dimanche 16 mars 2014

SIMFÉROPOL

Aujourd’hui, mon copain Igor a du prendre une muflée d’anthologie.

Igor, je l’avais rencontré à Simféropol, capitale de la Crimée, sur un trottoir. Il était couché dignement sur ce trottoir où il exhibait ses disgracieux moignons. Je sais pas ce qui m’a pris, je lui ai filé 5 grivnas. Grosso modo, un euro au cours de l’époque. Et là, le mec me fait signe de pas bouger, se carapate sur les moignons comme un héros de Freaks et revient avec deux bières apportées par un copain. C’était la première fois qu’un clodo m’offrait un coup à boire avec mon aumône. Pour être franc, ce fut aussi la dernière. Et la seule.

Et là, j’ai bu la bière avec mon nouveau copain. J’en ai offert une au petit jeune qui avait fait le service et qui causait un peu l’anglais globish et le teuton. C’est ça la classe du touriste riche qui peut s’offrir un truchement.

Mon copain Igor, il avait sauté sur une mine en Afghanistan. Il le racontait avec une certaine emphase, en hurlant « boum » et en faisant décrire à ses bras une orbe quasi parfaite, façon danseuse du Bolchoï. On lui avait coupé les cannes un peu sous le genou, fort proprement par ailleurs et il était revenu au pays natal avec une belle médaille et une pension d’invalidité. Jusque là, on baignait dans le classique et je m’ennuyais un peu. La conversation du biffin de base n’est pas toujours excitante.

Et puis, l’URSS a explosé sous les coups de boutoir de la propagande américaine. Explosé d’abord. Dépecée ensuite. L’Ukraine a pris son indépendance. Du coup, Igor, il s’est retrouvé ukrainien, médaillé, mais plus pensionné. On lui a dit ça à l’Armée rouge : il n’est pas prévu de verser de pension d’invalidité aux étrangers. C’est qu’il était devenu étranger, Igor, et il l’avalait mal. Bon, l’attitude russe, elle est pas très élégante. Mais on peut comprendre : tu veux plus de moi, donc tu veux plus de mon fric. Démerde toi, t’es libre.Libre de choisir d'être dans la merde.

Pour être franc, il était pas le seul. Après, dans une belle manif, des comme j’aime avec drapeaux rouges, statue de Lénine et Internationale, j’ai rencontré des vétérans. C’est des petits vieux bien propres, bien ridés, avec des uniformes repassés au millimètre et des brochettes de décorations sur la moitié du sternum. Des vétérans du « second siège », c’est comme ça qu’on dit. Le second siège de Sébastopol. Le premier, c’est le nôtre, on connaît, on en a fait un boulevard. Le second, c’était plus rude. Y’avait pas de zouaves, y’avait que la Wehrmacht que les vétérans rencontrés avaient bloquée pendant plusieurs mois pour soulager Stalingrad. Un siège d’hiver, glacial, plombant. Un monceau de cadavres et de belles brochettes de médailles. Ils racontaient les vétérans, ils avaient l’âme francophile. Ils connaissaient Normandie-Niémen, Thorez et Jacques Duclos. Mais eux aussi, l’indépendance leur avait sucré les pensions. Ils se demandaient ce que faisait l’Europe. Après tout, les médailles ils les avaient gagnées en nous aidant, non ?

Les vétérans, pour être franc, je les avais rencontrés dans une manif à laquelle je m’étais joint. Je savais pas pourquoi je braillais mon Internationale mais, putain, que ces gens chantent bien. Et puis les drapeaux, ça vous avait un côté Potemkine.. J’ai plus l’esthétique prolétarienne que manga, c’est comme ça. Après, on m’a dit : j’avais levé le poing pour le retour à l’URSS d’avant, pour le retour du PCUS, et même, aux yeux de certains, pour le retour de Staline. Bon. J’ai payé mon coup, même aux vétérans, et on a causé. J’ai entendu des choses que j’aurais préféré ne pas entendre, comme quoi les droits de l’homme, c’est un luxe de pays riche, que l’indépendance, c’est de la merde quand on n’est plus soigné et plus nourri. Mes nouveaux copains, ils m’ont raconté les hôpitaux pourris, l’économie en panne, ils m’ont même emmené en banlieue, dans un logement où s’entassait une famille de quatorze personnes. Tout ça, j’ai déjà raconté. Le livre est épuisé.

Alors, forcément, je sais que ce soir, à Simféropol, mais aussi à Sébastopol ou à Sudak, y’a de la vodka qui coule. Je sais qu’ils sont heureux et je suis heureux pour eux. J’enrage un peu de voir le travail de propagande basé sur un seul fait : Poutine est détestable. Peut être, mais il a fait pour la Crimée ce que la Crimée attendait

Enfin, le monde devient lisible. La propagande américaine fonctionne à plein et regroupe les fadas du Dalaï-Lama, les angoissés de Poutine et les vomisseurs d’Assad. Toutes les belles âmes qui parlent de guerre et en ont peur, tous ceux qui bêlent pour un monde « moderne », ce qui ne veut strictement rien dire. En face, sûrs d’eux et de leur puissance, les héritiers des siècles précédents, ceux qui savent que le monde moderne est l’héritier des vieux conflits et des vieilles manières. Ceux qui parlent et ceux qui cognent.

L’Occident est à genoux. Pas encore pour prier, mais ça ne saurait tarder

On en reparlera…

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