mardi 2 septembre 2014

LA ROUTE DE LA SOIE

Ça n’existe pas. C’est juste un mot. Inventé par Ferdinand von Richthofen, géographe allemand et, accessoirement, oncle de Manfred von Richthofen, le fameux Baron rouge. Juste une manière de décrire succinctement les siècles d’échanges entre l’Est et l’Ouest de ce qu’on appelait jadis l’Eurasie.

Parce qu’au cas où vous l’auriez oublié, on peut aller en train de Lisbonne à Pékin. Parce qu’au cas où vous l’auriez oublié, il y a juste un pays d’écart entre la Finlande et la Chine. Ben oui. Tu quittes Helsinki, tu entres en Russie. Tu sors de Russie, tu es en Chine. Si c’est pas un ensemble cohérent qu’est ce que c’est ?

Et donc, depuis des siècles et des siècles, des gens parcourent cet ensemble cohérent en échangeant des marchandises et des idées. Des gens communiquent, partagent, facilement, sans avoir besoin de rien d’autre que leurs pieds. Depuis des siècles et des siècles, s’est construit en ensemble culturel mais aussi économique, entre voisins.

Et donc, voici une dizaine d’années, le gouvernement chinois a remis à l’honneur ce concept de Route de la Soie. Concept parce qu’il n’y en avait pas qu’une. Les échanges passaient par l’Asie centrale, c’est évident. Mais aussi par le Sud, par la mer. L’art grec arrive au Xinjiang chinois via l’Afghanistan. A Tourfan, à Dunhuang, les peintures bouddhistes sont influencées par l’art grec. C’est ce que les spécialistes appellent l’art gréco-bouddhique du Gandhara.

Le message était clair : nous vivons ensemble et nous n’avons pas intérêt à l’oublier. Certes, la Route de la Soie semble être aujourd’hui un titre pour brochure touristique. Mais justement. Passons derrière le miroir pour retrouver la réalité des choses.

Ce qu’il y a d’emmerdant pour certains, c’est que l’Eurasie pèse lourd : 54 millions de kilomètres carrés, (un bon tiers des terres émergées) près de 5 milliards d’habitants, des ressources géologiques énormes, une fantastique variété de climats et de pratiques agricoles.

En remettant l’Eurasie au premier plan, la Chine nous faisait un signe. Mais comme toujours, nos politiciens ne l’ont pas vu. Depuis Giscard et JJSS, ils sont obsédés par le modèle américain (http://rchabaud.blogspot.fr/2014/01/le-defi-americain.html). Au point que Sarko-les-talonettes allait passer ses vacances aux States. Et le mec se dit gaulliste ! On rêve. Pour nos énarques, l’Est de l’Eurasie, c’est la terre des Rouges, des fils de Marx au couteau entre les dents. En 89, l’Occident avait eu la peau du Traité de Varsovie et s’était persuadé que le marxisme n’existait plus. Ce qui est aussi con que de dire que le cartésianisme n’existe plus. Une théorie est toujours disjointe de ses applications.

Et donc, tout semblait d’une limpide clarté. L’Occident tellement intelligent parce que capitaliste avait eu la peau du communisme au point que même la Chine faisait du capitalisme. Et la Russie allait payer dans un splendide isolement toutes ces années de trouille que l’URSS nous avait infligé.

Nous (l’UE, l’Europe) avons donc tourné le dos à la Chine pour regarder à l’Ouest. C’est très con : vaut mieux regarder le soleil qui nait que le soleil qui meurt. Nous avons aussi tourné le dos à la Russie, encouragés par les anciens pays communistes qu’on avait fait entrer à flots dans notre système. Au premier rang desquels la Pologne dont on sait pourtant que toute son Histoire ne nous a apporté que des emmerdements. Les Polonais, ils ont donné l’exemple: dès qu’on les a fait entrer en Europe, pour nous remercier, ils ont acheté des avions américains, pas des Rafales. T’imagines la fiabilité de l’alliance avec des trous du cul de cette envergure ?

On a sacrément daubé sur l’avenir de la Russie, sur les oligarques qui achetaient des clubs de foot et dépensaient leurs roubles à Megève, à croire qu’il n’y avait que deux sortes de Russes : les riches mafieux et les pauvres bourrés. Et donc, on a aussi tourné le dos aux Russes.

Quand t’es tout seul, tu cherches des amis. Moscou a vu Pékin lui faire de l’œil. D’autant que, malgré les apparences et les différences souvent anecdotiques, Russes et Chinois ont déjà bossé ensemble. OK, c’était aux temps du Komintern et le costaud, c’était Moscou. Chaque pays a fait un peu de chemin vers l’autre et ils ont fini par faire Front Uni. Privé de Traité de Varsovie, Moscou s’est glissé dans l’Organisation de Coopération de Shanghai. Cahin-caha, chaque pays a trouvé ses marques. Entre marxistes, c’était plus facile. Poutine, marxiste ? Quand tu fais la carrière qu’il a faite, t’es obligé de connaître Marx. Alors, oui, Poutine a un versant marxiste, bien utile pour parler avec la Chine.

Doucement, à bas bruit, s’est tissée une alliance. Une alliance entre voisins. Dame ! ils ont plus de 4000 kilomètres de frontière commune, six fois plus que nous avec l’Espagne. Nous, engoncés dans notre mépris et nos certitudes, nous n’avons rien vu venir. Et aujourd’hui, ça nous pète à la figure. L’Europe prend des « sanctions » contre la Russie (je mets des guillemets parce que le mot pue le petit prof et le moralisateur de bidet) et la Russie nous fait un bras d’honneur. Tu m’emmerdes sur le gaz ? Pas grave. Aujourd’hui, le protocole pour la construction d’un gazoduc vers la Chine a été signé. Poutine annonce tranquillement que les sociétés européennes auront du mal à se réinstaller en Russie. Forcément : la Chine va prendre la place. D’ailleurs, cette semaine, Goldwind (entreprise chinoise) annonce installer ses premières éoliennes en Russie. Comme dit Cohn-Bendit : l’écologie apporte de la croissance. Certes, mais à qui ?

Je ne peux pas croire que nos gouvernants n’aient rien vu. Si moi, je peux voir se tisser de nouvelles alliances, un énarque, mieux informé que moi, doit le voir aussi. D’autant qu’on peut tout reprocher aux Chinois, sauf leur incommensurable franchise. Voilà quarante ans qu’ils disent et proclament qu’ils construisent le socialisme à la chinoise. Le mot important, c’est « socialisme ». Voilà quarante ans qu’ils disent et proclament que l’Eurasie a un avenir et que les mers séparent quand les terres rapprochent. Ils savent qu’on ne peut pas laisser seule une puissance comme la Russie parce que c’est ouvrir la porte à tous les débordements.

La boîte à conneries est ouverte. Le Président allemand affirme que la Russie a rompu de facto tout partenariat avec l’Europe alors que c’est exactement le contraire. L’Europe a refusé tout partenariat équitable avec la Russie qu’elle ne voyait que comme un marché, oubliant tout ce qui, depuis des siècles, a fait la grandeur de ce pays. L’Europe se réjouissait de voir la Russie à genoux. Surprise ! Elle se relève.

La Russie nous dit que le monde nouveau ne se fera pas sans elle. C’est aussi le discours chinois. Nous sommes là et nous comptons. Faire du fric, on sait. Aussi bien que vous et on le prouve chaque jour. Mais ce n’est pas l’essentiel.

Comment ? disent les Occidentaux. Qu’y a t-il de mieux que de faire du fric ? Ben, entretenir des relations de bon voisinage, par exemple. Ce que les Américains ne savent pas faire. Un proverbe mexicain l’affirme : Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis. Pour les USA, un voisin est un quasi-ennemi.

Nous vivons aussi le retour de la géographie, cette maudite chose aux yeux des politiques. La géographie qui nous oblige à regarder autour de nous pour voir où et avec qui nous vivons afin de savoir comment nous pouvons vivre.

Ça s’appelle l’Humanité.

On en reparlera…

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