samedi 3 août 2013

ORCHICLASTE

C’est trop d’honneur. « Elle » me fait l’honneur d’un billet où elle me traite de casse-couilles. Ça, c’est vrai, elle est pas la première. Je préfère dire orchiclaste, c’est plus joli, plus sympa, ça a un côté religieux, secte minoritaire. Billet caractéristique où on mélange soigneusement des extraits de texte pour te faire dire le contraire de ce que tu as dit. Billet bien torché, enlevé, on peut pas nier, mais limite. Tu sais, le genre de trucs où si tu dénies, on te renvoie à la gueule : et ça, tu l’as pas écrit peut être ? Si, mais ce qu’il y avant et après, je l’ai pas écrit. Bon, on va pas se palucher les textes comme si on comparait deux versions des Essais.

Alors, je vais essayer de m’expliquer. Le même jour, « elle » fait un post sur les Bains de Secours à Sévignacq-Meyracq. Tu connais pas ? C’est un village béarnais, gris, tassé à l’entrée de la vallée d’Ossau, juste avant Louvie-Juzon quand tu viens de Pau. A l’entrée d’Arudy célèbre pour son marbre, même qu’il y a du marbre d’Arudy à Versailles.

Ça te parle pas ? Moi si. J’ai onze ou douze ans et mon chef scout a décidé qu’on ferait notre camp d’été à Sévignacq et donc, je découvre le Béarn « montagnard ». Le Béarn des Gaves, je connais, c’est mon terrain de jeux. Mais là, c’est pas pareil. La montagne est proche à toucher, les gens parlent pareil, Diou biban, mais rien n’est pareil. C’est moins ouvert, la végétation sent déjà la montagne et d’ailleurs, les vaches ont de grosses cloches au cou.. On est dans un autre monde. Première découverte : le Béarn n’existe pas. Il y en a plusieurs, selon que t’es dans une vallée ou une autre.

Tout ça, dans son billet, il n’en est pas question. Normal, c’est pas la question. Elle cause d’un restaurant, fort convenable au demeurant. Mais elle en cause comme si c’était à Pont-à-Mousson ou à Guingamp. Tout ce qu’il y a autour, tout cet environnement du Bas-Ossau disparaît. Et ça, ça s’emmerde. Parce que c’est chez moi (enfin, la banlieue de chez moi).

Chez moi. Je sais qu’elle ne peut pas comprendre. Son mec me l’a dit : ce n’est pas chez vous. Ho ! que si. C’est chez moi parce que les chemins sont bordés de mes souvenirs, que tous les noms me renvoient à mon histoire, mes histoires, que j’ai un cousin ici (cousin ou petit-cousin ou cousin de cousin, peu importe, c’est le clan familial), que le gamin que je rencontre et que je n’ai jamais vu, j’ai connu son grand-père, toutes ces choses qui font qu’un village n’est pas semblable à un autre. En Alsace, j’ai pas ça. Et donc, c’est chez moi.

Tout ça ne me suffit pas. Le discours, les madeleines qui renvoient les souvenirs, c’est bien joli, mais pas suffisant. J’ai donc bossé pour apprendre, pour comprendre où est la limite géographique et culturelle entre Labastide-Villefranche, bastide créée par Phoebus et Arancou, village basque distant de cinq kilomètres.. C’est quoi la limite entre deux fiefs ? T’as des trucs marrants : à Villefranque, près de Bayonne, j’ai des ancêtres qui portent le nom d’un moulin (classique) mais ce moulin porte un nom de Chalosse, à la limite des Landes. Comment est-ce possible ? Tout ceci suppose des relations, des combinaisons, des interactions qu’il faut comprendre pour déchiffrer le pays au-delà des apparences évidentes.

Et donc, mon pays, car c’est MON pays, je me le suis approprié, je l’ai senti, goûté, aimé mais aussi étudié, travaillé, analysé. Voilà trente ans que je fais cet aller et retour entre l’intellectuel et le sensuel.

Mais aujourd’hui, ça suffit. Mon pays est envahi d’allochtones (stricto sensu, ce ne sont pas des étrangers, on a le même passeport) qui débarquent et viennent m’expliquer ce qu’il est. C’est facile. Tu débarques, t’achètes une adresse et tu dis « c’est chez moi et je vais t’expliquer ». Ce que tu dois faire. Où tu dois aller. Comment ça marche. NON. Pas toi et pas en quelques jours. Et son copain me l’a dit : « vous n’êtes pas chez vous ». Gonflé quand même.

C’est une question de pudeur. Quand tu arrives chez quelqu’un tu ne vas pas lui expliquer ce qu’il est. Tu as la pudeur, de regarder, d’interroger, de t’informer, de parler. Alors, moi, les pseudo-Basques d’adoption qui viennent m’expliquer ce qu’est mon pays, ils me gavent. Grave. Parce qu’ils viennent me servir les stéréotypes (c’est l’horreur, le stéréotype) que tout le monde répète en boucle.

Son boulot, je l’ai fait. J’ai enquillé des restaus pour essayer de discriminer, j’ai noirci des pages pour tenter de guider le consommateur vers le meilleur possible. C’est pas simple.

Mais je l’ai fait de deux manières. Ailleurs et c’est juste une technique. Chez moi, et c’est autre chose. Parce que faire un guide touristique quand tes copains répètent à l’envie « Turistak, ez », non aux touristes, ça demande une certaine subtilité. C’est vrai, chez moi, je n’enquête pas, je ne choisis pas, je n’écris pas comme ailleurs. Parce que c’est chez moi.

Et, par voie de conséquence, j’amalgame. Je m’insurge contre la tomate chez moi (http://rchabaud.blogspot.fr/2010/09/linguistique-gastronomie-petrole.html)et donc je m’insurge contre la tomate ailleurs (http://rchabaud.blogspot.fr/2013/05/litalie-sans-les-tomates.html). Normal. Dans tous les cas, la tomate est devenue une sorte d’icône méridionale, un alpha et oméga du sud. Alors que, tous les gens sérieux le savent, du cassoulet au cottechine, le Sud est terre de haricots.

Il me semblait que notre boulot de journaliste-enquêteur était d'abord un lutte à mort contre le poncif. Vision antique à n'en pas douter.

Bon. « Elle » a besoin de torcher du texte. Ça oblige à aller vite. Ça oblige surtout à ne pas douter et à rassurer ses lecteurs. Et donc, à rejeter aux pourceaux, l’éventuel contradicteur. Où irait-elle si ses lecteurs doutaient d’elle ?

Calmez vous, belle amie. Le poncif ne fait pas douter. Il rassure. Sauf les orchiclastes qui préfèrent en rire….

On en reparlera…

PS : j’ai volé le mot « orchiclaste » à Gilbert Collard, avocat et député FN. Ça ne signifie pas une adhésion politique. D’ailleurs, si vous rencontrez Gilbert Collard, il vous dira « bonjour ». Moi aussi.

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