samedi 6 novembre 2010

LES FILLES DE L'EST

J’ai regardé un reportage assez marrant : des descendantes d’Afro-Américains visitaient le Liberia à la recherche de leurs racines. Elles étaient superbes. Superbement caricaturales. Avec des fringues improbables, des lunettes de soleil en strass et l’émerveillement, comme le cœur. Au bord des lèvres.

Autour d’elles, les fils de ceux qui étaient restés. Faméliques. Pauvres à susciter des vocations d’Abbé Pierre. Faut être honnêtes, elles leur filaient des pièces. Ou des billets. Ça ne compte pas.

Et moi, vous me connaissez, toujours à chercher la question qui fâche. Je me demandais qui avait tiré le bon numéro à la roulette de l’Histoire. Parce que, y’a pas à tortiller. Le pognon, la santé (et le cholestérol), le bien vivre, c’était le lot des descendants d’esclaves. J’aurais été Libérien famélique que je me serais demandé pourquoi Papy il s’est tiré dans la forêt pour pas prendre le bateau. Je me serais dit : « quel con ! ».

Remarquez, j’aurais été moraliste que j’y aurais vu une espèce de justice immanente : Papy a dérouillé, ses descendants sont récompensés. C’est des trucs à vous faire croire en Dieu. Bon, ça tombe bien : mes Afro-Américaines, elles croyaient en Dieu. Et pas qu'un peu ! Elles avaient de bonnes raisons pour ça.

Y’a quelques années, j’étais à Sudak, en Crimée. Tous les bons guides vous le diront : c’est un port construit par les Génois et très actif du 13 eme au 14 eme siècle. Je me baladais dans la forteresse génoise et je ne comprenais pas très bien. Surdimensionnée par rapport au mouillage. Et mouillage pas terrible de surcroît. En rentrant, j’en parle à Pierre Gentelle. La question, c’était de savoir si la côte avait subi des modifications depuis six siècles. Alors Gentelle m’a conseillé de lire Jacques Heers.

Posez la question : qui a payé le plus lourd tribut à l’esclavage ? Vous êtes sûrs de la réponse : l’Afrique.

Ben non. Pas l’Afrique. L’Afrique, c’est peanuts. Deux petits siècles. Le plus grand réservoir d’esclaves de l’Histoire, c’est les pays slaves. Bon sang, mais c’est bien sûr. Slave et esclave, c’est la même étymologie. On a des traces très tôt. En Grèce ancienne, à Rome. Et ça a duré. Jusqu’au XVIème siècle. D’ailleurs l’assimilation slave-esclave, elle se fait pendant le Haut Moyen-Age, une époque où tous les esclaves d’Occident (et croyez moi, il y en avait) venaient des Balkans et des plaines d’Ukraine.

Ça expliquait Sudak. A côté de Sudak, il y a Bakhchisaray. C’est du turc. Bakhchisaray, c’était l’une des villes de la Horde d’Or, ces descendants de Gengis Khan établis en Russie du sud et en Ukraine. Ces mecs, ils faisaient ce qu’ils savaient faire. Ils razziaient les villages et ils vendaient les esclaves. Aux Génois de Sudak. Mais aussi aux Chinois. La blonde aux yeux bleus, ça faisait bien dans un gynécée à Xian ou Nankin. Dans les bordels de Gènes, aussi. De Gènes ou de Venise. Parce que faut pas croire, la Sérénissime République, elle s’est gavée avec la chair fraiche. Pourquoi vous croyez qu’il y a un quai des Esclavons à Venise ? Et Sudak, c'était ça : des entrepôts sur-dimensionnés parce qu'il faut plus de place pour des esclaves que pour des ballots de soie et un mouillage sans quais parce qu'on transférait les esclaves avec des barques.

C’était juste la poursuite d’une tradition. Les Romains, ils en ont récupéré des esclaves dans les plaines illyriennes. Y’avait que l’Adriatique à traverser (ou à contourner) et on pouvait se servir. C’était une époque où il fallait de la main d’œuvre. Comment vous croyez que l’Occident a résisté aux grandes épidémies ? Une bonne peste, ça vous détruisait le travailleur des champs. Alors, le marin génois augmentait les rotations, rapportait du bon Ukrainien bien costaud et la récolte était assurée. Quelques beautés aussi, histoire d’aider à la repopulation de la zone sinistrée. Le seul truc, c’était qu’il fallait pas que l’esclave soit catholique. Bonheur : ces gens-là avaient choisi Byzance contre Rome et donc, aucun problème de conscience. Des hérétiques, vous vous rendez compte ? On mettait donc les hommes aux champs et les femmes dans les bordels. A moins qu’un bon négociant s’en achète une pour réchauffer ses nuits. Vous avez compris que le blond vénitien, c’était un peu de blondeur importée de l’Est. Ça rassure : les Albanaises et les Roumaines qui tapinent à Paris sont les héritières d’une longue et riche Histoire, pas le fruit du hasard. Des reliques culturelles.

En fait, l’importation d’esclaves du bassin du Dniepr ou du Danube, ça a duré près de 20 siècles. Vingt siècles ! Même avec de petits bateaux, ça fait du monde. La différence essentielle avec l’Amérique, c’est que ça s’est dilué. L’orthodoxe finissait par se convertir au catholicisme romain et donc n’était plus esclave. Mais la peau restait blanche. Après quelques générations, l’assimilation était complète. Mais y’avait des Noirs ! Rien qu’Othello, tiens, il était Black. Y’en avait. Très peu. La première mention du mot « wolof », on l’a dans un registre des importations d’esclaves du port de Valence au 12ème siècle. Le secrétaire, il note avec soin. Parce que c’est pas banal. Les Noirs, ils arrivent avec les Arabes et les Arabes, c’est plus des adversaires que des partenaires commerciaux.

Bon, on va pas faire de comptabilité minable. Ça change rien. L’essentiel n’est pas là. Si la traite négrière s’est développée, c’est pour deux raisons essentielles. La première est qu’on pensait que des gonzes habitués au climat tropical bosseraient mieux en Amérique que des types accoutumés à se les geler. Raison géographique. La seconde, c’est que l’Eglise hésitait. Les orthodoxes, ils étaient quand même un peu chrétiens. On pouvait douter. Ils faisaient le signe de croix. A l’envers, mais ils le faisaient. Les Africains, on était sûrs du coup. Le signe de croix, c’était pas leur truc. Jésus, ils connaissaient pas. Pas de lézard avec Rome. Y’avait bien quelques emmerdeurs, style Las Casas, mais dans l’ensemble, le clergé faisait profil bas.

Bien plus qu’on l’imagine d’ailleurs. Quand Isabelle vire les Juifs d‘Espagne, les plus pauvres ont des problèmes. Pour partir, faut du fric. Alors, les marins génois, ils les transportent gratos. Viens, je t’emmène en Italie, tu me paieras à l’arrivée. Et à l’arrivée, zou ! direction le marché aux esclaves. On peut, c’est pas des chrétiens et, même, ils sont un peu déicides (c’est comme ça qu’on disait avant Vatican II). Le bonheur pour les Génois : l’esclave, il embarque tout seul et, en plus, il te dit merci. Bonus commercial, le voyage est court. Tout bénef.

Mais alors, il y a eu aussi des Juifs esclaves ? Ben oui. Mais alors ? Dieudonné ?

Dieudonné, il a pas lu Heers. On ne lit jamais ce qui dérange les certitudes.

On en reparlera.

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