Il faut arrêter avec les conneries. L’une des plus belles, c’est le coût de la santé. On l’utilise en permanence : le coût du tabac, de l’alcool, de la voiture, des particules, des métaux lourds, des pesticides….
L’Etat est un organisme de redistribution. Le seul coût qui lui incombe est la redistribution. Collecter des impôts, ça coûte. Répartir les sommes collectées, ça coûte. Mais que le fric soit filé à la Santé ou à la Défense ne coûte rien de plus. Tu peux le prendre dans tous les sens, c’est comme ça que ça marche.
La Santé et surtout la Mort, c’est du PIB, de la croissance, des impôts, des taxes. Plus t’es malade, plus t’enrichis le pays. Quand l’Etat construit un hôpital, il file du fric à un entrepreneur qui paye des salaires, des taxes, qui rémunère des actionnaires. Le fric que lui donne l’Etat repart dans le circuit puis revient à l’Etat. Les médecins des hôpitaux payent des impôts, consomment et payent de la TVA comme tout le monde. Quand j’étais petit, les Pompes Funèbres Générales étaient cotées à la Bourse de Paris. Ça a du sens quand même ! C’est Vivendi qui a racheté les PFG au moyen d’une OPA. Ceci signifie d’abord que la Mort est un business qui permet à plein de gens (entrepreneurs de Pompes funèbres, fabricants de cercueils, fleuristes, imprimeurs de faire-parts) de vivre et de générer de l’activité.
Parenthèse : les chiffres se truquent facilement. Prends le RMI ou le RSA. On te dit que l’Etat file X millions d’euro pour ça. Faux. Les mecs à qui tu verses le RSA, ils s’en servent pour vivre, pour survivre, pour consommer, ils vont pas à la Caisse d’Epargne. Toc, aussi sec, ils payent de la TVA qui retourne à l’Etat. Le vrai chiffre (impossible à calculer), ce serait le RSA hors taxes. Et, en plus, en consommant, ils filent le RSA à des épiciers qui vont payer des salaires et des impôts. Le RSA, c’est une subvention déguisée à la grande distribution vu que les mecs, ils vont pas chez Fauchon.
Le plus drôle, c’est que les mecs qui hurlent au coût, c’est des fonctionnaires de l’Etat. Dans le coût du cancer du poumon, il y a le salaire de Gérard Huchon. Tiens, Gérard, je te file une idée : renonce à ton salaire, tu allègeras le coût du cancer si tu le trouves vraiment trop lourd (je peux le tutoyer le Professeur Huchon, on a des souvenirs en commun).
Y’a deux moyens de parler de la santé (et de la mort, sujet corrélatif). Le plus utilisé, c’est l’affect. On chouine, on fout des images sur les paquets de clopes, on interroge les victimes. Quand tu dis la Mort, chacun voit sa propre mort. Ça marche bien. Le mec interrogé, il pleure ou il prend l’air sérieux du gourou au boulot. T’as vraiment le sentiment qu’on est en marche vers l’immortalité. Le sentiment, parce que, bien entendu, c’est pas vrai. On va tous crever, c’est pas une horreur de le dire. Le prof de fac, il utilise les techniques de Séguéla alors qu’il est l’héritier de Claude Bernard. Le coût, c’est l’estocade.
Le second moyen, jamais utilisé, c’est la froideur glaciale de l’économiste. Celui-là, tu peux toujours le chercher. On te dit jamais si le coût, c’est avec ou sans les taxes. 20% de différence, c’est pas rien. On compte jamais les bénéfices collatéraux. Et y’en a. Tiens, Eurocopter par exemple. On n’y pense jamais. Dans les années 70, quand on a créé les SAMU, il a fallu inventer des hélicoptères vachement performants, des qui pouvaient se poser partout, avec des moteurs fiables, une mise en œuvre simple. C’est Sud-Aviation qui s’y est collé avec les moteurs Turboméca. Le pognon investi dans les SAMU, il leur a garanti des marchés et il a permis le développement des petits hélicos type Alouette ou Ecureuil qui sont aujourd’hui le fleuron de Eurocopter. Les morts sur les routes ont élargi le marché de l’hélicoptère. Dans les Pyrénées-Atlantiques où Turboméca est un gros employeur, les morts sur les routes c’est la garantie du fric dans les caisses des épiciers.
Y’en a d’autres. L’industrie pharmaceutique française est au top. Normal. Les labos, ils avaient des ventes garanties avec les remboursements de la Sécu. Tu payes, mais en face tu as de la recherche et des emplois. OK. Y’a eu des abus. Les Français sont les plus gros consommateurs de médicaments du monde. Le mec qui te dit ça, en général, il sous-entend que c’est un scandale. Le scandale, ce serait qu’on soit pas soignés, je trouve. Va passer quelques jours à la Salpétrière, par exemple. Quand tu vois les compétences, le boulot fait au quotidien et si tu compares avec ce qu’était la Salpé il y a cinquante ans, tu comprends vite que la santé, c’est pas un coût, c’est un investissement et un investissement vachement rentable pour la société. Ça nous empêchera pas de crever mais si t’investis pour être immortel, c’est que t’as un problème de comprenette. Va à l’église, ce sera mieux pour toi.
Notre système de santé n’a qu’un défaut : son efficacité. Tous ces mecs hyper-compétents qui nous soignent, nous sauvent, nous aident, ils nous permettent de vieillir, de consommer à fond nos retraites. On vit pas plus vieux parce qu’on bouffe mieux ou qu’on a moins froid la nuit. On vit plus vieux en moyenne parce qu’ils nous sauvent de plein de trucs qui nous auraient valu le costard de sapin il y a trente ans. Et tu trouves que ça coûte ?
Quand on me fera un vrai bilan, un bien complet, on pourra peut-être discuter. Un bien complet, ça inclura, par exemple, la part du chiffre d’affaires de Monsieur Lagardère. Ho ! Lagardère, il a rien à voir avec la santé ! Tu crois ça, toi ? Dans tous les hôpitaux de France, Lagardère il possède des points Relay, il vend des journaux, des cadeaux et de l’eau minérale, il emploie du personnel, il paye des impôts. Il fait partie du système. Mais ça, les économistes de la santé, ils t’en parlent jamais. Pourquoi ? Parce que les chiffres ne sont pas disponibles. Comment tu peux savoir ce que gagnent les fleuristes avec les enterrements ? Alors t’en tiens pas compte. Comme tu tiens pas compte d’Eurocopter ou du mec qui peint les ambulances ou du taxi qui conduit les visiteurs à l’hosto. Tous ces innombrables bénéfices collatéraux qu’on ne peut tout simplement pas distinguer.
La vérité, c’est que tout est tellement imbriqué, intriqué, qu’on simplifie, parfois à outrance. On nous file des grandes masses alors qu’une société, c’est un réseau ténu. Boudon l’a dit bien avant moi mais lit-on encore Boudon ? C’est même comme ça qu’il a inventé la notion d’effet pervers dont tout le monde se gargarise. Les systèmes sont devenus non-maîtrisables car, du fait de leur complexité, on ne peut plus prévoir tous les effets d’une décision. Et donc, on sélectionne les paramètres sur lesquels on va agir et on prie pour que ça marche. On sélectionne les chiffres qu’on exhibe. Et on nous fait le coup du coût.
On en reparlera…..
On y parle peu de géographie. Rarement de politique. Encore que... On parle juste de la vie des hommes. C'est pareil.
dimanche 6 mars 2011
vendredi 4 mars 2011
TU CAUSES, TU CAUSES...
Lucchini adore Barthes. Le Barthes du Plaisir du Texte, le seul texte qui ne soit pas évidemment politique. C’est la clef du succès de Lucchini, il n’est pas politique.
Barthes, il avait créé avec ses copains Friedman et Morin (tiens, on n’en parle plus d’Edgar Morin, trop sulfureux) un truc politique qui s’appelait le CECMAS, le Centre d’Etudes des Communications de Masse. Le but du jeu était de montrer comment la communication de masse était un instrument au service du capitalisme, comment la publicité et la presse n’avaient qu’un seul but : tromper le citoyen. C’était le temps des utopies, le temps où on pensait pouvoir influer sur l’évolution des sociétés, le temps où on croyait que la réflexion était une arme contre l’omnipotence de l’argent. On avait Barthes et Morin d’un côté, pour les heures sérieuses, Choron et Cavanna de l’autre, pour les loisirs. Rocard ne croyait pas encore à l’économie de marché et on pouvait fumer sur la plateforme des bus.
Barthes, il connaissait le pouvoir des mots. Il savait que communiquer pouvait prendre toutes les formes. Même le silence. Il n’est pire douleur que la voix fatiguée de l’être aimé. Pour communiquer, nous disait-il, on peut parler. On peut aussi répéter, rabâcher, crier, se taire, babiller. C’était son truc, le babillage. Le mot revient sans cesse sous sa plume. Il y voyait la clef de la communication de masse.
Babillage : langage élémentaire comme celui des petits enfants ; bavardage superficiel, sans consistance.
Babiller : parler avec abondance et vite pour le seul plaisir de parler, tenir des propos futiles sans ordre ni suite.
Comme souvent, Barthes avait raison. Notre époque babille. Comme le dit plus crûment Txomin : on fait du bruit avec la bouche. Ça a commencé soft. La création de France-Info, tu te souviens ? 1987. Des mecs qui créent une radio d’information continue. Toute la journée, des nouvelles. Ha bon ? Y’en a tant que ça ? Ben non, y’en a pas tant que ça. Des importantes, je veux dire. Y’a des jours, y’en a plein. En ce moment, par exemple. Et puis, y’a des jours, y’en a pas. Mais faut remplir, faut meubler. Comme dans la conversation quand on a rien à se dire. Alors, on meuble. On prend n’importe quoi et on cause. On cause futile, sans ordre ni suite. On babille.
T’as remarqué. Quand on se demande si Khadafi a pris l’avion, on parle plus de joggeuse violée. La joggeuse violée, c’est juste quand on a rien d’autre à dire. Là, la joggeuse, on la gonfle, t’as droit à tout, l’ADN et les chiens renifleurs. Si Khadafi prend l’avion, la joggeuse disparaît. Ça tient à peu de choses, la nouveauté. T’as intérêt à être dans le bon créneau. Des fois, c’est le slip de l’ambassadeur qui efface la joggeuse. Remarque, viol, slip, on est dans le même univers sémantique.
A la naissance de France-Info, Internet n’existait pas. C’est venu après. C’est alors que s’est posé le problème des tuyaux. Les autoroutes de l’information. C’est beau comme du Racine. Il fallait plein de tuyaux pour transporter toutes ces informations. Simplement, plein de tuyaux, ça rend pas la joggeuse violée plus intéressante. Ça reste un fait divers local. Si on t’en parle pas, ça te manque pas.
C’est un problème vachement ancien, aussi vieux que la presse. Au début, je veux dire au XVIIème s., les journaux, ils sortaient quand il y avait des nouvelles. Parution aléatoire. Et puis, les journalistes, ils ont bien vu qu’ils gagnaient mieux leur vie quand il y avait des acheteurs. La tentation de sortir tous les jours, même quand il n’y a rien à dire, est grande.
Quand tu diriges un quotidien, tu as besoin de « nouvelles » tous les jours. Faut remplir, meubler. Babiller. Quand t’es journaliste, t’as plein de gens qui t’inondent d’informations « nouvelles » pour que tu les publies, que tu relayes leur message. La provende ne manque pas. Normalement, ton boulot consisterait à faire le tri, à mettre à la poubelle ce qui n’est pas nouveau, pas pertinent, pas intéressant. Sauf qu’il faut remplir. Quand t’as mis en pages les placards publicitaires, reste un espace. Tu peux pas le laisser en blanc. Alors, tu fais semblant que c’est nouveau, que c’est pertinent, que c’est intéressant.
Pareil pour la pub. Les publicistes, d’Octave Gélinier à Jacques Séguéla, nous ont convaincu que la pub était un moyen d’information. On est informés des nouveautés. Dans les bagnoles, en ce moment, la nouveauté qui emplit les pubs, c’est les portes coulissantes. Comme sur le Tub de Louis la Brocante. Tu parles d’une nouveauté !
Bon, me disent certains copains, y’a des nouveautés dont on parle jamais. Ça, c’est mes copains universitaires. Eux, ils voient sortir des papiers, ils voient travailler des équipes dont les résultats sont vraiment nouveaux, vraiment pertinents, vraiment intéressants. Ils aimeraient que ça sorte dans la presse. Ils oublient que le babillage, c’est superficiel et élémentaire. Si tu veux que ça sorte, faut simplifier, émasculer.
Tiens, prends le Mediator. Le docteur Frachon tire depuis quelques années la sonnette d’alarme dans des publications spécialisées. Tout le monde s’en fout. Les journalistes spécialisés ne lisent pas les revues spécialisées. Il faut qu’elle sorte un livre et que Servier fasse l’erreur de la faire condamner pour que la presse s’y intéresse. Erreur de Servier : je gage que s’ils avaient écrasé le coup, le livre, publié chez un petit éditeur de Brest, serait resté inaperçu. Le procès a plus compté que le contenu. Et aujourd’hui encore, alors que le Mediator est interdit, tu as des dizaines de sites de vulgarisation médicale qui en parlent et le conseillent, comme si de rien n’était. Parce qu’il faut remplir, il faut meubler, il faut faire du bruit avec la bouche.
Toi, en face, t’es largué. On te décharge ces millions de mots sur la tête, en vrac. On te serine que tu dois être content parce que tu es informé. Des fois, t’as des doutes. Des fois, l’information, elle traite d’un sujet que tu connais. Et là, tu remarqueras, à chaque fois, tu bondis sur ta chaise. C’est pas ça, c’est tronqué, c’est mal présenté, il manque telle info que tu sais pertinente, c’est pas ce mec qu’il fallait interroger. Toi qui connais le sujet, t’aurais sûrement pas fait ça. Ça devrait te mettre la puce à l’oreille. Si le journaliste traite mal le sujet que tu connais, comment tu peux espérer qu’il va traiter correctement le sujet que tu ne connais pas ? Ça t’y penses pas. T’es tellement content de voir des trucs nouveaux que t’y penses pas. Tu penses pas que le mec, il bosse pareil sur tous les sujets et que s’il est pas bon sur un, il est pas très bon sur les autres, non plus. Sauf exception rarissime.
He ben, penses y. Sans cesse. Quand tu vois un reportage médiocre sur un sujet que tu connais bien, fais toi entrer dans la tête que tous les sujets sont traités pareil. Sois méfiant. La télé attaque à fond sur le Mediator parce que Servier, c’est pas un annonceur. Après, les journalistes apprennent que Biogaran c’est Servier et que Biogaran c’est un annonceur. Alors, ils se calment. Quand Raoult attaque Danone, c’est silence radio. Parce que Danone est un annonceur. Et un gros. Et que son budget pub télé, c’est d’abord les produits que Raoult met en cause. Il devient urgent d’attendre. Tous les médias affirment que leur rédaction est indépendante des annonceurs. C’est juste pour dire parce que, bien entendu, c’est pas vrai. Tu mords pas la main qui te nourrit.
Le babillage, c’est à ça que ça sert. A parler d’autre chose. A parler sans ordre ni suite, comme dit le CRTL. On baigne dedans. Si ça te plait, continue de téléphoner pour dire :
« Je suis à Falguière, j’arrive dans dix minutes ». C’est important. C’est une nouvelle. C’est vrai, t’aurais pu être à Volontaires. Ou à Montparnasse. Ça changeait tout. Et si au lieu d’envoyer une nouvelle de cette importance à une seule personne, t’avais pu l’envoyer au monde entier grâce à Twitter, sûr que Khadafi aurait tremblé.
Bien sûr, c’est politique. Un citoyen bien informé est un citoyen dangereux.
On en reparlera…
Barthes, il avait créé avec ses copains Friedman et Morin (tiens, on n’en parle plus d’Edgar Morin, trop sulfureux) un truc politique qui s’appelait le CECMAS, le Centre d’Etudes des Communications de Masse. Le but du jeu était de montrer comment la communication de masse était un instrument au service du capitalisme, comment la publicité et la presse n’avaient qu’un seul but : tromper le citoyen. C’était le temps des utopies, le temps où on pensait pouvoir influer sur l’évolution des sociétés, le temps où on croyait que la réflexion était une arme contre l’omnipotence de l’argent. On avait Barthes et Morin d’un côté, pour les heures sérieuses, Choron et Cavanna de l’autre, pour les loisirs. Rocard ne croyait pas encore à l’économie de marché et on pouvait fumer sur la plateforme des bus.
Barthes, il connaissait le pouvoir des mots. Il savait que communiquer pouvait prendre toutes les formes. Même le silence. Il n’est pire douleur que la voix fatiguée de l’être aimé. Pour communiquer, nous disait-il, on peut parler. On peut aussi répéter, rabâcher, crier, se taire, babiller. C’était son truc, le babillage. Le mot revient sans cesse sous sa plume. Il y voyait la clef de la communication de masse.
Babillage : langage élémentaire comme celui des petits enfants ; bavardage superficiel, sans consistance.
Babiller : parler avec abondance et vite pour le seul plaisir de parler, tenir des propos futiles sans ordre ni suite.
Comme souvent, Barthes avait raison. Notre époque babille. Comme le dit plus crûment Txomin : on fait du bruit avec la bouche. Ça a commencé soft. La création de France-Info, tu te souviens ? 1987. Des mecs qui créent une radio d’information continue. Toute la journée, des nouvelles. Ha bon ? Y’en a tant que ça ? Ben non, y’en a pas tant que ça. Des importantes, je veux dire. Y’a des jours, y’en a plein. En ce moment, par exemple. Et puis, y’a des jours, y’en a pas. Mais faut remplir, faut meubler. Comme dans la conversation quand on a rien à se dire. Alors, on meuble. On prend n’importe quoi et on cause. On cause futile, sans ordre ni suite. On babille.
T’as remarqué. Quand on se demande si Khadafi a pris l’avion, on parle plus de joggeuse violée. La joggeuse violée, c’est juste quand on a rien d’autre à dire. Là, la joggeuse, on la gonfle, t’as droit à tout, l’ADN et les chiens renifleurs. Si Khadafi prend l’avion, la joggeuse disparaît. Ça tient à peu de choses, la nouveauté. T’as intérêt à être dans le bon créneau. Des fois, c’est le slip de l’ambassadeur qui efface la joggeuse. Remarque, viol, slip, on est dans le même univers sémantique.
A la naissance de France-Info, Internet n’existait pas. C’est venu après. C’est alors que s’est posé le problème des tuyaux. Les autoroutes de l’information. C’est beau comme du Racine. Il fallait plein de tuyaux pour transporter toutes ces informations. Simplement, plein de tuyaux, ça rend pas la joggeuse violée plus intéressante. Ça reste un fait divers local. Si on t’en parle pas, ça te manque pas.
C’est un problème vachement ancien, aussi vieux que la presse. Au début, je veux dire au XVIIème s., les journaux, ils sortaient quand il y avait des nouvelles. Parution aléatoire. Et puis, les journalistes, ils ont bien vu qu’ils gagnaient mieux leur vie quand il y avait des acheteurs. La tentation de sortir tous les jours, même quand il n’y a rien à dire, est grande.
Quand tu diriges un quotidien, tu as besoin de « nouvelles » tous les jours. Faut remplir, meubler. Babiller. Quand t’es journaliste, t’as plein de gens qui t’inondent d’informations « nouvelles » pour que tu les publies, que tu relayes leur message. La provende ne manque pas. Normalement, ton boulot consisterait à faire le tri, à mettre à la poubelle ce qui n’est pas nouveau, pas pertinent, pas intéressant. Sauf qu’il faut remplir. Quand t’as mis en pages les placards publicitaires, reste un espace. Tu peux pas le laisser en blanc. Alors, tu fais semblant que c’est nouveau, que c’est pertinent, que c’est intéressant.
Pareil pour la pub. Les publicistes, d’Octave Gélinier à Jacques Séguéla, nous ont convaincu que la pub était un moyen d’information. On est informés des nouveautés. Dans les bagnoles, en ce moment, la nouveauté qui emplit les pubs, c’est les portes coulissantes. Comme sur le Tub de Louis la Brocante. Tu parles d’une nouveauté !
Bon, me disent certains copains, y’a des nouveautés dont on parle jamais. Ça, c’est mes copains universitaires. Eux, ils voient sortir des papiers, ils voient travailler des équipes dont les résultats sont vraiment nouveaux, vraiment pertinents, vraiment intéressants. Ils aimeraient que ça sorte dans la presse. Ils oublient que le babillage, c’est superficiel et élémentaire. Si tu veux que ça sorte, faut simplifier, émasculer.
Tiens, prends le Mediator. Le docteur Frachon tire depuis quelques années la sonnette d’alarme dans des publications spécialisées. Tout le monde s’en fout. Les journalistes spécialisés ne lisent pas les revues spécialisées. Il faut qu’elle sorte un livre et que Servier fasse l’erreur de la faire condamner pour que la presse s’y intéresse. Erreur de Servier : je gage que s’ils avaient écrasé le coup, le livre, publié chez un petit éditeur de Brest, serait resté inaperçu. Le procès a plus compté que le contenu. Et aujourd’hui encore, alors que le Mediator est interdit, tu as des dizaines de sites de vulgarisation médicale qui en parlent et le conseillent, comme si de rien n’était. Parce qu’il faut remplir, il faut meubler, il faut faire du bruit avec la bouche.
Toi, en face, t’es largué. On te décharge ces millions de mots sur la tête, en vrac. On te serine que tu dois être content parce que tu es informé. Des fois, t’as des doutes. Des fois, l’information, elle traite d’un sujet que tu connais. Et là, tu remarqueras, à chaque fois, tu bondis sur ta chaise. C’est pas ça, c’est tronqué, c’est mal présenté, il manque telle info que tu sais pertinente, c’est pas ce mec qu’il fallait interroger. Toi qui connais le sujet, t’aurais sûrement pas fait ça. Ça devrait te mettre la puce à l’oreille. Si le journaliste traite mal le sujet que tu connais, comment tu peux espérer qu’il va traiter correctement le sujet que tu ne connais pas ? Ça t’y penses pas. T’es tellement content de voir des trucs nouveaux que t’y penses pas. Tu penses pas que le mec, il bosse pareil sur tous les sujets et que s’il est pas bon sur un, il est pas très bon sur les autres, non plus. Sauf exception rarissime.
He ben, penses y. Sans cesse. Quand tu vois un reportage médiocre sur un sujet que tu connais bien, fais toi entrer dans la tête que tous les sujets sont traités pareil. Sois méfiant. La télé attaque à fond sur le Mediator parce que Servier, c’est pas un annonceur. Après, les journalistes apprennent que Biogaran c’est Servier et que Biogaran c’est un annonceur. Alors, ils se calment. Quand Raoult attaque Danone, c’est silence radio. Parce que Danone est un annonceur. Et un gros. Et que son budget pub télé, c’est d’abord les produits que Raoult met en cause. Il devient urgent d’attendre. Tous les médias affirment que leur rédaction est indépendante des annonceurs. C’est juste pour dire parce que, bien entendu, c’est pas vrai. Tu mords pas la main qui te nourrit.
Le babillage, c’est à ça que ça sert. A parler d’autre chose. A parler sans ordre ni suite, comme dit le CRTL. On baigne dedans. Si ça te plait, continue de téléphoner pour dire :
« Je suis à Falguière, j’arrive dans dix minutes ». C’est important. C’est une nouvelle. C’est vrai, t’aurais pu être à Volontaires. Ou à Montparnasse. Ça changeait tout. Et si au lieu d’envoyer une nouvelle de cette importance à une seule personne, t’avais pu l’envoyer au monde entier grâce à Twitter, sûr que Khadafi aurait tremblé.
Bien sûr, c’est politique. Un citoyen bien informé est un citoyen dangereux.
On en reparlera…
mercredi 2 mars 2011
AU BORD DE L'EAU
Bon, j’ai fini par m’y mettre. Pierre Gentelle m’avait dit : « Tant que tu l’auras pas lu, il te manquera des clefs ». Mais 2 volumes de 1000 pages, faut avoir l’esprit et le temps libres. En plus, un roman médiéval. Je voyais pas bien où étaient les clefs. T’as pas besoin de lire Le Roman de Renart pour comprendre Sarkozy. Quoique…
Bien. Je suis dedans, en plein, et j’hallucine. Effectivement, il me manquait des clefs.
Eliminons d’abord Van Gulik. Le Juge Ti, il plonge ses racines dans le roman. Tout ce que j’aimais, les descriptions, le yamen, les moines taoïstes et les chevaliers des vertes forêts, le bonnet de gaze du juge et les carcans, tout est dans Au Bord de l’Eau. J’ai perdu du temps avec le Juge Ti. Vaut toujours mieux aller à la racine.
Ce qui est effrayant, ce sont les passerelles temporelles. Ce roman, écrit au XIVème siècle, est, en fait, omniprésent dans la Chine d’aujourd’hui. Tiens, tu lis Mo Yan. Le seul grand écrivain chinois contemporain à mes yeux et dont on peut se demander pourquoi il a pas eu le Nobel. Mo Yan, il raconte des histoires d’anthropophagie et tu te demandes parfois s’il a pas un peu fumé la moquette. Pas du tout. Dans Au Bord de l’Eau, les aubergistes assassinent les voyageurs, pas seulement pour les dépouiller, mais aussi pour en faire des raviolis farcis. En prenant soin de conserver le cœur et le foie pour leur consommation personnelle. Les révoltés font de même. Ils mangent surtout le cœur, bien grillé. Il y aurait donc, en Chine, une antique pratique du cannibalisme toujours présente. Aucun de mes profs ne m’en a jamais parlé. Je suis preneur de références.
Je parle même pas du vocabulaire : « vipère lubrique », c’est une injure récurrente et les héros se moquent en permanence des « tigres de papier ». Tout ce vocabulaire que je croyais forgé sur l’enclume du maoïsme vient de la prose antique. Manu m’affirme que Au Bord de l’Eau était le livre favori de Mao. Certes. Mais imagine t-on De Gaulle (si je mets Sarko, je suis sûr que personne n’imaginera), imagine t-on De Gaulle utiliser des expressions tirées de Joinville ou de Jean de Meung pour s’adresser aux Français du XXème siècle ? Si Mao l’a fait, c’est que le texte était bien frais, bien présent, dans la tête des Chinois.
En Occident, c’est impensable. Impensable d’aller chercher des textes médiévaux pour avoir un corpus sémantique commun. Impensable d’imaginer une telle continuité. On peut, éventuellement, l’imaginer pour des philosophes. Pour une œuvre littéraire, même pas en rêve. Déjà qu’on a oublié Gavroche qu’est pas si vieux que ça (voir http://rchabaud.blogspot.com/2010/10/segolene-et-les-classiques.html ).
Ça laisse à penser sur les traces de l’Histoire. Je vais pas me laisser glisser dans « la Chine éternelle » et autres balivernes. Ou alors, je vais le prendre à l’envers. S’il y a une Chine éternelle, c’est pas seulement dans Confucius ou le feng-shui, dans ce qui nous arrange et qu’on peut comprendre. Peut-être bien que la Chine éternelle, c’est la révolte contre les fonctionnaires corrompus, les cœurs grillés et les raviolis à la chair humaine, c’est détruire toute la famille, en commençant par la femme et les enfants, quand on veut punir quelqu’un. C’est l’angoisse des bandits du roman : que leurs vieux parents soient exécutés à leur place car la responsabilité, elle n’est pas individuelle mais clanique.
Les bandits du roman ne sont pas révoltés contre le système. Ils s’en accommodent plutôt bien. Ils rejoignent les « vertes forêts » à cause de fonctionnaires corrompus qui les condamnent ou les font condamner malgré leur conduite exemplaire. Song Jiang, « la Pluie Opportune du Shandong », préfère même exécuter sa peine que se révolter. Mais, comme au bagne la peine s’alourdit, il n’a pas vraiment le choix.
Au Bord de l’Eau n’est donc pas un pamphlet contre l’Empereur, mais une charge contre les fonctionnaires nommés par l’Empereur et qui échappent à son contrôle. A cette aune, les incessantes luttes du PCC contre la corruption prennent un autre sens. La corruption est une constante (et pas seulement en Chine) et représente le pire danger parce qu’elle introduit des distorsions, détruit le principe d’égalité devant la Loi et met en péril l’organisation du pouvoir, mais pas le pouvoir lui-même puisque les corrompus lui dissimulent leur corruption. L’Empereur n’est pas responsable de la corruption de ses fonctionnaires. Encore une clef.
En fait, nous avons souvent tout faux. Je me souviens d’articles indignés qui faisaient état de cas de cannibalisme pendant la Révolution culturelle. Et si c’était une indignation contre une norme que nous ne pouvons pas envisager ? Pour nous, l’anthropophagie est un tabou de peuples civilisés. C’est ce que nous a seriné la littérature coloniale. Les cannibales, c’est les Papous et les Jivaros. La Chine du XIVème s., c’est un pays civilisé. Il suffit de relire Marco Polo. Un pays civilisé et qui fait des raviolis de chair humaine. Là, ça colle plus. Nous ne pouvons même pas le concevoir. On va biaiser, ruser, dire que c’est à la campagne, dans le pays profond, que c’est des gens qui ont faim. Non, ce sont des aubergistes qui veulent gagner plus d’argent. Ou des soldats qui veulent se venger (le cannibalisme de vengeance semble une constante en Asie). Et chez Mo Yan, au XXème siècle, ce sont de fins gastronomes. Il faut se rendre à l’évidence : le cannibalisme n’est pas un tabou. Même pas un rituel ce qui est pire. On ne mange pas les gens pour s’approprier leurs qualités, on les mange parce que c’est de la viande.
On les mange parce que manger est essentiel. Dans le roman, il n’est pas de chapitre où l’on ne fasse bombance. Pas de chapitre sans une belle et bonne biture. Les héros se mettent comme des chiffons en comparant les qualités gustatives des alcools de riz ou du maotai. La table est la jouissance suprême. Bien plus que « les jeux des nuages et de la pluie ». On le retrouve aussi chez Mo Yan qui a des descriptions d’orgies que ne renierait pas ce vieux Rabelais. Mais alors, les doux religieux, les confucianistes éclairés, la Chine éternelle avec des monastères dans la montagne et de sages ermites ? Bernique. Si Chine éternelle il y a, c’est une table garnie où l’on banquete jusqu’à plus soif. D’ailleurs, sont pas cons les Chinois : quand ils apportent des cadeaux à la divinité, c’est des sapèques de papier, pas du vrai pognon. La Chine aime jouir. Encore une clef.
Gentelle avait raison. Au Bord de l’Eau est un gigantesque trousseau de clefs. Le problème, c’est que ce ne sont pas des clefs qui s’adaptent à la serrure de nos stéréotypes. Mais cette serrure-là ne ferme qu’une chose : nos possibilités de compréhension.
On en reparlera…..
Bien. Je suis dedans, en plein, et j’hallucine. Effectivement, il me manquait des clefs.
Eliminons d’abord Van Gulik. Le Juge Ti, il plonge ses racines dans le roman. Tout ce que j’aimais, les descriptions, le yamen, les moines taoïstes et les chevaliers des vertes forêts, le bonnet de gaze du juge et les carcans, tout est dans Au Bord de l’Eau. J’ai perdu du temps avec le Juge Ti. Vaut toujours mieux aller à la racine.
Ce qui est effrayant, ce sont les passerelles temporelles. Ce roman, écrit au XIVème siècle, est, en fait, omniprésent dans la Chine d’aujourd’hui. Tiens, tu lis Mo Yan. Le seul grand écrivain chinois contemporain à mes yeux et dont on peut se demander pourquoi il a pas eu le Nobel. Mo Yan, il raconte des histoires d’anthropophagie et tu te demandes parfois s’il a pas un peu fumé la moquette. Pas du tout. Dans Au Bord de l’Eau, les aubergistes assassinent les voyageurs, pas seulement pour les dépouiller, mais aussi pour en faire des raviolis farcis. En prenant soin de conserver le cœur et le foie pour leur consommation personnelle. Les révoltés font de même. Ils mangent surtout le cœur, bien grillé. Il y aurait donc, en Chine, une antique pratique du cannibalisme toujours présente. Aucun de mes profs ne m’en a jamais parlé. Je suis preneur de références.
Je parle même pas du vocabulaire : « vipère lubrique », c’est une injure récurrente et les héros se moquent en permanence des « tigres de papier ». Tout ce vocabulaire que je croyais forgé sur l’enclume du maoïsme vient de la prose antique. Manu m’affirme que Au Bord de l’Eau était le livre favori de Mao. Certes. Mais imagine t-on De Gaulle (si je mets Sarko, je suis sûr que personne n’imaginera), imagine t-on De Gaulle utiliser des expressions tirées de Joinville ou de Jean de Meung pour s’adresser aux Français du XXème siècle ? Si Mao l’a fait, c’est que le texte était bien frais, bien présent, dans la tête des Chinois.
En Occident, c’est impensable. Impensable d’aller chercher des textes médiévaux pour avoir un corpus sémantique commun. Impensable d’imaginer une telle continuité. On peut, éventuellement, l’imaginer pour des philosophes. Pour une œuvre littéraire, même pas en rêve. Déjà qu’on a oublié Gavroche qu’est pas si vieux que ça (voir http://rchabaud.blogspot.com/2010/10/segolene-et-les-classiques.html ).
Ça laisse à penser sur les traces de l’Histoire. Je vais pas me laisser glisser dans « la Chine éternelle » et autres balivernes. Ou alors, je vais le prendre à l’envers. S’il y a une Chine éternelle, c’est pas seulement dans Confucius ou le feng-shui, dans ce qui nous arrange et qu’on peut comprendre. Peut-être bien que la Chine éternelle, c’est la révolte contre les fonctionnaires corrompus, les cœurs grillés et les raviolis à la chair humaine, c’est détruire toute la famille, en commençant par la femme et les enfants, quand on veut punir quelqu’un. C’est l’angoisse des bandits du roman : que leurs vieux parents soient exécutés à leur place car la responsabilité, elle n’est pas individuelle mais clanique.
Les bandits du roman ne sont pas révoltés contre le système. Ils s’en accommodent plutôt bien. Ils rejoignent les « vertes forêts » à cause de fonctionnaires corrompus qui les condamnent ou les font condamner malgré leur conduite exemplaire. Song Jiang, « la Pluie Opportune du Shandong », préfère même exécuter sa peine que se révolter. Mais, comme au bagne la peine s’alourdit, il n’a pas vraiment le choix.
Au Bord de l’Eau n’est donc pas un pamphlet contre l’Empereur, mais une charge contre les fonctionnaires nommés par l’Empereur et qui échappent à son contrôle. A cette aune, les incessantes luttes du PCC contre la corruption prennent un autre sens. La corruption est une constante (et pas seulement en Chine) et représente le pire danger parce qu’elle introduit des distorsions, détruit le principe d’égalité devant la Loi et met en péril l’organisation du pouvoir, mais pas le pouvoir lui-même puisque les corrompus lui dissimulent leur corruption. L’Empereur n’est pas responsable de la corruption de ses fonctionnaires. Encore une clef.
En fait, nous avons souvent tout faux. Je me souviens d’articles indignés qui faisaient état de cas de cannibalisme pendant la Révolution culturelle. Et si c’était une indignation contre une norme que nous ne pouvons pas envisager ? Pour nous, l’anthropophagie est un tabou de peuples civilisés. C’est ce que nous a seriné la littérature coloniale. Les cannibales, c’est les Papous et les Jivaros. La Chine du XIVème s., c’est un pays civilisé. Il suffit de relire Marco Polo. Un pays civilisé et qui fait des raviolis de chair humaine. Là, ça colle plus. Nous ne pouvons même pas le concevoir. On va biaiser, ruser, dire que c’est à la campagne, dans le pays profond, que c’est des gens qui ont faim. Non, ce sont des aubergistes qui veulent gagner plus d’argent. Ou des soldats qui veulent se venger (le cannibalisme de vengeance semble une constante en Asie). Et chez Mo Yan, au XXème siècle, ce sont de fins gastronomes. Il faut se rendre à l’évidence : le cannibalisme n’est pas un tabou. Même pas un rituel ce qui est pire. On ne mange pas les gens pour s’approprier leurs qualités, on les mange parce que c’est de la viande.
On les mange parce que manger est essentiel. Dans le roman, il n’est pas de chapitre où l’on ne fasse bombance. Pas de chapitre sans une belle et bonne biture. Les héros se mettent comme des chiffons en comparant les qualités gustatives des alcools de riz ou du maotai. La table est la jouissance suprême. Bien plus que « les jeux des nuages et de la pluie ». On le retrouve aussi chez Mo Yan qui a des descriptions d’orgies que ne renierait pas ce vieux Rabelais. Mais alors, les doux religieux, les confucianistes éclairés, la Chine éternelle avec des monastères dans la montagne et de sages ermites ? Bernique. Si Chine éternelle il y a, c’est une table garnie où l’on banquete jusqu’à plus soif. D’ailleurs, sont pas cons les Chinois : quand ils apportent des cadeaux à la divinité, c’est des sapèques de papier, pas du vrai pognon. La Chine aime jouir. Encore une clef.
Gentelle avait raison. Au Bord de l’Eau est un gigantesque trousseau de clefs. Le problème, c’est que ce ne sont pas des clefs qui s’adaptent à la serrure de nos stéréotypes. Mais cette serrure-là ne ferme qu’une chose : nos possibilités de compréhension.
On en reparlera…..
dimanche 27 février 2011
RESPONSABLE
C’est une notion qui a du plomb dans l’aile. La responsabilité. Comme dit le CNRTL, c’est « l’obligation faite à une personne de répondre de ses actes du fait du rôle, des charges qu'elle doit assumer et d'en supporter toutes les conséquences ». Déjà, l’obligation, à une époque où on parle plus de droits que de devoirs, ça le fait pas trop. Etre obligé, ça va pas trop avec l’idée de liberté individuelle. Et puis supporter les conséquences, où qu’on va ? Surtout si on a des fonctions élevées. Quand t’es haut placé, les conséquences de tes actes, c’est pas toi qui les assumes, c’est le vulgum pecus. Pour faire simple, plus t’as de responsabilités, moins t’es reponsable.
Surtout qu’il faut répondre « de ses actes ». Est-ce qu’on choisit ? Est-ce qu’on agit librement ? Est-ce qu’on n’est pas un peu poussé ? Tu violes ta fille. C’est pas bien. Mais tu as été violé par ton père. Ah ! dit le psy, on reproduit. Ce faisant, il affirme que tes actes sont pas vraiment tes actes. Comment tu peux répondre d’un acte qu’on t’a mis dans le crâne ?
Tu rentres en fraude dans un pays. C’est pas bien. Mais tu crevais de faim chez toi. Ah ! dit l’assistante sociale, c’est une question de survie, il avait pas le choix. Comment tu peux répondre alors que tu n’avais pas le choix ?
C’est pareil pour tout. Celui qui viole les règles n’a pas le choix. Jusqu’au plus haut niveau. Fillon pouvait-il choisir de refuser l’invitation de Moubarak au risque de vexer un Chef d’Etat ami de la France ? Me dites pas que j’agglomère ou que c’est pas pareil. Y’a peut-être des nuances mais le fond du problème reste entier.
On l’a oublié, mais c’est une question métaphysique. On appelle ça la prédestination. Dieu a choisi ceux qui seront graciés et iront au Paradis. Ton destin est tracé jusques et y compris après ta mort. Si c’est Dieu qui décide…
En face, il y a le libre arbitre. C’est toi qui décides. Théologiquement dangereux vu que ça peut minimiser le rôle de Dieu. Pourquoi ne pas affirmer que Dieu étant le Créateur de tout, il est aussi le Créateur du Mal ? Pendant des siècles, les théologiens se sont battus sur ces notions, ont développé à peu près tous les arguments dans des œuvres parfois complexes et inaccessibles au croyant de base. Qui a lu St Augustin ou Thomas d’Aquin ?
La querelle a surtout opposé catholiques et protestants. C’était une question de fric. Les protestants supportaient pas la vente d’indulgences. Entre nous, les indulgences, c’était génial comme coup de fric, bien mieux que les OPVCM de nos traders. T’avais fait des conneries, tu allais voir ton évêque et tu lui achetais des années de Paradis.. Tu lui filais des écus d’or, il te filait un papier avec dix ans de Paradis garantis. Fallait au moins être évêque pour faire le papier. Les curés de campagne, ils étaient exclus du marché, ils aimaient pas. Ils protestaient. Calvin, il hurlait : « Sortez pas vos thunes, ça sert à rien, Dieu a déjà choisi ». OK, c’est un peu caricatural.
Un peu caricatural mais toujours d’actualité. Tout au long de l’Histoire, la querelle est sous-jacente. Les cathos te disent de bien te comporter si tu veux aller écouter les anges jouer de la harpe, les parpaillots affirment que si tu te comportes mal, c’est que Dieu t’a pas choisi. Pour les uns, t’as le choix, pour les autres, t’as pas vraiment le choix.
Après, on navigue à vue. Prenez les Américains. Majoritairement protestants mais acquis à la peine de mort. A quoi ça sert de flinguer un mec qui a pas eu le choix ? Ho ! t’as pas suivi. Si c’est Dieu qui décide, le mec il a pas été choisi par Dieu. Et donc, le passer à la chaise électrique, c’est suivre la volonté de Dieu. CQFD. Les cathos, c’est le contraire. Le mec, il peut s’amender en se comportant bien. Les parpaillots, ils croient tellement en l’éternité qu’ils filent 150 ans de prison à un octogénaire. Sûr qu’il accomplira pas sa peine.
Ça va loin. Prends notre nouvel ambassadeur en Tunisie, Boris Boillon. Il parle de Khadafi et il affirme : « Dans sa vie, on fait tous des erreurs et on a tous droit au rachat ». Il aurait pu dire « rédemption », « rachat », ça rappelle vachement les indulgences. Ça, c’est la position catho. Personne n’est mauvais tout le temps. Moi, je veux bien. Maintenant, va falloir en convaincre les Libyens. Pas sûr qu’ils adhèrent. En même temps, c’est normal : les Libyens, ils sont pas cathos comme Boillon.
Ça va loin. Prends la génétique. Le gène qui clique ou qui clique pas, ça te déresponsabilise. Si t’as la violence dans ton patrimoine génétique, tu cognes la mémé mais c’est pas vraiment ta faute. Si t’as pas le gène du cancer, tu peux fumer ta clope tranquille, tu risques rien. OK, je caricature. Mais ça reste sous-jacent, ce qui explique qu’on recherche des gènes improbables, style gène de la violence ou de l’homosexualité. Ça fait partie des thèmes récurrents de la grande presse. Alors, on fait des comités de bioéthique et des colloques pour savoir jusqu’où on peut aller trop loin. La recherche génétique est sous-tendue par cette opposition. Utilisez-la (l’opposition, pas la recherche) pour décoder les discours, vous verrez, ça marche.
Ça va loin parce que c’est politique. Il y eut dans les années 50, de sérieuses querelles à propos des jumeaux homozygotes. Les communistes ne supportaient pas l’idée qu’ils puissent être pareils, que leur environnement familial et social compte pour du beurre dans leur destin. Parce que la prédestination, ça colle pas bien avec l’idée que l’Homme puisse prendre son destin en mains. Notamment grâce à la grande Révolution prolétarienne. Par contre, ça va bien avec le libéralisme. Dieu nous a faits différents, raison pour laquelle il y a des riches et des pauvres.
Ça va loin, parce que c’est scientifique. Dans les années 70, les géographes, ils crachaient sur le finalisme. C’est un autre nom pour la prédestination. Les géographes de gauche, ils supportaient pas l’idée que le destin des hommes puisse être déterminé par le terrain C’est une position qui oubliait un peu la grande Révolution prolétarienne. D’ailleurs, la grande Révolution prolétarienne, le terrain, elle en faisait ce qu’elle voulait. Regarde le coton ouzbek et la Mer d’Aral. Refuser le finalisme, c’était refuser le capitalisme. On appelait même Max Weber à la rescousse.
L’Amérique a exporté la prédestination comme elle a exporté le Coca-Cola. C’est vachement subtil mais c’est bien réel. Avec la prédestination, la responsabilité se délite. C’est pas de ta faute. Pas de la mienne non plus. Mais nous, on a gardé le cul entre deux chaises, vu que, loin en dessous, on reste catho. L’Américain punit d’autant plus vigoureusement qu’il a le sentiment que c’est la volonté divine. Le chirurgien fait une connerie, on lui fait un procès parce que sa connerie, c’est Dieu qui l’a voulue et que la punition va dans le sens de Dieu. Nous, on croit à la rédemption qui va dans le sens du libre-arbitre.
C’est le sens profond de la querelle sur la récidive. Le catho te dit qu’après quinze ans de prison, t’es plus le même homme et que tu peux t’en sortir. Le parpaillot te dit que Dieu t’a fait comme ça et que t’es incorrigible vu que t’es pas responsable. Le pire, c’est de mêler les deux. D’accepter la non-responsabilité et d’y ajouter que tu es responsable de ton destin. C’est une position illisible parce qu’elle mélange les données temporelles. Personne ne peut admettre que la non-responsabilité se transformera en responsabilité avec le temps. C’est une position illisible parce qu’elle est doublement religieuse. T’es prédestiné au moment de l’acte, mais tu peux te corriger.
Ça sous-tend aussi tous nos discours sur la prison. La prison permet-elle de s’amender ? Sortira t-on meilleur de la punition ? Y’a ceux qui pensent que l’essentiel est de punir et ceux qui croient qu’on punit pour améliorer.
Les Lumières avaient recentré la question sur l’Homme : est-il mauvais ou pas ? Virer Dieu de la réflexion est la première chose à faire. Parce que, mauvais ou bon, l’Homme reste responsable dans la mesure où la société peut le corriger. Même mauvais, il reste libre d’accepter les correctifs sociaux. Ou de les refuser. Auquel cas, la société se défendra. C’est la problématique de Jean Valjean. La querelle ne se pose plus entre une interaction entre Dieu et l’Homme, mais entre l’Homme et la Société. Car le destin de l’Homme se joue dans un cadre social. Celui-là, on est sûr qu’il existe. Dieu, on peut toujours discuter…
Faut pas se gourer. Dans la tête, on a tous et toujours le grand Sauveur. La rémission des péchés, le mec qui découvre le chemin de Damas. Même moi. Un jour, je me suis fait nettoyer à Santo Toribio. Vous connaissez pas ? C’est le quatrième Lieu saint du catholicisme. Y’a Rome, Jerusalem, Santiago de Compostela et Santo Toribio. Y’a moins de monde, forcément, mais le service après-vente est le même, surtout les Années Saintes. Le Père abbé de Santo Toribio, il m’a filé son pardon total et intégral. Pour ça, il vaut autant que le Pape, sauf qu’il est plus accessible. Y’a pas de file d’attente. Je suis ressorti de là propre comme au jour de mon baptême. C’est lui qui me l’a dit. Sans déconner, ça m’a fait du bien. Pas longtemps. Juste le temps que je sorte du monastère et de son ambiance apaisante pour aller boire un coup au bistro du village. Le remords, ça peut être jouissif.
On a tous envie, peu ou prou, d’être le grand Sauveur. De pardonner, de comprendre, d’excuser. C’est vachement bien comme position. Mieux que bourreau. On a tous envie de croire qu’on peut s’amender, que l’autre peut s’amender, qu’un jour tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais, en attendant ce Grand Soir, on fait quoi ? Tu dis quoi au gamin qui sait qu’il vivra mieux en dealant qu’en bossant ?
Tu le mets face à ses responsabilités ? Et pourquoi pas ? Entre nous, pardonner, excuser, comprendre et expliquer, c’est vachement dévalorisant. Tout simplement, parce que c’est refuser à l’autre sa qualité d’homme. Libre et responsable. L’Homme seul, sans Dieu pour diriger ou pardonner. Pour excuser ou pardonner, il faut se sentir supérieur, investi, comme mon Père Abbé à qui Dieu a donné le pouvoir de me nettoyer, comme une assiette sale. Et si tu te sens supérieur, c’est que tu commences à mépriser. Non ?
Normal. Les religions méprisent l’Homme, pauvre merde entre les mains de Dieu.
On en reparlera….
Surtout qu’il faut répondre « de ses actes ». Est-ce qu’on choisit ? Est-ce qu’on agit librement ? Est-ce qu’on n’est pas un peu poussé ? Tu violes ta fille. C’est pas bien. Mais tu as été violé par ton père. Ah ! dit le psy, on reproduit. Ce faisant, il affirme que tes actes sont pas vraiment tes actes. Comment tu peux répondre d’un acte qu’on t’a mis dans le crâne ?
Tu rentres en fraude dans un pays. C’est pas bien. Mais tu crevais de faim chez toi. Ah ! dit l’assistante sociale, c’est une question de survie, il avait pas le choix. Comment tu peux répondre alors que tu n’avais pas le choix ?
C’est pareil pour tout. Celui qui viole les règles n’a pas le choix. Jusqu’au plus haut niveau. Fillon pouvait-il choisir de refuser l’invitation de Moubarak au risque de vexer un Chef d’Etat ami de la France ? Me dites pas que j’agglomère ou que c’est pas pareil. Y’a peut-être des nuances mais le fond du problème reste entier.
On l’a oublié, mais c’est une question métaphysique. On appelle ça la prédestination. Dieu a choisi ceux qui seront graciés et iront au Paradis. Ton destin est tracé jusques et y compris après ta mort. Si c’est Dieu qui décide…
En face, il y a le libre arbitre. C’est toi qui décides. Théologiquement dangereux vu que ça peut minimiser le rôle de Dieu. Pourquoi ne pas affirmer que Dieu étant le Créateur de tout, il est aussi le Créateur du Mal ? Pendant des siècles, les théologiens se sont battus sur ces notions, ont développé à peu près tous les arguments dans des œuvres parfois complexes et inaccessibles au croyant de base. Qui a lu St Augustin ou Thomas d’Aquin ?
La querelle a surtout opposé catholiques et protestants. C’était une question de fric. Les protestants supportaient pas la vente d’indulgences. Entre nous, les indulgences, c’était génial comme coup de fric, bien mieux que les OPVCM de nos traders. T’avais fait des conneries, tu allais voir ton évêque et tu lui achetais des années de Paradis.. Tu lui filais des écus d’or, il te filait un papier avec dix ans de Paradis garantis. Fallait au moins être évêque pour faire le papier. Les curés de campagne, ils étaient exclus du marché, ils aimaient pas. Ils protestaient. Calvin, il hurlait : « Sortez pas vos thunes, ça sert à rien, Dieu a déjà choisi ». OK, c’est un peu caricatural.
Un peu caricatural mais toujours d’actualité. Tout au long de l’Histoire, la querelle est sous-jacente. Les cathos te disent de bien te comporter si tu veux aller écouter les anges jouer de la harpe, les parpaillots affirment que si tu te comportes mal, c’est que Dieu t’a pas choisi. Pour les uns, t’as le choix, pour les autres, t’as pas vraiment le choix.
Après, on navigue à vue. Prenez les Américains. Majoritairement protestants mais acquis à la peine de mort. A quoi ça sert de flinguer un mec qui a pas eu le choix ? Ho ! t’as pas suivi. Si c’est Dieu qui décide, le mec il a pas été choisi par Dieu. Et donc, le passer à la chaise électrique, c’est suivre la volonté de Dieu. CQFD. Les cathos, c’est le contraire. Le mec, il peut s’amender en se comportant bien. Les parpaillots, ils croient tellement en l’éternité qu’ils filent 150 ans de prison à un octogénaire. Sûr qu’il accomplira pas sa peine.
Ça va loin. Prends notre nouvel ambassadeur en Tunisie, Boris Boillon. Il parle de Khadafi et il affirme : « Dans sa vie, on fait tous des erreurs et on a tous droit au rachat ». Il aurait pu dire « rédemption », « rachat », ça rappelle vachement les indulgences. Ça, c’est la position catho. Personne n’est mauvais tout le temps. Moi, je veux bien. Maintenant, va falloir en convaincre les Libyens. Pas sûr qu’ils adhèrent. En même temps, c’est normal : les Libyens, ils sont pas cathos comme Boillon.
Ça va loin. Prends la génétique. Le gène qui clique ou qui clique pas, ça te déresponsabilise. Si t’as la violence dans ton patrimoine génétique, tu cognes la mémé mais c’est pas vraiment ta faute. Si t’as pas le gène du cancer, tu peux fumer ta clope tranquille, tu risques rien. OK, je caricature. Mais ça reste sous-jacent, ce qui explique qu’on recherche des gènes improbables, style gène de la violence ou de l’homosexualité. Ça fait partie des thèmes récurrents de la grande presse. Alors, on fait des comités de bioéthique et des colloques pour savoir jusqu’où on peut aller trop loin. La recherche génétique est sous-tendue par cette opposition. Utilisez-la (l’opposition, pas la recherche) pour décoder les discours, vous verrez, ça marche.
Ça va loin parce que c’est politique. Il y eut dans les années 50, de sérieuses querelles à propos des jumeaux homozygotes. Les communistes ne supportaient pas l’idée qu’ils puissent être pareils, que leur environnement familial et social compte pour du beurre dans leur destin. Parce que la prédestination, ça colle pas bien avec l’idée que l’Homme puisse prendre son destin en mains. Notamment grâce à la grande Révolution prolétarienne. Par contre, ça va bien avec le libéralisme. Dieu nous a faits différents, raison pour laquelle il y a des riches et des pauvres.
Ça va loin, parce que c’est scientifique. Dans les années 70, les géographes, ils crachaient sur le finalisme. C’est un autre nom pour la prédestination. Les géographes de gauche, ils supportaient pas l’idée que le destin des hommes puisse être déterminé par le terrain C’est une position qui oubliait un peu la grande Révolution prolétarienne. D’ailleurs, la grande Révolution prolétarienne, le terrain, elle en faisait ce qu’elle voulait. Regarde le coton ouzbek et la Mer d’Aral. Refuser le finalisme, c’était refuser le capitalisme. On appelait même Max Weber à la rescousse.
L’Amérique a exporté la prédestination comme elle a exporté le Coca-Cola. C’est vachement subtil mais c’est bien réel. Avec la prédestination, la responsabilité se délite. C’est pas de ta faute. Pas de la mienne non plus. Mais nous, on a gardé le cul entre deux chaises, vu que, loin en dessous, on reste catho. L’Américain punit d’autant plus vigoureusement qu’il a le sentiment que c’est la volonté divine. Le chirurgien fait une connerie, on lui fait un procès parce que sa connerie, c’est Dieu qui l’a voulue et que la punition va dans le sens de Dieu. Nous, on croit à la rédemption qui va dans le sens du libre-arbitre.
C’est le sens profond de la querelle sur la récidive. Le catho te dit qu’après quinze ans de prison, t’es plus le même homme et que tu peux t’en sortir. Le parpaillot te dit que Dieu t’a fait comme ça et que t’es incorrigible vu que t’es pas responsable. Le pire, c’est de mêler les deux. D’accepter la non-responsabilité et d’y ajouter que tu es responsable de ton destin. C’est une position illisible parce qu’elle mélange les données temporelles. Personne ne peut admettre que la non-responsabilité se transformera en responsabilité avec le temps. C’est une position illisible parce qu’elle est doublement religieuse. T’es prédestiné au moment de l’acte, mais tu peux te corriger.
Ça sous-tend aussi tous nos discours sur la prison. La prison permet-elle de s’amender ? Sortira t-on meilleur de la punition ? Y’a ceux qui pensent que l’essentiel est de punir et ceux qui croient qu’on punit pour améliorer.
Les Lumières avaient recentré la question sur l’Homme : est-il mauvais ou pas ? Virer Dieu de la réflexion est la première chose à faire. Parce que, mauvais ou bon, l’Homme reste responsable dans la mesure où la société peut le corriger. Même mauvais, il reste libre d’accepter les correctifs sociaux. Ou de les refuser. Auquel cas, la société se défendra. C’est la problématique de Jean Valjean. La querelle ne se pose plus entre une interaction entre Dieu et l’Homme, mais entre l’Homme et la Société. Car le destin de l’Homme se joue dans un cadre social. Celui-là, on est sûr qu’il existe. Dieu, on peut toujours discuter…
Faut pas se gourer. Dans la tête, on a tous et toujours le grand Sauveur. La rémission des péchés, le mec qui découvre le chemin de Damas. Même moi. Un jour, je me suis fait nettoyer à Santo Toribio. Vous connaissez pas ? C’est le quatrième Lieu saint du catholicisme. Y’a Rome, Jerusalem, Santiago de Compostela et Santo Toribio. Y’a moins de monde, forcément, mais le service après-vente est le même, surtout les Années Saintes. Le Père abbé de Santo Toribio, il m’a filé son pardon total et intégral. Pour ça, il vaut autant que le Pape, sauf qu’il est plus accessible. Y’a pas de file d’attente. Je suis ressorti de là propre comme au jour de mon baptême. C’est lui qui me l’a dit. Sans déconner, ça m’a fait du bien. Pas longtemps. Juste le temps que je sorte du monastère et de son ambiance apaisante pour aller boire un coup au bistro du village. Le remords, ça peut être jouissif.
On a tous envie, peu ou prou, d’être le grand Sauveur. De pardonner, de comprendre, d’excuser. C’est vachement bien comme position. Mieux que bourreau. On a tous envie de croire qu’on peut s’amender, que l’autre peut s’amender, qu’un jour tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais, en attendant ce Grand Soir, on fait quoi ? Tu dis quoi au gamin qui sait qu’il vivra mieux en dealant qu’en bossant ?
Tu le mets face à ses responsabilités ? Et pourquoi pas ? Entre nous, pardonner, excuser, comprendre et expliquer, c’est vachement dévalorisant. Tout simplement, parce que c’est refuser à l’autre sa qualité d’homme. Libre et responsable. L’Homme seul, sans Dieu pour diriger ou pardonner. Pour excuser ou pardonner, il faut se sentir supérieur, investi, comme mon Père Abbé à qui Dieu a donné le pouvoir de me nettoyer, comme une assiette sale. Et si tu te sens supérieur, c’est que tu commences à mépriser. Non ?
Normal. Les religions méprisent l’Homme, pauvre merde entre les mains de Dieu.
On en reparlera….
vendredi 25 février 2011
UNE CARTE DE L'EUROPE
Tiens, tu sais quoi ? Tu vas dans un magasin de jouets. Ils font des trucs vachement bien pour les gosses. Par exemple des puzzles en bois qui sont des cartes dont chaque pièce est un pays. C’est pour apprendre la géographie aux enfants.
Si j’avais des sous, j’achèterais un lot et j’offrirais le modèle « Europe » à chaque député européen. Et si j’avais beaucoup de sous, j’offrirais ça à tous les fonctionnaires de Bruxelles. Le premier qui veut me mécener (c’est plus latin que sponsoriser, ça sonne bien je trouve) sera le bienvenu.
Tu prends le puzzle, tu le fais et après tu t’amuses. T’enlèves les pays, les uns après les autres. Un à la fois. Après, tu remets la pièce et t'en enlèves une autre. Qu'il ne manque qu'un seul pays. Et tout bêtement, tout simplement, tu vas constater un truc. Tu peux enlever à peu près tous les pays, ça reste l’Europe. Tous sauf un : la France. Quand t’enlèves la France, t’as un trou, une béance. L’Europe est morte. Amuse-toi. Tu verras. Le Liechtenstein ou la Slovénie, ça change rien. Même le Portugal. Si, le Portugal, ça change : en enlevant le Portugal, t’enlèves Barroso. Ça soulage….
La France n’est pas le cœur de l’Europe, c’est l’Europe. Enlèves la France et réfléchis. Comment tu vas d’Allemagne en Espagne ? Ou d’Angleterre en Italie ? Comment tu circules si t’enlèves le couloir rhodanien ? Comment il survit le budget européen sans notre contribution ? Et la balance agricole ? Parce que là aussi, on est moins bons qu’avant, c’est vrai, mais on reste indispensables. T’as pas besoin de lire des milliers de pages. Tu vas à Béhobie, tu montes vers le col de Kurleku et tu regardes les poids lourds. Tu verras des milliers de tonnes de trafic nord-sud. Bloque ce trafic et tu asphyxies l’Europe.
Ho ! Et l’Allemagne ? Regarde ta carte. Sans la France, l’Allemagne n’est plus rien qu’une puissance continentale sans accès vers les pays du Sud. Parce que l’accès au sud, c’est une obsession chez nos voisins teutons. Raison pour laquelle on s’est battus pendant des siècles. L’Allemagne est grande, mais l’Allemagne est froide. L’Allemagne n’a quasiment pas de façade maritime. La Grande Allemagne est plombée par sa géographie. Tu me crois pas ? Réfléchis. On a pu faire l’expérience en grandeur réelle. Tu prends une Allemagne tournée vers l’Est (l’ancienne RDA) et t’as une catastrophe économique. Ho ! c’est la faute au communisme. Ça, c’est ce qu’on t’a dit. Prends la liste des pays les plus pauvres du monde. Ils sont pratiquement tous enclavés. Un pays enclavé est un pays économiquement mort. Sauf s’il pratique le secret bancaire, mais c’est pas à la portée de tout le monde. La RDA, elle était enclavée. Pas de mer vu que la Baltique, c’est pas vraiment l’ouverture sur le grand large. Au sud, les Carpathes qui bloquent la voie. La seule ouverture, c’était la Pologne. Pas joyeux.
Ho ! et l’avion ? Avec l’avion, y’a plus de pays enclavés. Si. Le transport aérien, c’est cher. Tu peux l’utiliser pour des marchandises à forte valeur ajoutée. Pour les minerais et les grains, ça marche pas. Le haricot vert, oui, le maïs, non. Sans port, t’es mal. Vas voir les Boliviens, tu verras ce qu’ils te diront. Les Allemands, ils le savent. L’Europe leur a offert Rotterdam. Ho ! Ils avaient Hamburg. C’est pas pareil. Rotterdam, c’est la vallée du Rhin, Hamburg la vallée de l’Elbe, accès vers le Sud contre accès vers l’Est... Et Hamburg, comme beaucoup de vieux ports, il faut remonter l’embouchure de l’Elbe, c’est moins pratique. Tiens, un jour on fera un cours de géopolitique historique sur les ports.
Le vieux Général (avec une majuscule, y’en a qu’un), il connaissait la géographie. Il a offert aux Allemands le moyen de régler leur obsession. Pas à n’importe quel prix. Avec un équilibre. Un équilibre que ses successeurs ont rompu.
Mais alors ? Tu veux sortir de l’Europe ? Pas du tout. J’aimerais juste que les législateurs bruxellois comprennent que si c’est pas bon pour la France, c’est pas bon pour l’Europe. Qu’ils aient sur la tête une épée de Damoclès. Qu’on dise à Madame Merkel « tu nous emmerdes Angela, si tu continues tu garderas tes déchets ». Quel rapport ? Simple. Tu vas à Béhobie (voir ci-dessus) et tu verras passer les camions allemands de déchets. Les déchetteries teutonnes, elles sont en Espagne. C’est bien l’Espagne, c’est calcaire. C’est plein de trous et y’a pas trop d’habitants. Alors les déchets dangereux, on les envoie en Espagne. On verra plus tard.
J’aimerais juste que nos négociateurs soient de vrais négociateurs, des qui savent taper sur la table ou pratiquer la politique de la chaise vide. Des qui connaissent leurs forces autant que leurs faiblesses. Des qui oublient leurs faiblesses. Un négociateur qui admet les arguments de l’autre, il est foutu. Le vieux Général, quand il était pas content, il boycottait. Il s’enfermait dans le silence. Il avait lu Vigny. Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.
Nos négociateurs, ils causent, ils causent. Ils ont peur du silence, ils ont peur de rompre le contact. On s’en fout. L’Europe a besoin de nous. Qu’elle cède. J’imagine ce qu’il aurait dit le vieux Général si on avait voulu mettre sur un pied d’égalité la France et la Lithuanie. Seulement, voilà : lui, il avait « une certaine idée de la France ». C’est arrogant ? Oui, et alors ? La lucidité n’est pas le mépris. C’est comme ça : on est au cœur de l’Europe, on a un climat idéal, des terres fertiles, une technologie au top et des travailleurs efficaces et productifs. En plus, on a les meilleurs pinards. C’est pas juste ? Non. Mais c’est comme ça. A prendre ou à laisser. Si t’en veux, tu cèdes.
On nous rebat les oreilles avec le « déclin français » et les Français qui ont pas le moral. Tu m’étonnes ! Les Français, on arrête pas de leur seriner qu’ils valent pas les Allemands, on les traite comme des Slovaques et on leur dit que l’immigration, c’est la richesse de la France. Comment tu veux qu’ils aient le moral ? Quand tu te fais traiter de nul à longueur de journée, tu finis par penser que tu es nul. Logique.
C’est juste une question de point de vue. Je sais pas si vous avez remarqué mais la taille du Président a un rôle à jouer. Quand t’es grand, tu vois loin. T’as pas besoin de t’agiter pour exhiber ta force parce que la force, c’est toujours tranquille. Et puis tu fais pas une montagne d’une taupinière. Les Ministres du G20, ils se sont réunis pour adopter des instruments statistiques communs. C’est une farce ! Les statistiques, elles sont étatiques, truquées, biaisées. Les Etats, ils disent ce qu’ils veulent, comme ils veulent, quand ils veulent. Tu parles d’une avancée !
Remarque, c’est pas nouveau. Quand Disney a voulu installer son bouzin en Seine-et-Marne, il a crié à tous vents que Paris était en concurrence avec Barcelone. Et nos négociateurs lui ont filé plein d’avantages pour pas qu’il aille en Catalogne. Alors qu’il y avait pas photo. Disney, il savait bien que Paris est la première destination touristique d’Europe, que le Louvre et la Tour Eiffel lui garantissaient quelques milliers de visiteurs. Quand t’es Japonais et que tu fais un tour d’Europe, tu shuntes Barcelone, tu shuntes pas Paris. Mais nos négociateurs, ces cons, ils ont eu peur. Ils ont pas dit aux Ricains « OK, allez à Barcelone ». Je sais pas comment ils vivent leurs amours mais dire à une femme « j’hésite entre toi et ta voisine », c’est le meilleur moyen de prendre un râteau. Fallait filer un râteau aux Ricains vu qu'y avait aucune chance qu’ils aillent à Barcelone. Suffit de regarder le trafic aérien.
Suffit de… Suffit de regarder une carte. Mais pour regarder une carte, il faut que quelqu’un enseigne qu’il y a des cartes. Il faut croiser des murs avec des cartes. Il faut que quelqu’un t’apprenne à les lire. Il faut que quelqu’un t’apprenne à faire le lien avec le terrain. C’est pas très compliqué.
Suffit aussi de penser que le terrain, il a des choses à dire. Sur la vie des gens, sur l’organisation des groupes sociaux, sur la politique. Que les fleuves, les cols, les plateaux, c’est pas juste que des trucs à photographier mais que ça peut créer des liens, permettre des passages ou les barrer, c’est selon. Allez, juste un exemple. Les Bourbons qui ont régné sur la France, ils viennent du Bourbonnais. Regarde une carte : le Bourbonnais, c’est la parfaite voie de passage entre la Méditerranée et l’Ile-de-France quand les Habsbourg tiennent la Bourgogne. Les Capétiens, ils pouvaient pas se passer des Bourbons. Alors que je te donne des droits, que j’épouse tes filles, que je maintiens les liens à tout prix. C’était autrefois. Non. La Nationale 7 chantée par Trénet, elle passe par Moulins. Jusqu’à l’autoroute, il y a cinquante ans, Paris-Nice passait par Moulins. Les Bourbons, ils sont pas devenus rois par hasard mais par la géographie. S’ils avaient choisi les Habsbourg, la France n’existerait pas.
On en reparlera.
Si j’avais des sous, j’achèterais un lot et j’offrirais le modèle « Europe » à chaque député européen. Et si j’avais beaucoup de sous, j’offrirais ça à tous les fonctionnaires de Bruxelles. Le premier qui veut me mécener (c’est plus latin que sponsoriser, ça sonne bien je trouve) sera le bienvenu.
Tu prends le puzzle, tu le fais et après tu t’amuses. T’enlèves les pays, les uns après les autres. Un à la fois. Après, tu remets la pièce et t'en enlèves une autre. Qu'il ne manque qu'un seul pays. Et tout bêtement, tout simplement, tu vas constater un truc. Tu peux enlever à peu près tous les pays, ça reste l’Europe. Tous sauf un : la France. Quand t’enlèves la France, t’as un trou, une béance. L’Europe est morte. Amuse-toi. Tu verras. Le Liechtenstein ou la Slovénie, ça change rien. Même le Portugal. Si, le Portugal, ça change : en enlevant le Portugal, t’enlèves Barroso. Ça soulage….
La France n’est pas le cœur de l’Europe, c’est l’Europe. Enlèves la France et réfléchis. Comment tu vas d’Allemagne en Espagne ? Ou d’Angleterre en Italie ? Comment tu circules si t’enlèves le couloir rhodanien ? Comment il survit le budget européen sans notre contribution ? Et la balance agricole ? Parce que là aussi, on est moins bons qu’avant, c’est vrai, mais on reste indispensables. T’as pas besoin de lire des milliers de pages. Tu vas à Béhobie, tu montes vers le col de Kurleku et tu regardes les poids lourds. Tu verras des milliers de tonnes de trafic nord-sud. Bloque ce trafic et tu asphyxies l’Europe.
Ho ! Et l’Allemagne ? Regarde ta carte. Sans la France, l’Allemagne n’est plus rien qu’une puissance continentale sans accès vers les pays du Sud. Parce que l’accès au sud, c’est une obsession chez nos voisins teutons. Raison pour laquelle on s’est battus pendant des siècles. L’Allemagne est grande, mais l’Allemagne est froide. L’Allemagne n’a quasiment pas de façade maritime. La Grande Allemagne est plombée par sa géographie. Tu me crois pas ? Réfléchis. On a pu faire l’expérience en grandeur réelle. Tu prends une Allemagne tournée vers l’Est (l’ancienne RDA) et t’as une catastrophe économique. Ho ! c’est la faute au communisme. Ça, c’est ce qu’on t’a dit. Prends la liste des pays les plus pauvres du monde. Ils sont pratiquement tous enclavés. Un pays enclavé est un pays économiquement mort. Sauf s’il pratique le secret bancaire, mais c’est pas à la portée de tout le monde. La RDA, elle était enclavée. Pas de mer vu que la Baltique, c’est pas vraiment l’ouverture sur le grand large. Au sud, les Carpathes qui bloquent la voie. La seule ouverture, c’était la Pologne. Pas joyeux.
Ho ! et l’avion ? Avec l’avion, y’a plus de pays enclavés. Si. Le transport aérien, c’est cher. Tu peux l’utiliser pour des marchandises à forte valeur ajoutée. Pour les minerais et les grains, ça marche pas. Le haricot vert, oui, le maïs, non. Sans port, t’es mal. Vas voir les Boliviens, tu verras ce qu’ils te diront. Les Allemands, ils le savent. L’Europe leur a offert Rotterdam. Ho ! Ils avaient Hamburg. C’est pas pareil. Rotterdam, c’est la vallée du Rhin, Hamburg la vallée de l’Elbe, accès vers le Sud contre accès vers l’Est... Et Hamburg, comme beaucoup de vieux ports, il faut remonter l’embouchure de l’Elbe, c’est moins pratique. Tiens, un jour on fera un cours de géopolitique historique sur les ports.
Le vieux Général (avec une majuscule, y’en a qu’un), il connaissait la géographie. Il a offert aux Allemands le moyen de régler leur obsession. Pas à n’importe quel prix. Avec un équilibre. Un équilibre que ses successeurs ont rompu.
Mais alors ? Tu veux sortir de l’Europe ? Pas du tout. J’aimerais juste que les législateurs bruxellois comprennent que si c’est pas bon pour la France, c’est pas bon pour l’Europe. Qu’ils aient sur la tête une épée de Damoclès. Qu’on dise à Madame Merkel « tu nous emmerdes Angela, si tu continues tu garderas tes déchets ». Quel rapport ? Simple. Tu vas à Béhobie (voir ci-dessus) et tu verras passer les camions allemands de déchets. Les déchetteries teutonnes, elles sont en Espagne. C’est bien l’Espagne, c’est calcaire. C’est plein de trous et y’a pas trop d’habitants. Alors les déchets dangereux, on les envoie en Espagne. On verra plus tard.
J’aimerais juste que nos négociateurs soient de vrais négociateurs, des qui savent taper sur la table ou pratiquer la politique de la chaise vide. Des qui connaissent leurs forces autant que leurs faiblesses. Des qui oublient leurs faiblesses. Un négociateur qui admet les arguments de l’autre, il est foutu. Le vieux Général, quand il était pas content, il boycottait. Il s’enfermait dans le silence. Il avait lu Vigny. Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.
Nos négociateurs, ils causent, ils causent. Ils ont peur du silence, ils ont peur de rompre le contact. On s’en fout. L’Europe a besoin de nous. Qu’elle cède. J’imagine ce qu’il aurait dit le vieux Général si on avait voulu mettre sur un pied d’égalité la France et la Lithuanie. Seulement, voilà : lui, il avait « une certaine idée de la France ». C’est arrogant ? Oui, et alors ? La lucidité n’est pas le mépris. C’est comme ça : on est au cœur de l’Europe, on a un climat idéal, des terres fertiles, une technologie au top et des travailleurs efficaces et productifs. En plus, on a les meilleurs pinards. C’est pas juste ? Non. Mais c’est comme ça. A prendre ou à laisser. Si t’en veux, tu cèdes.
On nous rebat les oreilles avec le « déclin français » et les Français qui ont pas le moral. Tu m’étonnes ! Les Français, on arrête pas de leur seriner qu’ils valent pas les Allemands, on les traite comme des Slovaques et on leur dit que l’immigration, c’est la richesse de la France. Comment tu veux qu’ils aient le moral ? Quand tu te fais traiter de nul à longueur de journée, tu finis par penser que tu es nul. Logique.
C’est juste une question de point de vue. Je sais pas si vous avez remarqué mais la taille du Président a un rôle à jouer. Quand t’es grand, tu vois loin. T’as pas besoin de t’agiter pour exhiber ta force parce que la force, c’est toujours tranquille. Et puis tu fais pas une montagne d’une taupinière. Les Ministres du G20, ils se sont réunis pour adopter des instruments statistiques communs. C’est une farce ! Les statistiques, elles sont étatiques, truquées, biaisées. Les Etats, ils disent ce qu’ils veulent, comme ils veulent, quand ils veulent. Tu parles d’une avancée !
Remarque, c’est pas nouveau. Quand Disney a voulu installer son bouzin en Seine-et-Marne, il a crié à tous vents que Paris était en concurrence avec Barcelone. Et nos négociateurs lui ont filé plein d’avantages pour pas qu’il aille en Catalogne. Alors qu’il y avait pas photo. Disney, il savait bien que Paris est la première destination touristique d’Europe, que le Louvre et la Tour Eiffel lui garantissaient quelques milliers de visiteurs. Quand t’es Japonais et que tu fais un tour d’Europe, tu shuntes Barcelone, tu shuntes pas Paris. Mais nos négociateurs, ces cons, ils ont eu peur. Ils ont pas dit aux Ricains « OK, allez à Barcelone ». Je sais pas comment ils vivent leurs amours mais dire à une femme « j’hésite entre toi et ta voisine », c’est le meilleur moyen de prendre un râteau. Fallait filer un râteau aux Ricains vu qu'y avait aucune chance qu’ils aillent à Barcelone. Suffit de regarder le trafic aérien.
Suffit de… Suffit de regarder une carte. Mais pour regarder une carte, il faut que quelqu’un enseigne qu’il y a des cartes. Il faut croiser des murs avec des cartes. Il faut que quelqu’un t’apprenne à les lire. Il faut que quelqu’un t’apprenne à faire le lien avec le terrain. C’est pas très compliqué.
Suffit aussi de penser que le terrain, il a des choses à dire. Sur la vie des gens, sur l’organisation des groupes sociaux, sur la politique. Que les fleuves, les cols, les plateaux, c’est pas juste que des trucs à photographier mais que ça peut créer des liens, permettre des passages ou les barrer, c’est selon. Allez, juste un exemple. Les Bourbons qui ont régné sur la France, ils viennent du Bourbonnais. Regarde une carte : le Bourbonnais, c’est la parfaite voie de passage entre la Méditerranée et l’Ile-de-France quand les Habsbourg tiennent la Bourgogne. Les Capétiens, ils pouvaient pas se passer des Bourbons. Alors que je te donne des droits, que j’épouse tes filles, que je maintiens les liens à tout prix. C’était autrefois. Non. La Nationale 7 chantée par Trénet, elle passe par Moulins. Jusqu’à l’autoroute, il y a cinquante ans, Paris-Nice passait par Moulins. Les Bourbons, ils sont pas devenus rois par hasard mais par la géographie. S’ils avaient choisi les Habsbourg, la France n’existerait pas.
On en reparlera.
mardi 22 février 2011
L'ENFOIRE DES TERROIRS
Alors, lui, il manque pas d’air. Christian Jacob, gros exploitant agricole, syndicaliste agricole, à la FNSEA, le syndicat qui bouffe dans l’écuelle de tous les pouvoirs, le syndicat qui a aidé à mettre en place l’agriculture productiviste de merde qui nous inonde de ses produits frelatés, le syndicat qui se bat pour les pesticides, les OGM et l’eau pas chère pour irriguer les maïs transgéniques. Le mec qui depuis trente ans pourrit la terre appelle les terroirs à la rescousse. Pour dire quoi ? Que Strauss-Kahn est juif ? Ça le gène, lui, avec le nom qu’il porte ?
Une politique se juge à l’aune de ses résultats. Hé ! Jacob ! tu veux parler des terroirs. Parlons en. On va juste parler d’un terroir. Le mien. Parce que celui-là, je le connais. Intimement. Mon terroir, on va le regarder sur cinquante ans et voir comment il a évolué à cause de toi, Jacob. Ça te va ? Je vais te la faire maurrasso-barrésienne, ça devrait te parler.
Il y a cinquante ans, mon terroir, un petit village de la Vallée des Gaves, il pratiquait la polyculture. On y faisait pousser du blé pour avoir du pain, du maïs pour engraisser les canards, des betteraves pour la nourriture des cochons, un peu de colza. On y élevait des bovins, des cochons et de la volaille. C’était pas Byzance mais il y avait un peu plus de trois cents habitants dans le village, une école, une poste, deux boulangers, trois épiceries, un boucher, un médecin, un poste d’essence et même un hôtel. Bon, l’hôtel, c’était une auberge rustique mais on pouvait s’y arrêter, dormir et bien manger. Y’avait aussi le bureau de tabac de ma marraine, scaferlati en paquets cubiques et Boyards papier maïs. On pouvait y aller par le train et même s’y faire livrer les colis par le train. La gare était à quatre kilomètres. Faut être juste : la décadence était en marche. Le village avait plus de 600 habitants au début du siècle. Mais bon, ça fonctionnait. Tu vois, Jacob, quand tu dis « terroir », ça m’évoque.
Ça fonctionnait social et pas très moderne, j’admets. Pour battre le blé, y’avait une batteusea collective. Pas une coopérative, ni une association à la con. Simplement, les bouseux, mes copains, ils s’étaient cotisé pour acheter une batteuse qui tournait de ferme en ferme. Légalement, c’était quoi ? C’était rien. Un achat en commun, sans facture, sans TVA récupérable, sans procédure et sans cahier des charges. Un bien en commun, ni plus ni moins. Ça pose problème ?
Ça fonctionnait social et pas très fiscal, j’admets. L’épicier, il faisait la tournée des fermes isolées pour apporter le sel, le tabac et la morue salée du vendredi et on le payait en œufs et en poulets qu’il allait vendre le mercredi au marché de Peyrehorade. Le boulanger, il récupérait les sacs de blé et il fournissait l’équivalent en pain pendant l’année. Si t’avais prévu un mariage ou une communion, tu lui laissais un peu plus de blé. Il avait un carnet, ferme par ferme. Horreur ! Jacob ! c’était du troc. Pas de factures, pas de TVA, pas d’impôts. Du troc, du black, du pas imposable et pas contrôlable. Et alors ? Ça te gène ? Je vais te dire, Jacob, vu les quantités, ça pesait moins sur le budget de l’Etat que les voyages en avion privé de tes copains ministres. Ça pesait moins que l’évasion fiscale de tes contributeurs du CAC 40. Il en faut des villages de 300 habitants pour arriver aux magouilles d’une banque internationale.
Ça fonctionnait un peu autarcique et pas mondialisé, j’admets. L’horizon, c’était plutôt le Gave de Pau que le Yan-zi Jiang. A tes yeux de syndicaliste et de ministre, ça doit être un peu étroit. Je comprends. Mais le terroir, c’est petit, ça va pas très loin. C’est même pour ça que je te dénie le droit d’utiliser le mot. Joue à ton jeu avec tes règles. Tu veux t’approprier le monde ? Fais-le. Mais n’incorpore pas le terroir à tes recettes frelatées.
Cinquante ans de PAC et de politique commune approuvée par la FNSEA, c’est à dire toi, Jacob, le village compte péniblement 80 habitants. Il n’a plus d’école, plus de boulanger, plus de poste, plus rien. Quelques maisons posées sur une éminence de calcaire dur. Plus un commerce, plus un service. Un village mort. Les terroirs, Jacob, tu as passé ta vie à les tuer. Un peu de décence ne messied pas parfois (remarque quand j’écris « messied », tu dois penser à Jean-Marie).
Cinquante ans de FNSEA dans les couloirs du pouvoir et le maïs a tout remplacé. Fini la polyculture vivrière. On fait de la graine pour statistiques exportatrices. C’est plus le même paysage. Tu roules entre deux haies vertes, y’a plus rien à voir, plus rien à sentir. En août, des fois, faut mettre les essuie-glaces. Dame ! L’irrigation, ça remplace la pluie. Et pour irriguer, tes copains, ils ont peur de rien. Ils captent, ils drainent, ils pompent. C’est pas cher la nappe phréatique quand on se l’approprie. Les vaches, les belles Blondes d’Aquitaine, elles sont plus dans les champs. Juste ce qu’il faut pour le Label Rouge. Pour le reste, on stabule et on supplémente. A propos, Jacob, tu savais que « la Blonde d’Aquitaine », c’était le surnom de ta copine Alliot-Marie ?
Cinquante ans de la politique que tu as défendue, c’est des villages morts dans des paysages banalisés et uniformisés. Et t’as le culot de parler de terroirs ? Qu’est-ce que tu vas me dire ? Qu’il fallait moderniser ? Optimiser ? Rentabiliser ? Tu voudrais me faire croire que la modernisation, c’est vider des villages, tuer des métiers, détruire des paysages ? Non. Ça, c’est TA modernisation.
La tienne et celle de tes copains. Je les ai vus à l’œuvre, tes copains. Ceux de Lur-Berri, par exemple. Tu connais, j’en suis sûr, la coopérative Lur-Berri. C’est tes copains de la FNSEA. Ceux qui ont industrialisé les campagnes du sud-aquitain. Ceux qui prétendent être les défenseurs des terroirs et s’enorgueillissent d’être les fournisseurs de Labeyrie. Labeyrie, ça sera pour un autre jour mais leur tour viendra. Tiens, le patron de Lur-Berri, c’était Jean-Jacques Lasserre. Ça doit te dire quelque chose. Le bras droit de Bayrou. Parce que Bayrou, il est comme toi. Vous avez les mêmes copains. Bon, lui, il parle latin. Jusques à quand abuseras tu de notre patience ? Lur-Berri qui voulait noyer une vallée de Basse-Navarre avec un barrage pour mieux irriguer le maïs.
OK. Je nostalgise. Y’avait pas que du bon, loin s’en faut. Le meilleur, c’est ce que j’avais dans l’assiette. Tout simplement parce que j’habitais là-bas et que le commerce, il était juste local. Je vais te dire : tous les trimestres, quand je revenais à Paris, j’avais une valise pleine de bouffe et, en plus, ma marraine m’envoyait des colis (c’était pas cher, la Poste n’était pas encore privatisée et y’avait le train – voir ci-dessus). Pour que j’ai les produits qu’on trouvait pas à Paris. Remarque, faut être juste : on les trouve toujours pas. Le problème, c’est qu’on a du mal à les trouver sur place aussi.
C’est vrai : y’avait pas la télé, pas toujours l’eau courante et le chauffage était plutôt faiblard. Y’avait pas les sous non plus (d’où le troc). Y’avait pas les sous, mais y’avait un médecin et une école. Le plouc de base, il était pauvre mais il était éduqué et soigné. L’Etat faisait son boulot. Ma vraie nostalgie est là : l’Etat ne fait plus son boulot. En tous cas, il le fait mal. A cause de mecs comme toi.
Je vais te dire, Jacob. Strauss-Kahn, il t’emmerde. Pas à cause des terroirs. Parce qu’il a mieux réussi que toi. Toi, t’es un petit destructeur, un petit bras. Il t’a fallu trente ans pour bousiller l’agriculture d’un petit pays d’un demi-million de kilomètres carrés. Le FMI, c’est autre chose. Quand tu modernises, que t’optimises, que tu rentabilises, c’est au niveau du monde. C’est pas dix malheureux millions de paysans dont tu bousilles la vie. On change d’échelle, là.
Regarde toi, Jacob. Trente ans d’action dans les syndicats agricoles et au gouvernement. Regarde ton résultat. Un syndicalisme qui a fait disparaître ceux qu’il devait défendre et une politique qui a rendu le pays dépendant pour son approvisionnement. Et tu fais encore le fier ? Tu te gausses, tu te hausses du col ? Tu donnes des leçons ? Tu devrais te couvrir la tête de cendres.
La paysannerie, Jacob, c’est le sens des réalités, la pudeur et la dignité. Je ne suis pas sûr que tu sois un paysan.
On en reparlera…
Une politique se juge à l’aune de ses résultats. Hé ! Jacob ! tu veux parler des terroirs. Parlons en. On va juste parler d’un terroir. Le mien. Parce que celui-là, je le connais. Intimement. Mon terroir, on va le regarder sur cinquante ans et voir comment il a évolué à cause de toi, Jacob. Ça te va ? Je vais te la faire maurrasso-barrésienne, ça devrait te parler.
Il y a cinquante ans, mon terroir, un petit village de la Vallée des Gaves, il pratiquait la polyculture. On y faisait pousser du blé pour avoir du pain, du maïs pour engraisser les canards, des betteraves pour la nourriture des cochons, un peu de colza. On y élevait des bovins, des cochons et de la volaille. C’était pas Byzance mais il y avait un peu plus de trois cents habitants dans le village, une école, une poste, deux boulangers, trois épiceries, un boucher, un médecin, un poste d’essence et même un hôtel. Bon, l’hôtel, c’était une auberge rustique mais on pouvait s’y arrêter, dormir et bien manger. Y’avait aussi le bureau de tabac de ma marraine, scaferlati en paquets cubiques et Boyards papier maïs. On pouvait y aller par le train et même s’y faire livrer les colis par le train. La gare était à quatre kilomètres. Faut être juste : la décadence était en marche. Le village avait plus de 600 habitants au début du siècle. Mais bon, ça fonctionnait. Tu vois, Jacob, quand tu dis « terroir », ça m’évoque.
Ça fonctionnait social et pas très moderne, j’admets. Pour battre le blé, y’avait une batteusea collective. Pas une coopérative, ni une association à la con. Simplement, les bouseux, mes copains, ils s’étaient cotisé pour acheter une batteuse qui tournait de ferme en ferme. Légalement, c’était quoi ? C’était rien. Un achat en commun, sans facture, sans TVA récupérable, sans procédure et sans cahier des charges. Un bien en commun, ni plus ni moins. Ça pose problème ?
Ça fonctionnait social et pas très fiscal, j’admets. L’épicier, il faisait la tournée des fermes isolées pour apporter le sel, le tabac et la morue salée du vendredi et on le payait en œufs et en poulets qu’il allait vendre le mercredi au marché de Peyrehorade. Le boulanger, il récupérait les sacs de blé et il fournissait l’équivalent en pain pendant l’année. Si t’avais prévu un mariage ou une communion, tu lui laissais un peu plus de blé. Il avait un carnet, ferme par ferme. Horreur ! Jacob ! c’était du troc. Pas de factures, pas de TVA, pas d’impôts. Du troc, du black, du pas imposable et pas contrôlable. Et alors ? Ça te gène ? Je vais te dire, Jacob, vu les quantités, ça pesait moins sur le budget de l’Etat que les voyages en avion privé de tes copains ministres. Ça pesait moins que l’évasion fiscale de tes contributeurs du CAC 40. Il en faut des villages de 300 habitants pour arriver aux magouilles d’une banque internationale.
Ça fonctionnait un peu autarcique et pas mondialisé, j’admets. L’horizon, c’était plutôt le Gave de Pau que le Yan-zi Jiang. A tes yeux de syndicaliste et de ministre, ça doit être un peu étroit. Je comprends. Mais le terroir, c’est petit, ça va pas très loin. C’est même pour ça que je te dénie le droit d’utiliser le mot. Joue à ton jeu avec tes règles. Tu veux t’approprier le monde ? Fais-le. Mais n’incorpore pas le terroir à tes recettes frelatées.
Cinquante ans de PAC et de politique commune approuvée par la FNSEA, c’est à dire toi, Jacob, le village compte péniblement 80 habitants. Il n’a plus d’école, plus de boulanger, plus de poste, plus rien. Quelques maisons posées sur une éminence de calcaire dur. Plus un commerce, plus un service. Un village mort. Les terroirs, Jacob, tu as passé ta vie à les tuer. Un peu de décence ne messied pas parfois (remarque quand j’écris « messied », tu dois penser à Jean-Marie).
Cinquante ans de FNSEA dans les couloirs du pouvoir et le maïs a tout remplacé. Fini la polyculture vivrière. On fait de la graine pour statistiques exportatrices. C’est plus le même paysage. Tu roules entre deux haies vertes, y’a plus rien à voir, plus rien à sentir. En août, des fois, faut mettre les essuie-glaces. Dame ! L’irrigation, ça remplace la pluie. Et pour irriguer, tes copains, ils ont peur de rien. Ils captent, ils drainent, ils pompent. C’est pas cher la nappe phréatique quand on se l’approprie. Les vaches, les belles Blondes d’Aquitaine, elles sont plus dans les champs. Juste ce qu’il faut pour le Label Rouge. Pour le reste, on stabule et on supplémente. A propos, Jacob, tu savais que « la Blonde d’Aquitaine », c’était le surnom de ta copine Alliot-Marie ?
Cinquante ans de la politique que tu as défendue, c’est des villages morts dans des paysages banalisés et uniformisés. Et t’as le culot de parler de terroirs ? Qu’est-ce que tu vas me dire ? Qu’il fallait moderniser ? Optimiser ? Rentabiliser ? Tu voudrais me faire croire que la modernisation, c’est vider des villages, tuer des métiers, détruire des paysages ? Non. Ça, c’est TA modernisation.
La tienne et celle de tes copains. Je les ai vus à l’œuvre, tes copains. Ceux de Lur-Berri, par exemple. Tu connais, j’en suis sûr, la coopérative Lur-Berri. C’est tes copains de la FNSEA. Ceux qui ont industrialisé les campagnes du sud-aquitain. Ceux qui prétendent être les défenseurs des terroirs et s’enorgueillissent d’être les fournisseurs de Labeyrie. Labeyrie, ça sera pour un autre jour mais leur tour viendra. Tiens, le patron de Lur-Berri, c’était Jean-Jacques Lasserre. Ça doit te dire quelque chose. Le bras droit de Bayrou. Parce que Bayrou, il est comme toi. Vous avez les mêmes copains. Bon, lui, il parle latin. Jusques à quand abuseras tu de notre patience ? Lur-Berri qui voulait noyer une vallée de Basse-Navarre avec un barrage pour mieux irriguer le maïs.
OK. Je nostalgise. Y’avait pas que du bon, loin s’en faut. Le meilleur, c’est ce que j’avais dans l’assiette. Tout simplement parce que j’habitais là-bas et que le commerce, il était juste local. Je vais te dire : tous les trimestres, quand je revenais à Paris, j’avais une valise pleine de bouffe et, en plus, ma marraine m’envoyait des colis (c’était pas cher, la Poste n’était pas encore privatisée et y’avait le train – voir ci-dessus). Pour que j’ai les produits qu’on trouvait pas à Paris. Remarque, faut être juste : on les trouve toujours pas. Le problème, c’est qu’on a du mal à les trouver sur place aussi.
C’est vrai : y’avait pas la télé, pas toujours l’eau courante et le chauffage était plutôt faiblard. Y’avait pas les sous non plus (d’où le troc). Y’avait pas les sous, mais y’avait un médecin et une école. Le plouc de base, il était pauvre mais il était éduqué et soigné. L’Etat faisait son boulot. Ma vraie nostalgie est là : l’Etat ne fait plus son boulot. En tous cas, il le fait mal. A cause de mecs comme toi.
Je vais te dire, Jacob. Strauss-Kahn, il t’emmerde. Pas à cause des terroirs. Parce qu’il a mieux réussi que toi. Toi, t’es un petit destructeur, un petit bras. Il t’a fallu trente ans pour bousiller l’agriculture d’un petit pays d’un demi-million de kilomètres carrés. Le FMI, c’est autre chose. Quand tu modernises, que t’optimises, que tu rentabilises, c’est au niveau du monde. C’est pas dix malheureux millions de paysans dont tu bousilles la vie. On change d’échelle, là.
Regarde toi, Jacob. Trente ans d’action dans les syndicats agricoles et au gouvernement. Regarde ton résultat. Un syndicalisme qui a fait disparaître ceux qu’il devait défendre et une politique qui a rendu le pays dépendant pour son approvisionnement. Et tu fais encore le fier ? Tu te gausses, tu te hausses du col ? Tu donnes des leçons ? Tu devrais te couvrir la tête de cendres.
La paysannerie, Jacob, c’est le sens des réalités, la pudeur et la dignité. Je ne suis pas sûr que tu sois un paysan.
On en reparlera…
lundi 21 février 2011
LE CHAMPAGNE ET LES PATATES
Y’a plein de « géopoliticiens » qui me gavent grave. Ils parlent que de politique. La géopolitique, c’est pas une branche de la politique, c’est une branche de la géographie. C’est même la branche qui fait que la géographie, c’est beaucoup moins chiant qu’on veut le faire croire.
La géopolitique, c’est carrément et franchement finaliste. Comment un groupe social, peuple, nation, tribu va t’il gérer son environnement ? Gérer, c’est à dire dépendre. T’es Russe, t’as pas accès aux mers chaudes. Sauf par un détroit. Si tu dis que l’Ukraine, c’est la Russie. Sinon, faut deux détroits et quand t’as vu le détroit de Kerch, c’est pas gagné.
Si t’as pas accès aux mers chaudes, t’as du mal avec le commerce international. T’as du mal à conquérir et entretenir des colonies. Au moins à l’époque où les petits copains se partageaient le monde. Prends une carte des colonies. Même les Belges ont fait mieux que les Russes. D’ailleurs, en matière de conquête coloniale, les Russes, ils ont fait fanny. Zéro pointé. Et donc, Murmansk et Arkhangelsk n’ont jamais vraiment concurrencé Marseille.
C’est juste un exemple. Une explication par le réel. Y’en a d’autres. Les hectares, par exemple. Plus t’as d’hectares, plus t’es puissant. OK, faut relativiser. Les hectares sont pas égaux entre eux et, pour bouffer, vaut mieux les terres noires d’Ukraine que le permafrost de Sibérie. Mais, en gros, ça marche. Le géopoliticien moderne, il y croit pas vu que le minuscule Liechtenstein est plus riche que le gros Mali. Le géopoliticien moderne, formé à Sciences-Po, il est plus proche du banquier zurichois que du paysan sahélien. Le Malien, il a des hectares merdiques, le banquier, il a des options sur des hectares riches. Nuance : il a pas les hectares, il a les options sur les hectares.
Le banquier ou l’économiste, il s’en fout que les hectares soient américains ou russes ou congolais. Il achète et vend le produit des hectares dans un monde globalisé, c’est à dire virtuel. Le réel, il s’en tape. Il ne veut pas voir que le réel est là, tapi comme un crocodile dans un marigot.
J’en ai marre que vous me reprochiez dans vos mails de trop parler de bouffe. Y’a pas plus géopolitique que la bouffe. Pas plus géographique. La produire, c’est de la géographie, la transporter, c’est de la géographie, la distribuer, c’est de la géographie. De la géopolitique. On est vachement contents : désormais, y’a plus de citadins que de ruraux dans le monde. Plus de consommateurs de bouffe que de producteurs de bouffe. Et le différentiel s’accentue. De plus en plus de gens pour bouffer ce que de moins en moins produisent. Entre nous, tu crois que ça peut durer ? Tu crois qu’il va y avoir une régulation automatique, un équilibre sympa et harmonieux ? Même pas en rêve.
La bouffe, c’est LE problème géopolitique de notre époque. C’est lié à tout, au climat, à l’énergie, aux changements de gouvernements. Le G20, il veut contraindre les Chinois. A quoi ? Les gouvernements du G20, ils acceptent que la Chine soit devenu le potager du monde. Ils l’acceptent pour le pouvoir d’achat des électeurs, pour leurs copains distributeurs, pour le lobby des transporteurs, que sais-je encore ? Les gouvernements du G20, ils acceptent que la Chine produise et commercialise près de 50% des fruits et légumes vendus dans le monde. Et ils veulent la contraindre ! A nous couper les vivres ?
Réfléchis. Tu bloques le commerce chinois, t’as quasiment plus de conserves en Europe. Ils le savent. Comment tu peux contraindre le mec qui te nourrit ?
Les statistiques nous berlurent. La balance française de l’agro-alimentaire est encore bonne. Grâce aux gros céréaliers et au pinard. Ben oui, le champagne qui exporte 10% de plus tous les ans, c’est de l’agro-alimentaire. C’est caricatural, je trouve : on exporte du champagne pour pouvoir importer des haricots. Vu que la part fruits et légumes, elle est déficitaire. Comme les Français, majoritairement, consomment plus de patates que de champagne, on se voit obligé de constater que le pays ne peut plus nourrir ses habitants. Ça, c’est une information géopolitique. La bonne nouvelle, c’est qu’on manquera pas de pinard.
C’est pas de la nostalgie ruralo-pétainiste. La bouffe, c’est la seule addiction universelle. Si tu bouffes pas, tu crèves. Pour pas crever, t’as intérêt à contrôler ton approvisionnement, à le maîtriser. Et depuis trente ans, de PAC en amélioration du pouvoir d’achat, les pays développés ont perdu le contrôle de leur alimentation. Globalement, c’est bien caché. Globalement, c’est compensé par les services et les produits financiers. Tu gagnes moins sur les patates, tu compenses par les OPVCM. Y’a qu’un problème : si la finance implose, tu peux plus te rabattre sur les patates. T’as plus la thune et plus les patates non plus. Tu manges quoi ?
Notre époque oublie les biens physiocratiques. Rappel : les biens physiocratiques sont les biens qui satisfont un besoin (un vrai, pas un créé par la pub) et surtout les biens agricoles. C’est vrai que c’est vieillot : ça date du XVIIIème s. C’est vrai que c’est un peu restrictif. Mais ça a le mérite de rappeler que la base du commerce, la base de l’économie, le fondement, les fondations, le socle, c’est l’agriculture.
En ce moment, on fait semblant de s’extasier sur les pays émergents. Moi, ce que je vois, c’est que les pays émergents, c’est d’abord des économies fondées sur l’agriculture. L’Inde moins que les autres ce qui fait sa faiblesse. Ils émergent parce qu’ils nous nourrissent. Ceux qui nous fabriquent nos tee-shirts et nos baskets, comme le Bangladesh, ils émergent pas vraiment. D’ailleurs, c’est le problème du Bangladesh : il sera submergé avant d’émerger (si ça te fait pas rire, c’est que t’es coincé). Tu crois que les Chinois, ils accumulent des dollars avec des IPod ? Ben non. C’est avec les carottes. C’est moins sexy, mais ça marche bien. Et puis les carottes, c’est un vrai besoin. Les Equatoriens, ils ont choisi les roses, c’est plus difficile. T’as besoin de carottes tous les jours, les roses, c’est juste quand t’as invité ta nana au resto.
Remarque, les biens physiocratiques, ils sont toujours dans la course. Ils font l’objet de cotations et de spéculations. Les Anglo-Saxons appellent ça des « commodities ». Intraduisible : en français, les commodités, c’est le joli mot pour les chiottes. Pas étonnant qu’on vive dans un monde de merde. Le marché des commodities, en ce moment, il se tend comme disent les spécialistes. L’année climatique a été merdique, alors y’a moins de blé. Et donc le prix du blé augmente. Et donc la spéculation qui cherche à faire du blé va jouer sur les cours du blé qui vont augmenter encore plus vite, encore plus fort. Dans ce cas précis, la spéculation ne crée pas le phénomène qui est né de la sécheresse en Russie et des inondations en Europe centrale. Le virtuel n’existe que parce qu’il y a du réel.
Les commentateurs se branlouillent sur la démocratie et l’Islam. Or, l’explosion du monde arabe, c’est surtout des émeutes de la faim. Ce que les manifestants reprochent aux autocrates, c’est d’abord de piller le pays, pas de museler la presse ou d’emprisonner les intellectuels. Le citoyen de base, son premier problème c’est de bouffer. D’avoir du travail, d’être soigné. Les demandes d’une société, elles sont sociales, pas intellectuelles.
C’est comme en 1789. On n’a pas pris la Bastille pour libérer Sade. Notre Révolution est née de la spéculation sur le blé et de la faim des plus pauvres, excédés de voir les riches se goinfrer. Depuis, on a eu deux siècles d’idéologie pour mettre en avant les idées et nous faire croire qu’on peut mourir pour elles. Alors qu’une révolution, quelle qu’elle soit, c’est d’abord des gens qui se battent pour ne pas mourir. Les régimes marxistes le savent : on commence par nourrir le peuple et par le soigner. On éloigne le spectre de la Mort. Les poètes sont secondaires. Même Maïakovski. Même…
J’admets : c’est trivial. L’Homme ne vit pas que de pain. Ben si. L’Homme qui a faim, vraiment faim, ne crée pas, ne pense pas. Il meurt. Si t’as pas de pain, t’as pas d’idées. La grève de la faim, c’est juste un concept d’intello. Y’a des millions de gens qui font la grève de la faim sans le vouloir : on appelle ça la sous-alimentation. Ho ! mais la faim recule. Statistiquement, c’est vrai. On meurt moins de faim. Sauf que le mec qui regarde son môme dénutri, les statistiques, il s’en fout. Il s’en fout qu’à l’horizon 2200 ses petits-enfants n’auront plus faim. Tout bêtement parce que si son gosse meurt, il le sait bien qu’il aura pas de petits-enfants.
Je sais : c’est tout ramener à un insupportable matérialisme. Je sais, c’est mon histoire personnelle. Le paysan mexicain qui m’a dit un jour : tu t’en fous, dans un mois tu seras à Paris et moi je serai encore ici. La nana ukrainienne qui m’a balancé : la démocratie, c’est un luxe de bien nourris. Phrase terrible. Après une révolution, les intellos passent leur temps à expliquer qu’ils ont été les déclencheurs, les étincelles. On se valorise comme on peut.
On en reparlera….
PS : 89, c’est quand même une référence. Le cousin du roi du Maroc, il approuve les manifestants. On va l’appeler Moulay-Egalité….
La géopolitique, c’est carrément et franchement finaliste. Comment un groupe social, peuple, nation, tribu va t’il gérer son environnement ? Gérer, c’est à dire dépendre. T’es Russe, t’as pas accès aux mers chaudes. Sauf par un détroit. Si tu dis que l’Ukraine, c’est la Russie. Sinon, faut deux détroits et quand t’as vu le détroit de Kerch, c’est pas gagné.
Si t’as pas accès aux mers chaudes, t’as du mal avec le commerce international. T’as du mal à conquérir et entretenir des colonies. Au moins à l’époque où les petits copains se partageaient le monde. Prends une carte des colonies. Même les Belges ont fait mieux que les Russes. D’ailleurs, en matière de conquête coloniale, les Russes, ils ont fait fanny. Zéro pointé. Et donc, Murmansk et Arkhangelsk n’ont jamais vraiment concurrencé Marseille.
C’est juste un exemple. Une explication par le réel. Y’en a d’autres. Les hectares, par exemple. Plus t’as d’hectares, plus t’es puissant. OK, faut relativiser. Les hectares sont pas égaux entre eux et, pour bouffer, vaut mieux les terres noires d’Ukraine que le permafrost de Sibérie. Mais, en gros, ça marche. Le géopoliticien moderne, il y croit pas vu que le minuscule Liechtenstein est plus riche que le gros Mali. Le géopoliticien moderne, formé à Sciences-Po, il est plus proche du banquier zurichois que du paysan sahélien. Le Malien, il a des hectares merdiques, le banquier, il a des options sur des hectares riches. Nuance : il a pas les hectares, il a les options sur les hectares.
Le banquier ou l’économiste, il s’en fout que les hectares soient américains ou russes ou congolais. Il achète et vend le produit des hectares dans un monde globalisé, c’est à dire virtuel. Le réel, il s’en tape. Il ne veut pas voir que le réel est là, tapi comme un crocodile dans un marigot.
J’en ai marre que vous me reprochiez dans vos mails de trop parler de bouffe. Y’a pas plus géopolitique que la bouffe. Pas plus géographique. La produire, c’est de la géographie, la transporter, c’est de la géographie, la distribuer, c’est de la géographie. De la géopolitique. On est vachement contents : désormais, y’a plus de citadins que de ruraux dans le monde. Plus de consommateurs de bouffe que de producteurs de bouffe. Et le différentiel s’accentue. De plus en plus de gens pour bouffer ce que de moins en moins produisent. Entre nous, tu crois que ça peut durer ? Tu crois qu’il va y avoir une régulation automatique, un équilibre sympa et harmonieux ? Même pas en rêve.
La bouffe, c’est LE problème géopolitique de notre époque. C’est lié à tout, au climat, à l’énergie, aux changements de gouvernements. Le G20, il veut contraindre les Chinois. A quoi ? Les gouvernements du G20, ils acceptent que la Chine soit devenu le potager du monde. Ils l’acceptent pour le pouvoir d’achat des électeurs, pour leurs copains distributeurs, pour le lobby des transporteurs, que sais-je encore ? Les gouvernements du G20, ils acceptent que la Chine produise et commercialise près de 50% des fruits et légumes vendus dans le monde. Et ils veulent la contraindre ! A nous couper les vivres ?
Réfléchis. Tu bloques le commerce chinois, t’as quasiment plus de conserves en Europe. Ils le savent. Comment tu peux contraindre le mec qui te nourrit ?
Les statistiques nous berlurent. La balance française de l’agro-alimentaire est encore bonne. Grâce aux gros céréaliers et au pinard. Ben oui, le champagne qui exporte 10% de plus tous les ans, c’est de l’agro-alimentaire. C’est caricatural, je trouve : on exporte du champagne pour pouvoir importer des haricots. Vu que la part fruits et légumes, elle est déficitaire. Comme les Français, majoritairement, consomment plus de patates que de champagne, on se voit obligé de constater que le pays ne peut plus nourrir ses habitants. Ça, c’est une information géopolitique. La bonne nouvelle, c’est qu’on manquera pas de pinard.
C’est pas de la nostalgie ruralo-pétainiste. La bouffe, c’est la seule addiction universelle. Si tu bouffes pas, tu crèves. Pour pas crever, t’as intérêt à contrôler ton approvisionnement, à le maîtriser. Et depuis trente ans, de PAC en amélioration du pouvoir d’achat, les pays développés ont perdu le contrôle de leur alimentation. Globalement, c’est bien caché. Globalement, c’est compensé par les services et les produits financiers. Tu gagnes moins sur les patates, tu compenses par les OPVCM. Y’a qu’un problème : si la finance implose, tu peux plus te rabattre sur les patates. T’as plus la thune et plus les patates non plus. Tu manges quoi ?
Notre époque oublie les biens physiocratiques. Rappel : les biens physiocratiques sont les biens qui satisfont un besoin (un vrai, pas un créé par la pub) et surtout les biens agricoles. C’est vrai que c’est vieillot : ça date du XVIIIème s. C’est vrai que c’est un peu restrictif. Mais ça a le mérite de rappeler que la base du commerce, la base de l’économie, le fondement, les fondations, le socle, c’est l’agriculture.
En ce moment, on fait semblant de s’extasier sur les pays émergents. Moi, ce que je vois, c’est que les pays émergents, c’est d’abord des économies fondées sur l’agriculture. L’Inde moins que les autres ce qui fait sa faiblesse. Ils émergent parce qu’ils nous nourrissent. Ceux qui nous fabriquent nos tee-shirts et nos baskets, comme le Bangladesh, ils émergent pas vraiment. D’ailleurs, c’est le problème du Bangladesh : il sera submergé avant d’émerger (si ça te fait pas rire, c’est que t’es coincé). Tu crois que les Chinois, ils accumulent des dollars avec des IPod ? Ben non. C’est avec les carottes. C’est moins sexy, mais ça marche bien. Et puis les carottes, c’est un vrai besoin. Les Equatoriens, ils ont choisi les roses, c’est plus difficile. T’as besoin de carottes tous les jours, les roses, c’est juste quand t’as invité ta nana au resto.
Remarque, les biens physiocratiques, ils sont toujours dans la course. Ils font l’objet de cotations et de spéculations. Les Anglo-Saxons appellent ça des « commodities ». Intraduisible : en français, les commodités, c’est le joli mot pour les chiottes. Pas étonnant qu’on vive dans un monde de merde. Le marché des commodities, en ce moment, il se tend comme disent les spécialistes. L’année climatique a été merdique, alors y’a moins de blé. Et donc le prix du blé augmente. Et donc la spéculation qui cherche à faire du blé va jouer sur les cours du blé qui vont augmenter encore plus vite, encore plus fort. Dans ce cas précis, la spéculation ne crée pas le phénomène qui est né de la sécheresse en Russie et des inondations en Europe centrale. Le virtuel n’existe que parce qu’il y a du réel.
Les commentateurs se branlouillent sur la démocratie et l’Islam. Or, l’explosion du monde arabe, c’est surtout des émeutes de la faim. Ce que les manifestants reprochent aux autocrates, c’est d’abord de piller le pays, pas de museler la presse ou d’emprisonner les intellectuels. Le citoyen de base, son premier problème c’est de bouffer. D’avoir du travail, d’être soigné. Les demandes d’une société, elles sont sociales, pas intellectuelles.
C’est comme en 1789. On n’a pas pris la Bastille pour libérer Sade. Notre Révolution est née de la spéculation sur le blé et de la faim des plus pauvres, excédés de voir les riches se goinfrer. Depuis, on a eu deux siècles d’idéologie pour mettre en avant les idées et nous faire croire qu’on peut mourir pour elles. Alors qu’une révolution, quelle qu’elle soit, c’est d’abord des gens qui se battent pour ne pas mourir. Les régimes marxistes le savent : on commence par nourrir le peuple et par le soigner. On éloigne le spectre de la Mort. Les poètes sont secondaires. Même Maïakovski. Même…
J’admets : c’est trivial. L’Homme ne vit pas que de pain. Ben si. L’Homme qui a faim, vraiment faim, ne crée pas, ne pense pas. Il meurt. Si t’as pas de pain, t’as pas d’idées. La grève de la faim, c’est juste un concept d’intello. Y’a des millions de gens qui font la grève de la faim sans le vouloir : on appelle ça la sous-alimentation. Ho ! mais la faim recule. Statistiquement, c’est vrai. On meurt moins de faim. Sauf que le mec qui regarde son môme dénutri, les statistiques, il s’en fout. Il s’en fout qu’à l’horizon 2200 ses petits-enfants n’auront plus faim. Tout bêtement parce que si son gosse meurt, il le sait bien qu’il aura pas de petits-enfants.
Je sais : c’est tout ramener à un insupportable matérialisme. Je sais, c’est mon histoire personnelle. Le paysan mexicain qui m’a dit un jour : tu t’en fous, dans un mois tu seras à Paris et moi je serai encore ici. La nana ukrainienne qui m’a balancé : la démocratie, c’est un luxe de bien nourris. Phrase terrible. Après une révolution, les intellos passent leur temps à expliquer qu’ils ont été les déclencheurs, les étincelles. On se valorise comme on peut.
On en reparlera….
PS : 89, c’est quand même une référence. Le cousin du roi du Maroc, il approuve les manifestants. On va l’appeler Moulay-Egalité….
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