samedi 23 octobre 2010

L'AMANT DE L'IMPERATRICE

C’est marrant comme on peut passer à côté d’informations importantes. Prenez Li Hongzhang. Si vous cherchez sur Google (c’est un bon miroir, mais sacrément déformant), vous saurez tout sur sa carrière militaire. Normal. Il a mis fin à la révolte des Taipings qui manqua de peu virer les étrangers de Chine. Alors, nous, les Occidentaux, c’est ce qu’on regarde. On dit aussi qu’il a forniqué avec l’impératrice Cixi et comme on est persuadés que la politique se fait au lit, ça nous plait bien.

Li était confronté à un problème : il fallait moderniser la Chine pour contrecarrer l’expansion des Occidentaux qui la dépeçaient. Alors, il a initié la politique yanwu que l’on peut traduire par « activités à l’occidentale ». Et il a inventé le système guang du shang bang que Chesneaux traduit justement par « contrôle d’Etat-gestion privée » (tiens, Chesneaux, il faudra en reparler de celui-là que les sinologues chics considèrent comme obsolète).

Li était confronté à un problème simple : le système bureaucratique, indispensable au contrôle politique, n’était pas doué pour la gestion des affaires à l’occidentale. A l’opposé, les entrepreneurs privés capables de gérer des affaires ne disposaient pas de capitaux suffisants pour les créer et se confronter avec les Occidentaux. D’un côté les hommes, de l’autre le fric. D’un côté l’économique, de l’autre le politique. Et pas de passerelles entre les deux.

Le système de Li, qu’il a mis en place dans les arsenaux de Shanghai, était fort simple . L’Etat finançait les entrepreneurs privés. L’argent sortait des caisses du gouvernement et les entrepreneurs privés faisaient des affaires. Quant au système bureaucratique, il contrôlait les entrepreneurs pour que l’Etat ne soit pas spolié. Chacun faisait ce qu’il savait faire. L’Etat traçait la stratégie et fournissait les armes, les entrepreneurs occupaient le terrain.

Ne pas voir que c’est ce système qui est à l’œuvre en Chine aujourd’hui, c’est tout simplement être aveugle. Normal. Sun Yat-sen admirait Li et Mao vénérait Sun Yat-sen. Il y a une filiation idéologique évidente.

Les conditions historiques n’ont pas permis à Li de développer son système comme il l’aurait voulu. Mais là où il a fonctionné, il s’est révélé efficace. Il portait en lui l’essentiel : permettre à l’Etat de développer et de contrôler une politique économique nationale. Certes, certains s’enrichissaient. Mais ils savaient ce qu’ils devaient à l’Etat et ils savaient surtout que toute déviation serait punie. L’Etat ne perdait pas son pouvoir, au contraire il le renforçait car il tenait les ficelles. Plus la marionnette est grande, plus fort est le marionnettiste.

Le système est comme une pièce de monnaie. Tu ne peux pas voir les deux côtés en même temps. Alors, tu choisis. Quand Cosco Pacific prend le pouvoir sur le port d’Athènes, tu regardes le côté « gestion privée ». Ça rassure la Bourse. Le revers, le contrôle d’Etat, tu l’oublies. Pourtant, c’est dans notre culture. C’est tout simplement les nationalisations de l’après-guerre. Renault, c’était ça. Sud-Aviation aussi (on en reparlera de Sud-Aviation, c’est une belle histoire). L’Etat trace la route, finance et l’entreprise renvoie ses résultats. A terme. Parce que ce n’est possible qu’à terme. C’est une vision stratégique, pas tactique. Mais Margaret Thatcher, fille d’épicier, n’avait pas de vision stratégique. Les boutiquiers, ça regarde la caisse du jour. Le thatchérisme, ce poujadisme qui a réussi, a cassé toute velléité de stratégie. Pour le boutiquier, tout investissement est d’abord une dépense, de l’argent qui sort de la caisse. Insupportable. La recherche est une horreur. D’abord, on ne comprend rien à ce que racontent les chercheurs. Et ils ont besoin de plus en plus d’argent pour chercher des choses dont on n’a aucune idée. Bref, demain coûte. Alors, on crée des bataillons de cost killers pour qui demain n’existe pas.

Je suis désolé, mais quand je regarde les hommes et les femmes qui ont mis en place le système français entre 1945 et 1947, je vois des penseurs, des humanistes, des gens qui avaient le sens de l’Etat, De Gaulle, René Cassin, Pierre Mendès-France, Louis Vallon. Un autre niveau qu’une fille d’épicier comme Thatcher et un acteur de seconde zone à la retraite comme Reagan.

Je suis désolé mais quand je regarde en arrière, je vois que le libéralisme thatchero-reaganien a pris naissance à la fin des années 70, au moment même où la Chine mettait en place sa politique contrôle d’Etat-gestion privée, celle-la même que nous commencions à démolir. Trente ans après, les résultats sont là. Nous nous enfonçons et la Chine domine. Et les caisses sont vides, ces caisses que le libéralisme disait vouloir protéger à toute force. Il est clair que les boutiquiers ont perdu.

En même temps, c’est normal. Nous avons un Président qui ne connaît pas la Princesse de Clèves. Comment imaginer qu’il connaisse Li Hongzhang ?

On en reparlera…..

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