lundi 1 novembre 2010

MANIPULATION ET COMMUNICATION

COMMUNICATION ET MANIPULATION

Le manipule, en français, c’est la poignée où l’on attache les ficelles d’une marionnette. D’où le mot « manipulation ». Manipuler, c’est faire bouger une marionnette sans que l’on puisse voir comment on la fait bouger.

C’est vieux comme le monde. Ça se fait inconsciemment, naturellement. Et des fois, c’est théorisé. En Occident, on a quelques auteurs qui ont bien traité du sujet. Machiavel, par exemple. Et plus récemment Goebbels. On admettra que ces auteurs n’ont pas très bonne presse. Moralement, je veux dire. Personne ne les accepte pour maîtres. Manipuler, c’est pas bien. Ça sent l’escroquerie, la tromperie.

L’une des bases de la manipulation, c’est la communication. Si on donne à son interlocuteur des informations tronquées ou erronées, on va le conduire vers nos idées, on va induire des comportements qui nous arrangent. Certains y voient les bases du commerce ou de la politique. Ce n’est pas faux. On ne peut pas tout dire. C’est long et compliqué. Alors, on simplifie. Par exemple, on choisit un bouc émissaire. Pratique et facile. Difficile d’expliquer aux Allemands de la République de Weimar les subtilités d’une situation économique catastrophique. Trop de paramètres. Charger les Juifs du fardeau est bien plus simple. Tout le monde comprend. C’est le socle du problème : réduire une explication à la compréhension des moins doués pour comprendre.

C’est le problème de la démocratie vont penser ceux qui pensent vite. Non. Ça n’a rien à voir avec la démocratie. Jean Lévi dans son beau livre sur Les Fonctionnaires divins nous le rappelle avec brio. Dans la Chine ancienne, le système impérial n’était pas vraiment démocratique. Il était pourtant basé sur la communication manipulatrice. Car même un système autocratique a besoin de l’adhésion du peuple, surtout quand le territoire est vaste et malaisé à contrôler. Si le peuple adhère à l’idéologie dominante, il est moins enclin à se révolter. N’oublions pas que, soumis à une dictature, les hommes peuvent voter avec leurs révoltes. Et même, des fois, se faire entendre.

Ceci nous donne une bonne base : c’est la taille du territoire qui permet de manipuler. Dans un village où tout le monde se connaît et connaît tout de chacun, il est difficile de dissimuler, de tronquer, de biaiser, bref de manipuler. La manipulation devrait être objet d’études pour les géographes. A partir de quelle taille de territoire peut-on mentir ? Ou, pour les sociologues, à partir de quelle taille d’entreprise ?

Les Empereurs chinois du IVème siècle avaient donc installé tout un système de communication relayé par les fonctionnaires de l’Empire. Les règles instaurées et les lois proclamées avaient une base idéologique qui facilitait leur acceptation par tout un chacun et c’est sur cette base idéologique plus que sur le contenu réel des lois que communiquaient les fonctionnaires.

Or, nous dit Lévi, le système s’est déréglé et est passé, magnifique expression, de la communication de manipulation à la manipulation de la communication. En d’autres termes, comme il faut communiquer pour manipuler, on en vient à manipuler la communication elle-même. Le contenu réel de la loi (ou de la décision) finit par ne plus avoir aucune importance. La communication devient un système auto-référencé totalement décalé du réel. Ce qui compte, ce n’est plus ce qu’on fait mais ce qu’on dit faire. On ne fait plus accepter la loi mais la communication sur la loi.

Un très bel exemple de la manipulation de la communication nous a été donné par la désignation de Ségolène Royal comme candidate du PS à la dernière élection présidentielle. Le sujet de la communication dans le cadre d’une élection aurait du être le programme de la candidate, ses aptitudes, son équipe. Il n’en a rien été. Le sujet était les éléments de communication (les sondages) qui la donnaient victorieuse. Le réel était évacué de la campagne au profit d’une réalité virtuelle qui prenait le pas sur toute autre considération. La candidate elle-même, manipulée par sa propre manipulation, ne doutait pas que l’essentiel était là. La communication la donnait gagnante, elle était donc virtuellement gagnante.

Naturellement, la réalité s’est invitée à la table du scrutin pour rappeler que virtuellement ce n’est pas réellement. La gagnante virtuelle est devenue une perdante réelle et elle n’en finit pas de le payer, sa défaite réelle étant grosse du virtuel disparu car elle a perdu alors qu’elle devait gagner ce qui est bien pire que de perdre alors qu’on pouvait gagner.

Autre magnifique exemple : les statistiques des manifestations. Jadis, quand on communiquait pour manipuler, on nous donnait des chiffres approximativement justes et la communication était chargée de faire coller ces chiffres avec l'idéologie du manipulateur. Désormais, on manipule directement le chiffre qu'on va communiquer. Mais, méééh, disent les moutons, les participants savent bien que c'est faux. Certes. Mais on s'en fout. Les participants qui savent que c'est faux, c'est moins de 5% de la population et ils sont contre le gouvernement (sans ça, ils manifesteraient pas). Donc, on s'en fout. On communique aux autres, à ceux qui étaient pas dans les manifs et qui peuvent être de notre côté. Par parenthèse, toute la communication politique ou presque est adressée aux 10-15% d'indécis. Ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous ne comptent pas.

La manipulation de la communication nous entraine dans un jeu de comparaisons inadéquates. On ne cesse de comparer ce qui n’est pas comparable, de transférer le jeu d’une table à l’autre. Le pouvoir d’achat des Français augmente : vrai, en moyenne. Faux, dans le détail. Le pouvoir d’achat des Français qui consomment se détériore alors que s’améliore le pouvoir d’achat des Français qui épargnent. Ce qui n’empêche pas que l’on plaide pour une relance par la consommation dont on sait, depuis au moins trente ans, qu’elle commence par détruire la balance des paiements puisqu’on consomme d’abord et de plus en plus ce que produisent les autres.

Le FMI se réjouit sans cesse de l’augmentation mondiale de la croissance alors que l’essentiel reste la disparité de cette croissance. Communiquer sur la croissance mondiale évite d’avoir à s’interroger sur les croissances locales. Mais là aussi, le réel nous rattrape. De plus en plus d’Occidentaux vivent une consommation de survie. Les partis extrémistes prennent la main et menacent la démocratie, déjà fortement touchée par l’absentionnisme croissant. Les communiqués de presse commencent à ne plus suffire.

En fait, on peut illustrer le propos ainsi : la communication de manipulation c’est quand un politique dit « Je vais dire que je vais faire… » plutôt que « je vais faire …. ». Le stade suivant, où nous sommes parvenus, c’est « je vais dire… », en éliminant l’action devenue triviale. Ne reste que la communication.

Mais le grand-duc reste nu…

On en reparlera…

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