lundi 31 octobre 2011

LE SYNDROME CARRERE D'ENCAUSSE

Je l’écrivais lundi dernier : la clef de la crise est à Pékin. Aucun des commentateurs que j’ai écoutés ne parlait alors de la Chine et ça me rendait hilare. Dès jeudi, la Chine était au premier rang des préoccupations. Avec cette question récurrente : et si nous perdions notre indépendance ?

Vous posez pas la question : c’est fait. Depuis 2001, date d’entrée de la Chine à l’OMC. Je me souviens des commentaires : admettre la Chine à l’OMC, c’était un pas en avant dans l’harmonisation des relations internationales. Une sorte de normalisation. Comme si le commerce était la seule norme.

Personne n’a vu, personne n’a dit, que la Chine n’est pas un Etat comme les autres. On a écrit des milliers de pages sur cette différence. Avec un leitmotiv : ce n’est pas un Etat comme les autres mais il va devenir comme les autres. Le rêve est consubstantiel à l’homme.

En France (ailleurs, je sais pas), le responsable de cette attitude intellectuelle s’appelle Jean-Marie Domenach. Il est sinologue, professeur à Sciences Po. De ce fait, il a formé à l’analyse de la Chine à peu près tous nos décideurs. Tous nos énarques, ou presque, sont passés entre ses mains. Il les a modelés, instruits et ils sont aujourd’hui au premier rang des négociateurs avec les données intellectuelles fournies par Domenach.

Le fonds de commerce de Domenach, livre après livre, ce sont les faiblesses de la Chine. Il est atteint du syndrome Carrère d’Encausse. Vous vous souvenez de Madame Carrère d’Encausse ? Dans les années 80, quand l’Europe crevait de trouille devant l’URSS, elle nous expliquait que l’URSS était un empire éclaté et qu’il suffisait d’attendre pour qu’elle disparaisse. L’éclatement s’est produit, Madame Carrère d’Encausse a été propulsée à l’Académie parce qu’on était vachement fiers d’avoir eu une intellectuelle aussi clairvoyante. Aujourd’hui, l’URSS est toujours éclatée mais la Russie est dirigée par Poutine et je ne suis pas bien sûr que ce soit un progrès.

Domenach fait pareil. Nouveau Jean-Paul II, il s’exclame, livre après livre : « N’ayez pas peur ». Quand il parle de la Chine, il met sans cesse en avant de prétendues faiblesses. Par exemple, la Chine est secouée de révoltes locales. C’est exact. Ça fait trente siècles que ça dure. Le phénomène a été étudié par de nombreux sinologues dont Jean Chesneaux que Domenach méprise. Il me l’a dit un jour : « Chesneaux s’est toujours trompé ». Faut avoir peur de rien….

Le pouvoir maoïste (car il est encore maoïste, n’en déplaise à Domenach) connaît parfaitement l’importance de ces révoltes et leur symptomatologie. Il s’en est servi, il sait les reconnaître, il sait les maîtriser. Il n’hésite pas à faire tomber quelques têtes pour les calmer. Il sait surtout les circonscrire : une émeute au Sichuan n’aura pas de conséquences dans le Hebei.

Evidemment, on peut rêver. Attendre qu’une révolte locale entraine d’autres révoltes et que la Chine se soulève. Encore faudrait-il que cette révolte soit connue hors de son berceau. Avec un gouvernement qui contrôle étroitement les moyens de communication et qui muselle Internet, y’a pas trop de chances. Demandez donc à Google et à Yahoo si Internet est libre dans l’Empire fleuri.

Domenach sous-estime complètement le pouvoir de l’armée. Il n’insiste jamais sur ce point essentiel : c’est le Parti Communiste Chinois et non le gouvernement qui contrôle l’armée. On peut rêver à des élections libres mais si le Parti Communiste perd les élections, il conserve le contrôle de l’Armée. Ça relativise le changement de pouvoir. Peut-on imaginer un gouvernement dont le principal opposant contrôle la force militaire ? Non, ça va de soi. Ce seul fait nous donne une clef : le PCC ne peut pas perdre le pouvoir. C’est pas une situation normale à nos yeux d’Occidentaux. Mais, c’est un fait et il faut faire avec.

Domenach surestime le poids du capitalisme en Chine. Il hausse les épaules quand on lui cite les travaux de Madame Bergère (une ancienne élève de Chesneaux, voir ci-dessus) qui met en avant la faiblesse numérique des « nouvelles classes sociales » (en langue de bois chinoise, ça veut dire capitalistes) et leur étroit contrôle par le pouvoir politique. Et pourtant les jeunes gens qu’il forme n’auront affaire qu’aux nouvelles classes sociales.

Domenach oublie le lien historique entre Li Hongzhang, Sun Yatsen, Mao Zedong et Deng Ziaoping et l’importance dans l’idéologie chinoise des sociétés d’économie mixte (les fameuses State Owned Enterprises). Il est vrai que Chesneaux y voyait une clef de la Chine moderne et Chesneaux s’est toujours trompé (voir ci-dessus).

L’éclatement de la Chine est impensable. On peut aligner des dizaines d’arguments tirés de l’histoire et surtout de l’histoire des idées. Les choses sont bien ficelées. Le gouvernement chinois contrôle parfaitement la situation. Il le démontre sans cesse. Sûr de son pouvoir interne, il peut faire ce qu’il veut à l’international. Année après année, il avance ses pions et il nous encercle, dans une immense partie de go. N’oublions jamais que le go encercle l’adversaire mais ne le détruit pas. C’est toujours ça de pris.

Ce que Domenach oublie, c’est que le peuple chinois, dans son immense majorité, est derrière son gouvernement. Pas seulement pour des raisons économiques. Il y a aussi des raisons nationalistes et sociales. Les Chinois sont devenus les chefs d’orchestre du monde. Ils nous habillent, nous nourrissent et nous fournissent en smartphones. Nous ne pouvons plus vivre sans eux. Domenach aimerait qu’il n’en soit rien, que la Chine explose (ou implose) et qu’il succède à Madame Carrère d’Encausse à l’Académie.

En attendant, il forme et déforme des générations de décideurs et de journalistes. Il intervient dans toutes les télés, dirigées par ses anciens élèves. Il construit, jour après jour, une vision de la Chine qui n’a rien à voir avec la réalité. D’excellents sinologues en rient, rappellent son passé maoïste, s’affligent de le voir ainsi boucher les yeux et les oreilles. Mais que pèsent-ils face à l’institution médiatique ? Et qui aime écouter Cassandre ?

En attendant, nous nous appauvrissons, nous prenons des baffes et nous allons faire la manche à Pékin. Mais tout ceci, fidèles lecteurs, vous le savez depuis longtemps.

On n’a pas fini d’en reparler……

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