mardi 26 juin 2012

LE LOT-ET-GARONNE

C’était il y a vingt ans. J’avais une copine qui faisait des études d’agronomie. On l’avait envoyé en stage à Marmande. C’est comme ça que j’ai découvert le Lot-et-Garonne. Je prenais la route, toute droite dans les Landes. Quand tu sors des Landes, après Houeillès, la première ville, c’est Casteljaloux. Casteljaloux, ô Rostand ! C’est nous les cadets de Gascogne de Carbon de Casteljaloux…

Le Lot-et-Garonne, c’est la plus riche terre de France. T’as le sentiment que si tu plantes une canne, elle va faire des rameaux et fleurir. C’est un confluent de rivières, le Lot, la Baïse, la Garonne. Voilà des millénaires que tout ça alluvionne, dépose des sédiments arrachés aux Pyrénées et au Massif central. Ça te fait une belle terre, bien grasse, bien fertile. C’est des prairies, des vergers, des maisons à l’allure toscane. Le climat va avec, sans trop d’influences de l’Atlantique. Juste ce qu’il faut. En été, il fait chaud, bien chaud et en hiver pas trop froid. Un peu, c’est bon pour la dormance des plantes. Mais pas au point que ça gèle trop. Le printemps y est une merveille. Faut le dire : le Lot-et-Garonne, c’est le paradis.

C’est le paradis, surtout pour la tomate. Ha ! la tomate de Marmande. De Marmande ? pas du tout. Rien à voir. Marmande, c’est que l’étiquette. Ma copine, elle m’a fait découvrir. Les serres à plusieurs milliers d’euro l’hectare. La connerie absolue. T’as une terre de rêve, alors tu la recouvres de serres pour faire pousser tes tomates en hydroponique. C’est génial l’hydroponique, vu que ça supprime la terre. La tomate, tu la plantes dans un géotextile (c’est un truc à base de pétrole) et tu lui colles un goutte-à-goutte d’une solution de nutriments. C’est l’ordinateur qui gère le goutte-goutte. Tu contrôles tout : la croissance, la germination. Quand tu plantes, tu programmes pour avoir des tomates à la date où les cours seront les plus hauts. Et puis, au fur et à mesure, t’ajustes. En fonction de la production des Espagnols ou des Marocains, des cours de l’an dernier et de l’âge du capitaine. Bien sûr, plus ça avance, moins tu peux jouer. T’es jamais à l’abri d’un arrivage imprévu qui va faire baisser le cours au jour que t’avais prévu pour le jackpot. Là, tu pleures.

Plus con, c’est pas possible. Les Andalous, ils ont tout compris. Il suffit de longer la côte de Motril à Almeria. Après la Marmola, y’a plus de plages. Sur les plages, ils ont mis des serres. Pour gagner du pognon, vaut mieux des tomates que de l’Allemand survitaminé, gonflé de carotène B qui te fait la peau si tannée. Ben oui, avec le géotextile, on n’a pas besoin de terre, le sable suffit. Le géotextile, c’est un truc pour pays pauvres. Pas pour terres de cocagne.

C’est sidérant. T’as la terre, t’as le climat, t’as le savoir-faire, t’as la tradition. Et t’en fais quoi ? Tu masques la terre, tu supprimes le climat, tu jettes la tradition à la poubelle et tu produis le même produit que l’autre qui, en plus, importe du Marocain sans papiers pour baisser ses coûts. Tu te tires une balle dans le pied. Et après, comme dans le Vaucluse, on verra débarquer les Chinois, premiers producteurs du monde de tomates. Où ? Dans le Xinjiang, beau désert de sable, relisez Sven Hedin sur le Taklamakan. Merci le géotextile !

L’agriculture française, c’est ça. Des mecs installés sur la plus riche terre du monde qui se foutent de ce qu’ils ont sous les pieds. Les héritiers de siècles de tradition qui se débarrassent de tous leurs savoirs. Qui remplacent le blé par le maïs. Qui font vivre les canards par milliers et les cochons par centaines. Qui font semblant d’inventer quand ils détruisent. Les canards, c’est pas fait pour vivre par milliers à cause des maladies. Alors, on leur file des antibiotiques dès la naissance. Les cochons, aussi.

Ils ont une excuse. Le consommateur, toi, moi, il se fout totalement de la terre où pousse ses tomates. D’abord, il y connaît rien. Et puis ce qu’il regarde, c’est le prix. Le prix et la tronche de la tomate. Dans les serres à géotextile, on plante des tomates bien sélectionnées pour leur taille, leur couleur. Dans les serres à géotextile, la tomate, elle est vachement propre. Pas besoin de la laver. Même pas pour enlever les résidus d’insecticide qui font de la serre un biotope sans vilains vers qui pourraient la défigurer. C’est un produit « calibré ». Quel vilain mot ! Le calibre, c’est pour les canons, pas pour les tomates.

Le consommateur, toi, moi, en fait y’a qu’un mec qui lui parle : le proprio de la supérette. C’est lui qui lui murmure à l’oreille qu’il a choisi, exprès pour lui, les plus belles, les plus rouges, les moins chères tomates, et tout ça parce qu’il l’aime. T’imagines qu’il bande le consommateur. Tout ça rien que pour moi ! Pas la peine de lui parler de la terre du Lot-et-Garonne. Pas la peine de lui raconter comment on pince les tomates pour garder les plus belles, les plus goûteuses. En février, il se gave de tomates de Bretagne. La Bretagne, l’une des terres les plus pauvres que tu puisses rêver, un socle granitique où pendant des siècles on pouvait faire pousser que du seigle. C’est même pour ça que le consommateur, il aime aussi les crêperies bretonnes. Un plat de pauvres à prix de riches. Les Bretons, ils peuvent dire merci à Bayer et à Dusquesne-Purina. La chimie gomme le granite et couvre les plages d’algues.

Et donc, au jour d’aujourd’hui, le Lot-et-Garonne crève. Remarque, c’est une sorte de justice divine. Bien fait pour leurs gueules ! Ils avaient une terre qui rendait riche, grâce au Progrès ça sert à rien. Les premiers seront les derniers. Qu’est ce qu’on va en faire du Lot-et-Garonne ? Des fleurs ? Sous serre, les Equatoriens ont bouffé le marché. Des canards ? Les Landes, arides, stériles, sont n° 1. Et tout à l’avenant. Même pour le tourisme, ça ira pas fort. Y’a pas de plages. Le seul espoir, c’est une réserve gastronomique. Un endroit où iront ceux qui veulent des beaux et bons légumes poussés en plein air, à la bonne saison et qui y mettront les sous qu’ils mettent pas dans leur IPad. Le genre qui se dit qu’un IPad, ça coûte le prix de 10 kilos de foie gras supérieur et qu’il vaut mieux le foie gras. Si, si, y’en a.

J’ai pas parlé des pruneaux. J’aime pas trop ça. La prune, gonflée de jus, qui t’explose dans la bouche quand tu mords dedans, ça oui. Le pruneau, juste en bocal, dans un armagnac hors d’âge, oui aussi. Et sans modération. C’est des fruits. Cinq par jour dit le gouvernement. Alterne pruneaux à l’armagnac et griottes à l’eau de vie, c’est une exigence gouvernementale. Enfin, moi, c’est ma traduction des consignes étatiques.

On en reparlera… à Nérac, par exemple, sur la terrasse du château de Jeanne d’Albret. Ou à Casteljaloux, en souvenir de Rostand. Ou à Moncrabeau qui organise chaque année le championnat du monde des menteurs. Remarque, ils sont pas bons à Moncrabeau. Ils invitent jamais le petit Leclerc ou le patron de Carrefour. C’est pour pas déséquilibrer la compétition, j’imagine.

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