côté, il y a des hommes, de l’autre des bêtes.

Prenez Hitler…. Ben oui. Hitler. J’ignore son groupe sanguin mais n’importe quel antifasciste convaincu aurait pu recevoir du sang de Hitler. Ou de Franco. Ou de Mussolini. Ou de Staline. Parce que ce sont des hommes. Mon chien ne peut pas me donner son sang. Mon chien n’est pas un homme. Toutes les fadaises qu’on peut dire (plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien) ne sont que de la littérature, de mignonnes images à l’usage des enfants qui croient, grâce à Disney, que les chiens parlent comme des hommes.
Ben non. Ils parlent pas. Ils ne sont pas comme nous. Même le chimpanzé avec ses 99.9% de gènes identiques n’est pas un homme, ni même un presque homme.

La différence essentielle (mais ce n’est que la résultante de la combinaison de plein d’autres différences), c’est que mon chien, il est totalement soumis à l’affect. Il ne contrôle rien, ni ses peurs, ni sa faim, ni ses colères. Il les exprime avec sa structure d’animal social qui vivait en meutes mais il ne les contrôle pas. L’opposition homme/animal est toute entière contenue dans l’opposition affect /raison. Quand l’affect prend le pouvoir, on revient à l’état animal.

Pour passer de l’impulsion animale à la raison humaine, nous avons (nous avions) inventé une fort belle chose : l’éducation. L’éducation est cet instrument qui permet d’oublier l’état naturel pour atteindre au caractère humain. Rousseau ne dit pas autre chose quoiqu’on en pense. Il ne parle de la Nature que pour la dire rationnelle conformément aux croyances de son temps et il s’appuie sur elle pour rendre son Emile rationnel. Sur elle et sur les livres. L’éducation d’Emile est un parcours vers la Raison.

L’éducation, c’est ce qui va à l’encontre des pires défauts de l’animal : l’impulsivité, la spontanéité, le non-contrôle, tout ce qui le différencie de l’homme. L’animal a envie de mordre, il mord. Pas l’homme. En principe. Ceci étant, on en revient à une époque du « moi, je » où on n’a pas peur d’affirmer, non sans quelque fierté « moi, je suis sanguin » sans se rendre compte qu’on met en avant son animalité, pas son humanité qui suppose un contrôle. L’admiration se porte sur les artistes « spontanés », les musiciens qui n’ont pas fait de solfège et les graphistes qui ignorent la perspective. L’éducation, l’apprentissage semblent être des handicaps. En fait, c’est juste un truc de pouvoir : valoriser la non-connaissance est l’un des moyens que les gouvernants ont toujours utilisé pour conserver le savoir, c’est à dire le pouvoir. Pour moi, ça fait drôle : élevé avec Ferrat qui chantait Aragon, je me retrouve avec Bénabar qui se demande s’il va commander une pizza. Remarque, dans le même temps, je suis passé de De Gaulle à Sarkozy, c’est pas non plus le même rêve.

Au Néolithique, l’homme a domestiqué les animaux pour se faciliter la vie, pas pour se la compliquer. Le poulet, tu le prends, tu l’égorges, tu le plumes, tu le bouffes. Point barre. Il souffre ? Peut-être. C’est pas le problème. Faut pas rêver, ça fait un an qu’on le nourrit avec du bon maïs, c’est pas pour le regarder vieillir. Si je peux pas l’égorger tranquille, je l’élève pas, c’est aussi simple que ça. Il souffre pas, mais il vit pas non plus. On me l’a dit : « tu exagères, il y a des moyens plus humains ». Exact. Il y a les chaînes d’abattage des abattoirs spécialisés. Sauf qu’elles ne sont que le dernier maillon d’une chaîne qui passe par les élevages en batterie, les aliments chimiques tout préparés, l’industrialisation du poulet, industrialisation dont le bonheur de la bête n’est pas le souci premier.

Ce que je crois, c’est que le capitalisme a besoin des défenseurs des animaux. Leurs indignations conduisent toujours à des restrictions qui défavorisent les petits producteurs ou les producteurs familiaux et ouvrent la voie à l’industrialisation.

Il n’y a pas si longtemps, le boucher du village il allait voir son voisin, il lui achetait une bête, il l’emmenait dans son arrière-cour, un bon coup de merlin et le tour était joué. Je l’ai vu. Le boucher, il s’appelait Adolphe, Adolphe Bouheben. Et puis, on l’a obligé à aller à l’abattoir, à faire viser et contrôler. Adolphe, il a obéi mais il a augmenté ses prix. Forcément, 100 km aller-retour pour aller à l’abattoir et les frais d’abattoir, ça coûte. Monsieur Leclerc s’est installé au chef-lieu de canton, avec une viande moins chère, Adolphe a fermé. On m’affirme que c’est au nom de la santé publique. Il a jamais rendu personne malade, Adolphe. Au moindre doute, il aurait perdu tous ses clients, ça cause dans les villages. Et les exemples ne manquent pas d’intoxications alimentaires créées par de grandes marques de viande hachée et surgelée. Mais voilà, l’abattoir ça cache bien l’acte de mort, on a vu se développer des campagnes pour remplacer le merlin par des pistolets automatiques, on a même demandé l’anesthésie. Toutes ces obligations tendent vers un même but : l’industrialisation.

Dans nos campagnes, on ne tue plus le cochon. On ne tue plus rien, en fait, sauf en loucedé parce que c’est interdit. Une copine me l’a dit un jour : « ces cris du cochon, c’est horrible ». Ben non, c’est pas horrible au motif que c’est un cri. Au motif qu’on l’entend. A Auschwitz, on n’entendait pas et c’était bien plus horrible. A la campagne, on fait la différence : on sait bien qu’un cochon, c’est pas un homme. A la campagne, on a pas un animal, on en a quelques dizaines ou quelques centaines. Quand t’as un chien dans ton 50 m2, forcément tu t’attaches. Va t’occuper de 150 vaches, tu verras si t’as le temps de leur faire des mamours. L’animal reste à sa place qui n’est pas celle de l’homme.

C’est pas un hasard si le plus grand manipulateur de notre temps, Jacques Séguéla, publie un livre sur le quotient émotionnel. C’est son intérêt au minet rolexé vu que si tu analyses ses œuvres, si tu appliques à la pub ta raison, si tu résistes de tous tes neurones, tu t’empresses de ne pas acheter les produits qu’il vante. Il te préfère émotif, sensible, manipulable. Le pognon, tu le dépenses avec tes tripes, pas avec ta raison. D’ailleurs l’universitaire avec lequel il co-signe son œuvre est un prof de management, pas un biologiste spécialiste des émotions. Le livre de Séguéla vient à point nommé pour confirmer ce qu’on subodorait : l’émotion est l’un des moteurs du capitalisme. Ce serait une raison suffisante pour s’en méfier.

Quand on l’écoute babiller sur les plateaux télé avec son livre ouvert sur les genoux, on saisit toute l’ampleur de la manipulation. Séguéla parle d’émotions, mais il écrit sur l’expression des émotions. Clairement, l’important n’est pas de ressentir, mais d’exprimer un ressenti ce qui n’est pas exactement la même chose. Exprimer un ressenti, c’est le domaine de l’acteur. Il va même jusqu’à parler de l’Actor’s studio et, forcément, il oublie Stanislavski dont l’enseignement fut repris par Strasberg, mais qui avait le tort d’être communiste. Quand on écrit pour des managers, il faut savoir choisir ses références.

Le quotient émotionnel, qui semble tant pétri d’humanisme, est en fait à la fois un hymne au QI et une manipulation de l’esprit. Un hymne au QI car il faut être très froid et très intelligent pour faire passer une émotion que l’on ne ressent pas. Une manipulation car il s’agit d’obtenir un résultat qu’on n’obtiendrait pas autrement. Il s’en défend le fils de pub parce qu’il le sait et qu’il craint le reproche. Mais il soutient que ce n’est pas vraiment une manipulation dans la mesure où le but est louable. Quand j’ai lu ça, je suis revenu à la querelle qui opposa jésuites et jansénistes au XVIIIème siècle, les premiers affirmant qu’un mensonge n’est pas un mensonge si son but est louable, les seconds (des psychorigides) hurlant que, quel que soit le but, quand tu ne dis pas la stricte vérité, tu mens. Séguéla est un fils de Jésuite, un homme pour qui la fin justifie les moyens. Retour à Adolf.

Tout ceci nous éloigne de l’essentiel qui est une attitude que l’homme ne partage pas avec les animaux : la dignité. J’ai beau chercher, je ne vois de dignité que chez un animal: le toro de combat. C’est une raison de plus pour le tuer. Dignement.

On en reparlera.

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