lundi 30 mai 2011

LA VIANDE SUR L'OS

Mon grand-oncle disait « Il faut toujours laisser de la viande sur l’os » quand il donnait à ses chiens les reliefs de ses repas. C’est vrai que l’os, c’est bon pour les dents, ça donne du calcium, les chiens adorent ça, mais ça ne nourrit pas vraiment si on ne laisse pas de la viande. Et un chien pas ou mal nourri, ça ne travaille pas bien.

Les mecs qui nous dirigent, leurs chiens ne travaillent pas. Ils sont pourtant bien nourris avec des sacs de croquettes enrichies et vitaminées achetés au supermarché du coin. Et donc, laisser de la viande sur l’os, ils comprennent pas ce que ça veut dire. C’est pas dans leurs habitudes culturelles. L’os qu’ils jettent à leurs chiens, le plus souvent, c’est un os en caoutchouc fabriqué en Chine et acheté avec les sacs de croquettes. L’os ne nourrit plus, c’est devenu un jeu.

Du coup, ils laissent pas de viande sur l’os. A leurs salariés non plus. A leurs salariés, ils filent le strict minimum pour qu’ils ne crèvent pas. Ils pèsent, rognent, diminuent. Marx a déjà décrit cette situation (Marx, c’est qui ça ?). Le strict minimum pour reproduire la force de travail dont le capital a besoin. Le salaire au ras de pâquerettes. Et quand ça va trop bien, on file des primes. La prime, ça n’engage à rien. Le salaire, t’es obligé de le payer. La prime, c’est à ta bonne convenance. Le mec, il s’y attend pas, alors il remercie not’ bon maître. Et puis souvent, la prime c’est au prorata du salaire. Quand le smicard de base reçoit 20 euro (merci, patron), le patron prend cent mille euro vu que son salaire de base est cinq mille fois celui du smicard. Si pas le patron, sa garde rapprochée.

Le chien pas nourri, il maigrit. A la chasse, il est moins efficace. Pour garder les troupeaux, aussi. C’est emmerdant. Pour garder les troupeaux, on peut le remplacer par du barbelé ou des clôtures électriques. Tu dépenses un bon coup, mais après tu t’y retrouves. En économie, on appelle ça la délocalisation. A la chasse, le chien il va commencer par chasser pour son compte. Au lieu de débusquer le lapin, il va lui sauter dessus et se le goinfrer, histoire de se refaire le bilan énergétique. Le salarié, il peut être tenté de taper dans la caisse, d’accepter les cadeaux des fournisseurs, de perruquer (tu sais pas ce que c’est perruquer ? c’est utiliser les outils du patron pour faire du boulot personnel, pratique aussi vieille que le salariat). Bref de se démerder pour remplacer la viande qui manque sur l’os. Bon, quand l’atelier est délocalisé, perruquer, c’est pas simple.

Un bon moyen, c’est de filer les reliefs des repas des autres. Le chien, il va fouiller dans les poubelles du village. S’il a très faim, il va se faire une poule dans le poulailler du voisin. Pour les salariés, le premier cas s’appelle « minima sociaux ». Le second cas, on dit que c’est de la criminalité. Pour un politique, les mots corrects sont « assistanat » et « insécurité ». Dans le meilleur des cas, le village vient te dire d’enfermer ton chien. Sinon, ton clébard, il risque le coup de fusil assassin, histoire de protéger les poules.

Les mecs qui nous dirigent, ils n’ont aucune idée de l’intérêt de laisser de la viande sur l’os. A la ferme, il faut que le chien soit vraiment très affamé pour sauter sur son maître ou ses gosses. Le salarié aussi. Il va plus facilement se laisser glisser dans le désespoir et squatter les trottoirs qu’égorger le DRH. Pour l’instant, tout au moins. Ça peut aller loin.

Une année que je travaillais pour le Routard dans la région bordelaise, j’avais rencontré un historien local, au Bouscat je crois bien. Il avait travaillé sur les factures que les boulangers envoyaient mensuellement aux bourgeois locaux et il avait découvert que le budget du pain acheté pour les chevaux était supérieur au budget affecté au pain des domestiques. D’accord, un cheval c’est plus gros qu’une femme de chambre. D’accord, on était au XIXème siècle. Alors, l’historien, il trouvait que les temps avaient changé, il avait l’indignation historienne. Mais est-ce que les temps ont changé ?

Le dirigeant actuel n’a plus de chevaux. Il a une voiture, une grosse pour que sa femme (ou ses femmes), son gosse (ou ses gosses), son client (ou ses clients) soient bien installés. Confortables. La Porsche, ça mange pas de pain, ça suce du pétrole. Il faudrait comparer le budget pétrole de la Porsche et les gages du salarié philippin payé au noir pour faire le ménage (j’invente pas, c’est un cas réel et documenté). Je suis bien sûr qu’on découvrirait les mêmes écarts que chez le boulanger du Bouscat à la Belle Epoque.

Ecart. Le gros mot est lâché. On peut l’habiller autrement, parler de fracture sociale par exemple. Mais l’habit importe peu. Le chien qui ronge son os sans viande, il hume les effluves du gigot sur la table. Si tu surveilles pas, il va sauter sur la table et emporter le gigot au fond du jardin.

Le salarié de base est-il un chien ? C’est pas très beau comme image. Sauf que, peu à peu, il prend conscience qu’il est traité comme tel. Y’a plein de ruses communicantes pour le brosser dans le sens du poil. Ça commence à ne plus suffire. Au XIXème siècle, ceux qui avaient une conscience politique créaient des journaux pour informer, alphabétisaient pour permettre à tout un chacun d’accéder à l’information. Maintenant, on baigne dans l’information, elle circule dans tous les sens. Majoritairement, elle est vachement convenable. Encore que… Sous la pression des réseaux sociaux, les médias convenables se mettent à publier de l’info qui était cachée il y a peu. Le salarié de base, il comprend pas tout. Il peut pas réaliser qu’un mec va gagner en un mois plus que lui dans toute sa vie. Il va falloir répéter, donner d’autres exemples. Peu à peu, ça vient. On revoit le peuple descendre dans la rue. C’est ténu comme mouvement. Et ça ne donne pas trop de résultats.

La poudrière sautera quand un de ces mouvements réussira à inverser la tendance. A l’inverser vraiment ce qui n’a pas encore été le cas. Y’a des prémices mais ça va pas trop loin.

On en reparlera….

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