mardi 22 février 2011

L'ENFOIRE DES TERROIRS

Alors, lui, il manque pas d’air. Christian Jacob, gros exploitant agricole, syndicaliste agricole, à la FNSEA, le syndicat qui bouffe dans l’écuelle de tous les pouvoirs, le syndicat qui a aidé à mettre en place l’agriculture productiviste de merde qui nous inonde de ses produits frelatés, le syndicat qui se bat pour les pesticides, les OGM et l’eau pas chère pour irriguer les maïs transgéniques. Le mec qui depuis trente ans pourrit la terre appelle les terroirs à la rescousse. Pour dire quoi ? Que Strauss-Kahn est juif ? Ça le gène, lui, avec le nom qu’il porte ?

Une politique se juge à l’aune de ses résultats. Hé ! Jacob ! tu veux parler des terroirs. Parlons en. On va juste parler d’un terroir. Le mien. Parce que celui-là, je le connais. Intimement. Mon terroir, on va le regarder sur cinquante ans et voir comment il a évolué à cause de toi, Jacob. Ça te va ? Je vais te la faire maurrasso-barrésienne, ça devrait te parler.

Il y a cinquante ans, mon terroir, un petit village de la Vallée des Gaves, il pratiquait la polyculture. On y faisait pousser du blé pour avoir du pain, du maïs pour engraisser les canards, des betteraves pour la nourriture des cochons, un peu de colza. On y élevait des bovins, des cochons et de la volaille. C’était pas Byzance mais il y avait un peu plus de trois cents habitants dans le village, une école, une poste, deux boulangers, trois épiceries, un boucher, un médecin, un poste d’essence et même un hôtel. Bon, l’hôtel, c’était une auberge rustique mais on pouvait s’y arrêter, dormir et bien manger. Y’avait aussi le bureau de tabac de ma marraine, scaferlati en paquets cubiques et Boyards papier maïs. On pouvait y aller par le train et même s’y faire livrer les colis par le train. La gare était à quatre kilomètres. Faut être juste : la décadence était en marche. Le village avait plus de 600 habitants au début du siècle. Mais bon, ça fonctionnait. Tu vois, Jacob, quand tu dis « terroir », ça m’évoque.

Ça fonctionnait social et pas très moderne, j’admets. Pour battre le blé, y’avait une batteusea collective. Pas une coopérative, ni une association à la con. Simplement, les bouseux, mes copains, ils s’étaient cotisé pour acheter une batteuse qui tournait de ferme en ferme. Légalement, c’était quoi ? C’était rien. Un achat en commun, sans facture, sans TVA récupérable, sans procédure et sans cahier des charges. Un bien en commun, ni plus ni moins. Ça pose problème ?

Ça fonctionnait social et pas très fiscal, j’admets. L’épicier, il faisait la tournée des fermes isolées pour apporter le sel, le tabac et la morue salée du vendredi et on le payait en œufs et en poulets qu’il allait vendre le mercredi au marché de Peyrehorade. Le boulanger, il récupérait les sacs de blé et il fournissait l’équivalent en pain pendant l’année. Si t’avais prévu un mariage ou une communion, tu lui laissais un peu plus de blé. Il avait un carnet, ferme par ferme. Horreur ! Jacob ! c’était du troc. Pas de factures, pas de TVA, pas d’impôts. Du troc, du black, du pas imposable et pas contrôlable. Et alors ? Ça te gène ? Je vais te dire, Jacob, vu les quantités, ça pesait moins sur le budget de l’Etat que les voyages en avion privé de tes copains ministres. Ça pesait moins que l’évasion fiscale de tes contributeurs du CAC 40. Il en faut des villages de 300 habitants pour arriver aux magouilles d’une banque internationale.

Ça fonctionnait un peu autarcique et pas mondialisé, j’admets. L’horizon, c’était plutôt le Gave de Pau que le Yan-zi Jiang. A tes yeux de syndicaliste et de ministre, ça doit être un peu étroit. Je comprends. Mais le terroir, c’est petit, ça va pas très loin. C’est même pour ça que je te dénie le droit d’utiliser le mot. Joue à ton jeu avec tes règles. Tu veux t’approprier le monde ? Fais-le. Mais n’incorpore pas le terroir à tes recettes frelatées.

Cinquante ans de PAC et de politique commune approuvée par la FNSEA, c’est à dire toi, Jacob, le village compte péniblement 80 habitants. Il n’a plus d’école, plus de boulanger, plus de poste, plus rien. Quelques maisons posées sur une éminence de calcaire dur. Plus un commerce, plus un service. Un village mort. Les terroirs, Jacob, tu as passé ta vie à les tuer. Un peu de décence ne messied pas parfois (remarque quand j’écris « messied », tu dois penser à Jean-Marie).

Cinquante ans de FNSEA dans les couloirs du pouvoir et le maïs a tout remplacé. Fini la polyculture vivrière. On fait de la graine pour statistiques exportatrices. C’est plus le même paysage. Tu roules entre deux haies vertes, y’a plus rien à voir, plus rien à sentir. En août, des fois, faut mettre les essuie-glaces. Dame ! L’irrigation, ça remplace la pluie. Et pour irriguer, tes copains, ils ont peur de rien. Ils captent, ils drainent, ils pompent. C’est pas cher la nappe phréatique quand on se l’approprie. Les vaches, les belles Blondes d’Aquitaine, elles sont plus dans les champs. Juste ce qu’il faut pour le Label Rouge. Pour le reste, on stabule et on supplémente. A propos, Jacob, tu savais que « la Blonde d’Aquitaine », c’était le surnom de ta copine Alliot-Marie ?

Cinquante ans de la politique que tu as défendue, c’est des villages morts dans des paysages banalisés et uniformisés. Et t’as le culot de parler de terroirs ? Qu’est-ce que tu vas me dire ? Qu’il fallait moderniser ? Optimiser ? Rentabiliser ? Tu voudrais me faire croire que la modernisation, c’est vider des villages, tuer des métiers, détruire des paysages ? Non. Ça, c’est TA modernisation.

La tienne et celle de tes copains. Je les ai vus à l’œuvre, tes copains. Ceux de Lur-Berri, par exemple. Tu connais, j’en suis sûr, la coopérative Lur-Berri. C’est tes copains de la FNSEA. Ceux qui ont industrialisé les campagnes du sud-aquitain. Ceux qui prétendent être les défenseurs des terroirs et s’enorgueillissent d’être les fournisseurs de Labeyrie. Labeyrie, ça sera pour un autre jour mais leur tour viendra. Tiens, le patron de Lur-Berri, c’était Jean-Jacques Lasserre. Ça doit te dire quelque chose. Le bras droit de Bayrou. Parce que Bayrou, il est comme toi. Vous avez les mêmes copains. Bon, lui, il parle latin. Jusques à quand abuseras tu de notre patience ? Lur-Berri qui voulait noyer une vallée de Basse-Navarre avec un barrage pour mieux irriguer le maïs.

OK. Je nostalgise. Y’avait pas que du bon, loin s’en faut. Le meilleur, c’est ce que j’avais dans l’assiette. Tout simplement parce que j’habitais là-bas et que le commerce, il était juste local. Je vais te dire : tous les trimestres, quand je revenais à Paris, j’avais une valise pleine de bouffe et, en plus, ma marraine m’envoyait des colis (c’était pas cher, la Poste n’était pas encore privatisée et y’avait le train – voir ci-dessus). Pour que j’ai les produits qu’on trouvait pas à Paris. Remarque, faut être juste : on les trouve toujours pas. Le problème, c’est qu’on a du mal à les trouver sur place aussi.

C’est vrai : y’avait pas la télé, pas toujours l’eau courante et le chauffage était plutôt faiblard. Y’avait pas les sous non plus (d’où le troc). Y’avait pas les sous, mais y’avait un médecin et une école. Le plouc de base, il était pauvre mais il était éduqué et soigné. L’Etat faisait son boulot. Ma vraie nostalgie est là : l’Etat ne fait plus son boulot. En tous cas, il le fait mal. A cause de mecs comme toi.

Je vais te dire, Jacob. Strauss-Kahn, il t’emmerde. Pas à cause des terroirs. Parce qu’il a mieux réussi que toi. Toi, t’es un petit destructeur, un petit bras. Il t’a fallu trente ans pour bousiller l’agriculture d’un petit pays d’un demi-million de kilomètres carrés. Le FMI, c’est autre chose. Quand tu modernises, que t’optimises, que tu rentabilises, c’est au niveau du monde. C’est pas dix malheureux millions de paysans dont tu bousilles la vie. On change d’échelle, là.

Regarde toi, Jacob. Trente ans d’action dans les syndicats agricoles et au gouvernement. Regarde ton résultat. Un syndicalisme qui a fait disparaître ceux qu’il devait défendre et une politique qui a rendu le pays dépendant pour son approvisionnement. Et tu fais encore le fier ? Tu te gausses, tu te hausses du col ? Tu donnes des leçons ? Tu devrais te couvrir la tête de cendres.

La paysannerie, Jacob, c’est le sens des réalités, la pudeur et la dignité. Je ne suis pas sûr que tu sois un paysan.

On en reparlera…

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