jeudi 26 décembre 2013

COMBATS DE COQS

Je n’aime pas les combats de coqs. Pourtant, je me battrais pour les défendre. Becs et ongles, je me battrais. Si j’ose dire…
Je le ferais parce que je suis libraire. Je le ferais parce que j’ai passé ma vie à essayer de transmettre du savoir, de l’histoire, de la connaissance et que les combats de coqs font partie de ce savoir. Ils ont à m’apprendre leur histoire, pourquoi ils passionnent certaines sociétés et laissent les autres indifférentes, comment ils se sont propagés et par qui. Ils ont à m’apprendre sur l’homme, mon semblable, mon frère. Même si je n’ai ni ses idées, ni sa culture, ni ses goûts, c’est avec lui que je partage le monde. Même Hitler ? Ben oui. Avec Hitler, j’aurais pu échanger : des mots, du sang, des organes, de la musique, des baffes. Avec un poulet, rien. Même si c’est un coq.

Ce poulet, il me fait penser aux poulets qui arrivaient de la ferme le samedi matin. La vieille Pascaline les attrapait, plouf ! sous le coude, et leur coupait la langue d’un geste précis. Le sang s’écoulait dans un bol, le volatile battait des ailes en éructant. C’est sûr qu’il devait dérouiller. Quand le bol était plein de sang, l’oiseau était mort. Bon à plumer pour le déjeuner du dimanche. Et pas que le déjeuner. Le dimanche matin, c’était le rituel de la sanquête. Le sang qui cuisait dans une poêle avec de l’ail et faisait une sorte de galette rougeâtre. C’était le petit déjeuner des hommes, avec moi, le plus petit, prioritaire. Beaucoup de sang, beaucoup d’ail pour me permettre de devenir un homme. Aujourd’hui, ceux qui veulent goûter la sanquête vont à Bordeaux, au restaurant La Tupiña. 20 euro, service non compris. La modernité, c’est le poulet électrocuté chez Père Dodu. C’est sûr qu’il bat plus des ailes en poussant des gloussements de douleur.

La sanquête, ça renvoie à pas mal de choses : l’idée que la manducation du sang, c’est bon pour les enfants, sang du poulet ou sang de l’ennemi, par exemple. Une vieille chose qui transite dans pas mal de communautés humaines, de l’Amazonie à la Gascogne. Ce poulet qui se vide de son sang me rapprochait, mais je ne le savais pas alors, de peuples autres, totalement différents mais avec lesquels, en tant qu’être humain, j’avais des choses à partager.

Il ne faut pas se tromper de combat et le seul qui vaille, c’est l’homme. OK, il est barbare, violent, égoïste, raciste, méchant. Moi aussi. Ça se voit pas parce que je fais des efforts, je me tempère, je me raisonne, je me lisse, je me police. Pas au point toutefois de m’émouvoir sur un poulet. Et surtout pas sur un coq trop maigre pour faire un coq au vin correct, ce qui est le cas de tous les coqs de combat. S’il y a un scandale, il est là : on tue des coqs trop maigres pour être bien cuisinés.

Je suis libraire. Au début de ma généalogie, il y a Gutenberg, Dolet, Elsevier, tous ceux qui depuis la fin du XVème siècle ont consacré leur vie, leur intelligence, leur énergie à transmettre du savoir, de la connaissance, de la rigueur. Pas de l’affect ou l’amour compassionnel et universel du poulet. Ceux qui ont privilégié et privilégieront toujours les boyaux de la tête contre la tripe du cœur.

Je suis libraire : les éditeurs m’inondent de carnets de voyages dégoulinants de bons sentiments, bondés d’enfants aux grands yeux qui font battre le cœur. Pas toujours comme dans la vie : la seule fois de ma vie où j’ai été braqué avec un couteau sur le bide, c’était à Bilbao, par deux petits Gitans aux grands yeux. Mon cœur battait. De trouille.

Je suis libraire : je suis inscrit dans une histoire, je sais que les livres du jour plongent leurs racines dans les livres d’hier et que mon travail consiste à démêler ces parentés, à retrouver ces cousinages, à séparer le bon grain de l’éternel et l’ivraie de l’obsolète. A trier, à sélectionner, à choisir, à censurer.

Censurer !! le mot est dit… Ben oui…Quand je refuse de vendre un livre pour un motif qui n’appartient qu’à moi, je censure. Même que des auteurs me l’ont dit, que je les censurais. J’assume. J’ai trop le respect de mes clients pour leur vendre des sous-merdes médiatisées. Je l’ai dit à ces mêmes auteurs, on a discuté de leurs livres, en général ils sont partis pas convaincus, ou convaincus que j’étais méprisant ou que je surestimais ma clientèle. Ce qui est exact. Un bon commerçant, c’est quelqu’un qui apprend de ses clients

Ben oui, quand je lis le travail d’un mec qui a passé vingt ans de sa vie à piocher un sujet, le journaleux qui croit avoir fait le tour de la question en trois semaines me fait rire. Au mieux. Le plus souvent me fait de la peine. Je suis libraire. Mon boulot, c’est de repérer les lacunes, les manques, les oublis. C’est comme ça qu’on peut vendre d’autres livres. Mon boulot, c’est de traquer l’insignifiance, les à-peu-près, la médiocrité que l’on devrait bannir du monde de l’imprimé, surtout aujourd’hui… Avec des gens qui avouent plus de cent titres au compteur quand Flaubert n'atteint pas la dizaine.

Mon boulot, c’est de savoir que si on baisse les yeux sur un livre, c’est pour mieux voir ce qui est au-dessus de sa tête.

On en reparlera…

PS : on ne dit pas « Gitans », on dit « gens du voyage ». Comme disait Coluche : « on ne dit pas Con, on dit Malcomprenant ».

PS2 : et le plaisir ? Le plaisir est dans la sélection…des livres, des amis, des femmes et des vins..

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