samedi 21 mai 2011

MA CONSCIENCE POLITIQUE DORT

Ne réveillez pas ma conscience politique. Elle dort. Elle dort si profondément que je l’ai crue disparue. Mais non. Il lui arrive (rarement) de bouger dans son sommeil.

Elle a mis deux ans à s’endormir. Deux ans pendant lesquels je lui ai proposé une expérience exceptionnelle. Vivre dans une HLM (oui, UNE, le H c’est pour Habitation, substantif féminin). Au départ, elle était vachement contente. Ma conscience politique adore la diversité, le prolétariat, les expériences difficiles et les combats politiques. C’est une vraie conscience de gauche, nourrie aux écrits du grand Karl, soigneusement élevée par de grands universitaires qui l’ont façonnée, éduquée, préparée aux lendemains qui chantent. Ma conscience politique a passé ma vie à espérer le Grand Soir.

Quand on est arrivés, elle et moi, elle était vachement sensible. Au point que mon patron de l’époque m’avait surnommé le crypto-communiste. C’est juste un mot qu’il avait lu dans un journal et qu’il répétait pour faire classe. Ma conscience, elle se marrait. Crypto, ça veut dire caché en grec et elle se cachait pas du tout. En plus, elle était pas communiste. Elle avait tourné le dos au PC lors de l’abandon de la lutte des classes. Comme c’est une conscience, elle avait conscience que la lutte des classes était sans fin. Même dans un état communiste. Qu’on l’appelle nomenklatura ou comme on veut, la classe dominante se reforme toujours et doit toujours être combattue au nom de l’égalité. Elle savait bien que le ventre est toujours fécond….

Pour la diversité, elle a été servie. Dans la cage d’escalier, il y avait des Sénégalais, des Serbes, des Ukrainiens, des Arméniens, des Tunisiens, des Marocains, des Camerounais. Avec des habitudes, des fêtes, des réactions différentes. Sur l’année, elle a eu droit à tout, au Noël orthodoxe et à l’Aïd. Et au foot. Elle aime pas trop le foot mais elle se fait une raison. La Coupe du Monde, c’est que tous les quatre ans et la France joue pas tous les soirs, ça limite le bordel, les télés à fond la caisse et les hurlements hystériques à chaque but. Sauf que la diversité change la donne. La télé numérique aussi. Là, t’es sûr que tous les soirs, y’a un voisin qui supporte une équipe. Même sans Coupe du Monde. T’as droit à la Coupe de l’Afrique et aux championnats nationaux. Forcément, les Ukrainiens, ils supportent Donetsk. Elle a eu du mal à s’y faire. Comme opium du peuple, le foot a remplacé la religion. Ou s’y est ajouté. T’as droit à l’Aïd et à Algérie-Maroc en direct. Ma conscience politique, elle sait bien que le peuple uni ne sera jamais vaincu. Elle sait aussi qu’avec le foot, il est pas près d’être uni, le peuple. Les Algériens vont détester les Marocains et les Angolais tirent à balles réelles sur les Togolais. Prolétaires de tous les pays, engueulez vous…

Dans ma tête, ma conscience politique, elle est pas toute seule. Elle cohabite avec ma conscience esthétique, ma conscience affective, ma sensualité (ça veut pas dire sexe, les sens c’est aussi l’odorat, l’ouïe et le goût). Entre autres. Des bouts de conscience qui lui donnent des arguments ou lui tapent dessus. C’est pas facile d’être conscience politique. Des fois, c’est carrément le bordel. Ma conscience historique, celle qui plonge ses racines dans mon terroir et mon éducation, c’est une vraie salope. Quand j’apprends le problème de DSK, elle réagit comme elle doit : « Bon, il a sorti sa queue, et alors ? ». Ma conscience historique, elle est assez machiste, je dois dire. Alors ma conscience politique, elle regimbe, elle lui sort tous les poncifs du féminisme, le respect dû aux femmes, les thèses selon lesquelles les femmes, c’est le prolétariat du prolétariat. Ça s’engueule ferme. En général, c’est ma conscience politique qui gagne. Les autres s’écrasent.

Là, elle dort. Elle vient de vivre deux années assez difficiles. Déjà, ma conscience esthétique lui a tapé dessus avec méchanceté et sans relâche. Forcément. Elle aime Rachmaninoff et le blues de Chicago. Alors, le rap à fond les manettes, ça la rend folle. Qu’est ce qu’elle lui a pas sorti sur la culture basique du voisin divers ! Déjà, pas si divers que ça le voisin. Sénégalais ou Ukrainien, il écoute la même musique. Pas grave. Ce qui est chiant, c’est que moi, je dois l’écouter aussi. Ma conscience esthétique, elle se sent très seule dans la cage d’escalier. Alors, elle se paye la fiole de ma conscience politique. Sur le manque de variété des choix culturels de populations variées. Sur les mecs qui chient en rappant sur le capitalisme avec des maisons de disque figurant au CAC 40. Sur les mecs qui vont à la mosquée prier pour la défaite des Américains avec des baskets Nike et des capuches NYPD. Ma conscience politique, elle encaisse. Elle cherche des arguments, mais elle en trouve pas trop. Du temps du Viêt-Nam, c’était plus simple.

Avec ma conscience sensuelle, même topo. Ma conscience sensuelle, elle aime pas trop le bruit. Elle aime qu’on parle doucement, sans élever la voix. Elle a été servie… Et puis, elle est sensible aux odeurs. Là aussi, elle a sacrément râlé. Ma conscience politique s’indignait : « Tu parles comme Chirac ! ».. « Je m’en fous, ça pue », répliquait ma conscience sensuelle. « Mais quand tu vas en Afrique, t’aimes ça ! » « En Afrique, oui…c’est au grand air, ça a un autre sens. On n’est pas en Afrique… » Indémerdable comme situation. Ma conscience politique, elle sentait bien que tout lui échappait.

Elle a fini par comprendre qu’elle bichonnait un internationalisme basé sur le nationalisme. Le Viêt-Nam, la Chine, Cuba, Che Guevara en Bolivie, tous ces combats qu’elle avait adoré, c’était juste des mecs qui se battaient pour être bien chez eux. Et puis doucement, elle avait glissé dans la défense de mecs qui se battaient pas mais qui voulaient être bien chez moi. Ils se battaient pas parce qu’ils avaient une armée de supplétifs qui se battaient pour eux : on les appelle les services sociaux. Mes voisins, ils allaient les voir et leurs problèmes se réglaient. Ils n’avaient rien à faire, même pas à comprendre le sens des imprimés à remplir. Mes voisins n’avaient aucune conscience politique et ça, ma conscience politique avait du mal à l’avaler. Elle regrettait Giap.

Faut dire que ma conscience historique l’aidait pas beaucoup. Chez nous, l’émigration, on connaît. L’Amérique a été peuplée d’émigrants basques. On a tous des cousins ou des copains en Californie, en Argentine ou au Mexique. Des qui ont réussi et des qui sont morts pauvres. Mais, morts ou vivants, ils se sont battus, ils se sont intégrés, certains ont pris des responsabilités politiques. Rares sont ceux qui sont revenus et le plus souvent, ils sont revenus seuls. Leurs enfants sont restés là-bas, ils n’avaient pas la nostalgie du pays natal, forcément. Le fils d’Antoine, tous les trois ou quatre ans, il vient voir son père. Une semaine maxi. Il se fait trop chier dans le village ancestral.

Ces émigrés qui reviennent on les appelle les Amerikanoak ou les Indianoak. Ma conscience politique, elle les a jamais beaucoup aimé. S’ils reviennent, c’est qu’ils ont fait fortune. Alors, ils respectent le pays qui leur a permis cette fortune. Et cette fortune (une bonne grosse aisance au niveau américain) en a fait de bons bourgeois bien réactionnaires. Le plus souvent, ils aiment les Républicains et ils ont du fric à Wall Street. Comme dit ma conscience historique à ma conscience politique « T’aimes pas leur conscience politique, mais au moins, ils en ont une ».

On ne peut pas vivre avec deux cultures au même endroit. Sauf à verser dans la schizophrénie. Le fils d’Antoine, une ou deux fois par mois, il va au Centre culturel basque. Et même là, il est profondément Américain. Il fait joujou avec ses racines, il exhibe quelques signes qui lui paraissent amusants mais ça ne va pas plus loin. C’est ma conscience géographique qui a raison : « on ne vit pas dans une mégapole américaine comme dans un village de la vallée de la Nive ». Sous-entendu que perçoit ma conscience politique : « on ne vit pas à Paris comme dans un village de Grande Kabylie ».

Alors, fatiguée, ma conscience politique a décidé de dormir. Ne la réveillez pas. Moi aussi, ça me repose.

On en reparlera….

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