samedi 30 avril 2011

BHL, LA CARTE, LES GODASSES

La soirée était douce et le champagne de qualité. L’armée française a le goût des bonnes choses. Je parlais avec un Colonel, un vrai, un au palmarès impressionnant. Je lui disais ma conviction que l’abandon du service national était une des causes de la régression sociale. Je dissertais sur les rites de passage et il souriait gentiment, comme on sourit à un enfant un peu simplet.

« De toutes façons, me dit-il, si nous devions faire face à une mobilisation générale, nous ne pourrions ni chausser, ni vêtir, ni armer les conscrits ».

Ho ! tu déconnes, mon colon. J’ai lu, moi. Je sais comment ça se passe. On sent monter la guerre, on fait tourner les usines, on entasse les godillots et les uniformes, on fait des piles de cartouches et, au jour dit, il ne manque pas un bouton de guêtre. Les jeunes gens affluent dans les casernes, on leur coupe les cheveux et en route pour la gloire. L’intendance ne suit pas, elle précède.

Ben non. C’est plus comme ça que ça marche pour cause d’Europe. Faut le savoir. Je le savais pas. J’ai demandé et la plupart de mes copains ne savaient pas. C’est simple, en fait. Les commandes militaires, c’est des commandes d’Etat. Et donc, ça doit faire l’objet d’un appel d’offres ouvert à la concurrence. Un appel d’offres international.

Déjà, ça doit être publié. L’Etat français va acheter dix millions de paires de rangers. Pour la discrétion, tu repasseras. Tout le monde est au courant. Les copains et les pas copains. Après, ça doit être ouvert et les résultats publics. Les godillots, c’est une société bretonne qui a une usine en Tunisie. Mais si c’est la grève en Tunisie ? Ben, c’est simple : y’a plus de godillots pour l’armée française, le temps que la grève se termine.

On va envoyer des soldats en Libye. Pour les godasses, c’est un retour aux sources, ou quasiment. Faudrait pas qu’on en ait trop besoin. Moi, j’ai l’imagination qui galope. Je me dis que Khadafi, il doit bien avoir des copains en Tunisie. Des copains qui pourraient bloquer la production de godasses. Du coup, nos bidasses, ils seraient obligés de refaire les soldats de l’An II et de partir pieds nus à la guerre. Pas pratique, on est plus en 1792, on a la voute plantaire délicate aujourd’hui.

Pareil pour les cartouches. On a un fournisseur aux Emirats Arabes Unis. On se bat quasiment que dans des pays musulmans et on achète nos munitions à un pays musulman. Faut avoir confiance, y’a pas à dire.

Tout ça, c’est public. On s’en vante pas trop mais ceux qui ont besoin de savoir, ils savent. Nous, on voit le Président faire des rodomontades, on admire. L’adversaire potentiel, il sait combien on a commandé de paires de godasses et il en a déjà déduit nos possibilités. Il sait. Ça peut le rendre inquiet mais ça peut aussi le rassurer. Nous, on admire le Président et l’adversaire, il pense « Cause toujours ».

Les spécialistes, ils vont te dire que le sensible, on se le garde. On sous-traite pas les chars Leclerc. Exact. Mais je suis pas sûr qu’on puisse conduire un char Leclerc pieds nus. Ou à poil, vu que les uniformes c’est pareil. Faut pas négliger les détails.

C’est assez rigolo. On te gave avec l’indépendance nationale, les capacités d’intervention de nos armées et on achète des pompes fabriquées en Tunisie. On est sûr d’un truc. L’armée défend peut être la France, en tous cas elle défend pas l’emploi en France. A son corps défendant, elle n’a pas le choix.

Mon Colonel, c’était un vrai Colonel. Le gouvernement décide, il obéit. Perinde ac cadaver. Dire qu’il était pas soucieux serait mentir. Il se rassurait (ou il me rassurait) en affirmant que, de toutes façons, on pouvait toujours réagir en urgence. Qu’on n’aurait plus jamais de conflits type Grande Guerre. Mais je sentais bien qu’il me baratinait. Que la situation avait été conçue pour la paix.

Là, on y est pas vraiment. L’angélisme est la colonne vertébrale de la politique. On intervient partout où on peut au nom de la protection des populations civiles. Autant dire qu’on a pas fini d’intervenir. C’est nouveau. Le Tsar, il pouvait pogromiser ses juifs et knouter ses moujiks, tout te monde s’en tapait. Pas d’ingérence. Le balancier a filé dans l’autre sens. On va s’ingérer partout où on peut. Va falloir des godasses et des cartouches, je vous le dis.

En fait, avec le Colonel, on s’était rencontré pour parler cartographie. Là, on reste dans la production française. Le Colonel, il avait qu’un souci, celui du changement d’échelle. Toute sa production cartographique, elle était automatisée mais il ne pouvait pas se passer de cartographes, de mecs qui décident que le changement d’échelle ne doit pas affecter tel ou tel élément en fonction du terrain. C’est pas un problème nouveau. La cartographie, c’est l’art de la tricherie vraisemblable. Tu peux pas tout mettre sur ta carte, sinon tu restes à l’échelle 1/1. Borges et Eco en ont parlé avec talent. Comme tu peux pas tout mettre, tu sélectionnes. Plus fort encore, tes symboles, ils sont jamais vraiment à l’échelle. Si tu veux que le chemin soit visible, tu dois l’élargir un poil. Tout ça, les machines peuvent pas le faire vu qu’elles fonctionnent en automatisme.

Mais, y’a pire. En fonction du terrain, tu dois privilégier tel élément contre les éléments équivalents. Tous les chemins ne sont pas égaux, tous les hameaux non plus. Et donc, il ne faut pas seulement des hommes, il faut en plus des hommes qui connaissent.. Pire encore, des hommes qui connaissent en fonction des moyens et des objectifs. Tu fais pas une carte pour des militaires comme une carte pour des touristes. La cartographie automatique, c’est du pipeau pour la télé. Dans la vraie vie, il faut des hommes.

On revenait à la première question, celle du nivellement. On fait des appels d’offres pour les militaires calqués sur les appels d’offre pour les écoles. On fait passer la procédure avant l’objet. Les moulinettes simplificatrices sont en marche. C’est vrai que le satellite, il te file des images de Buenos-Aires comme celles d’Abidjan. Sauf que t’interprètes pas Buenos-Aires comme Abidjan. Mais on demande aux responsables de prendre des décisions particulières avec des outils généraux. On te file le monde entier, démerde toi pour ton problème particulier.

C’est le fonctionnement des grands groupes marchands. On fait un magasin à Shanghai avec les procédures de Pontivy. Après quoi, on adapte. Mais les militaires, ils ont pas trop le temps d’adapter. Ils ont des mecs sur le terrain et c’est pas des parts de marché qu’ils perdent, c’est des hommes.

On en reparlera…

PS : alors que je finissais ce texte, j’ai vu une photo terrifiante dans Marianne. Devant une table chargée de cartes, l’inénarrable BHL et les autorités militaires rebelles libyennes semblaient prendre d’importantes décisions. Sur la table, ce qu’il y avait, c’était des cartes ONC et JNC de l’aviation américaine. Echelle 1/1 000 000° pour les ONC (en l’occurrence, la référence H-4) et 1/2 000 000° pour les JNC. I/1 000 000°, c’est l’échelle de la carte Michelin de la France. Tu te vois, toi, défendre Marseille avec une carte générale de la France ? En plus, c’est des cartes de vol à vue, des cartes aériennes. N’y figurent que les éléments pouvant aider un pilote à se repérer au sol quand ses instruments sont nazes. La toponymie est faiblarde et les voies de communications anorexiques, sauf les lignes de chemin de fer qui sont, depuis Blériot, un guide pour tous les aviateurs, même si elles sont désaffectées. Bref, dans le cadre des opérations en cours, ça ne sert pratiquement à rien. A rien, sauf a signifier le sérieux du philosophe mondain immortalisé dans la pose du preneur de décisions stratégiques. Marrant : dans la communication iconographique, la carte reprend ses droits. Dès qu’on veut faire l’important, on colle une carte au mur ou sur la table. Il faudra un jour réfléchir sur ce grand écart.

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