vendredi 4 mars 2011

TU CAUSES, TU CAUSES...

Lucchini adore Barthes. Le Barthes du Plaisir du Texte, le seul texte qui ne soit pas évidemment politique. C’est la clef du succès de Lucchini, il n’est pas politique.

Barthes, il avait créé avec ses copains Friedman et Morin (tiens, on n’en parle plus d’Edgar Morin, trop sulfureux) un truc politique qui s’appelait le CECMAS, le Centre d’Etudes des Communications de Masse. Le but du jeu était de montrer comment la communication de masse était un instrument au service du capitalisme, comment la publicité et la presse n’avaient qu’un seul but : tromper le citoyen. C’était le temps des utopies, le temps où on pensait pouvoir influer sur l’évolution des sociétés, le temps où on croyait que la réflexion était une arme contre l’omnipotence de l’argent. On avait Barthes et Morin d’un côté, pour les heures sérieuses, Choron et Cavanna de l’autre, pour les loisirs. Rocard ne croyait pas encore à l’économie de marché et on pouvait fumer sur la plateforme des bus.

Barthes, il connaissait le pouvoir des mots. Il savait que communiquer pouvait prendre toutes les formes. Même le silence. Il n’est pire douleur que la voix fatiguée de l’être aimé. Pour communiquer, nous disait-il, on peut parler. On peut aussi répéter, rabâcher, crier, se taire, babiller. C’était son truc, le babillage. Le mot revient sans cesse sous sa plume. Il y voyait la clef de la communication de masse.

Babillage : langage élémentaire comme celui des petits enfants ; bavardage superficiel, sans consistance.

Babiller : parler avec abondance et vite pour le seul plaisir de parler, tenir des propos futiles sans ordre ni suite.

Comme souvent, Barthes avait raison. Notre époque babille. Comme le dit plus crûment Txomin : on fait du bruit avec la bouche. Ça a commencé soft. La création de France-Info, tu te souviens ? 1987. Des mecs qui créent une radio d’information continue. Toute la journée, des nouvelles. Ha bon ? Y’en a tant que ça ? Ben non, y’en a pas tant que ça. Des importantes, je veux dire. Y’a des jours, y’en a plein. En ce moment, par exemple. Et puis, y’a des jours, y’en a pas. Mais faut remplir, faut meubler. Comme dans la conversation quand on a rien à se dire. Alors, on meuble. On prend n’importe quoi et on cause. On cause futile, sans ordre ni suite. On babille.

T’as remarqué. Quand on se demande si Khadafi a pris l’avion, on parle plus de joggeuse violée. La joggeuse violée, c’est juste quand on a rien d’autre à dire. Là, la joggeuse, on la gonfle, t’as droit à tout, l’ADN et les chiens renifleurs. Si Khadafi prend l’avion, la joggeuse disparaît. Ça tient à peu de choses, la nouveauté. T’as intérêt à être dans le bon créneau. Des fois, c’est le slip de l’ambassadeur qui efface la joggeuse. Remarque, viol, slip, on est dans le même univers sémantique.

A la naissance de France-Info, Internet n’existait pas. C’est venu après. C’est alors que s’est posé le problème des tuyaux. Les autoroutes de l’information. C’est beau comme du Racine. Il fallait plein de tuyaux pour transporter toutes ces informations. Simplement, plein de tuyaux, ça rend pas la joggeuse violée plus intéressante. Ça reste un fait divers local. Si on t’en parle pas, ça te manque pas.
C’est un problème vachement ancien, aussi vieux que la presse. Au début, je veux dire au XVIIème s., les journaux, ils sortaient quand il y avait des nouvelles. Parution aléatoire. Et puis, les journalistes, ils ont bien vu qu’ils gagnaient mieux leur vie quand il y avait des acheteurs. La tentation de sortir tous les jours, même quand il n’y a rien à dire, est grande.
Quand tu diriges un quotidien, tu as besoin de « nouvelles » tous les jours. Faut remplir, meubler. Babiller. Quand t’es journaliste, t’as plein de gens qui t’inondent d’informations « nouvelles » pour que tu les publies, que tu relayes leur message. La provende ne manque pas. Normalement, ton boulot consisterait à faire le tri, à mettre à la poubelle ce qui n’est pas nouveau, pas pertinent, pas intéressant. Sauf qu’il faut remplir. Quand t’as mis en pages les placards publicitaires, reste un espace. Tu peux pas le laisser en blanc. Alors, tu fais semblant que c’est nouveau, que c’est pertinent, que c’est intéressant.

Pareil pour la pub. Les publicistes, d’Octave Gélinier à Jacques Séguéla, nous ont convaincu que la pub était un moyen d’information. On est informés des nouveautés. Dans les bagnoles, en ce moment, la nouveauté qui emplit les pubs, c’est les portes coulissantes. Comme sur le Tub de Louis la Brocante. Tu parles d’une nouveauté !

Bon, me disent certains copains, y’a des nouveautés dont on parle jamais. Ça, c’est mes copains universitaires. Eux, ils voient sortir des papiers, ils voient travailler des équipes dont les résultats sont vraiment nouveaux, vraiment pertinents, vraiment intéressants. Ils aimeraient que ça sorte dans la presse. Ils oublient que le babillage, c’est superficiel et élémentaire. Si tu veux que ça sorte, faut simplifier, émasculer.

Tiens, prends le Mediator. Le docteur Frachon tire depuis quelques années la sonnette d’alarme dans des publications spécialisées. Tout le monde s’en fout. Les journalistes spécialisés ne lisent pas les revues spécialisées. Il faut qu’elle sorte un livre et que Servier fasse l’erreur de la faire condamner pour que la presse s’y intéresse. Erreur de Servier : je gage que s’ils avaient écrasé le coup, le livre, publié chez un petit éditeur de Brest, serait resté inaperçu. Le procès a plus compté que le contenu. Et aujourd’hui encore, alors que le Mediator est interdit, tu as des dizaines de sites de vulgarisation médicale qui en parlent et le conseillent, comme si de rien n’était. Parce qu’il faut remplir, il faut meubler, il faut faire du bruit avec la bouche.

Toi, en face, t’es largué. On te décharge ces millions de mots sur la tête, en vrac. On te serine que tu dois être content parce que tu es informé. Des fois, t’as des doutes. Des fois, l’information, elle traite d’un sujet que tu connais. Et là, tu remarqueras, à chaque fois, tu bondis sur ta chaise. C’est pas ça, c’est tronqué, c’est mal présenté, il manque telle info que tu sais pertinente, c’est pas ce mec qu’il fallait interroger. Toi qui connais le sujet, t’aurais sûrement pas fait ça. Ça devrait te mettre la puce à l’oreille. Si le journaliste traite mal le sujet que tu connais, comment tu peux espérer qu’il va traiter correctement le sujet que tu ne connais pas ? Ça t’y penses pas. T’es tellement content de voir des trucs nouveaux que t’y penses pas. Tu penses pas que le mec, il bosse pareil sur tous les sujets et que s’il est pas bon sur un, il est pas très bon sur les autres, non plus. Sauf exception rarissime.

He ben, penses y. Sans cesse. Quand tu vois un reportage médiocre sur un sujet que tu connais bien, fais toi entrer dans la tête que tous les sujets sont traités pareil. Sois méfiant. La télé attaque à fond sur le Mediator parce que Servier, c’est pas un annonceur. Après, les journalistes apprennent que Biogaran c’est Servier et que Biogaran c’est un annonceur. Alors, ils se calment. Quand Raoult attaque Danone, c’est silence radio. Parce que Danone est un annonceur. Et un gros. Et que son budget pub télé, c’est d’abord les produits que Raoult met en cause. Il devient urgent d’attendre. Tous les médias affirment que leur rédaction est indépendante des annonceurs. C’est juste pour dire parce que, bien entendu, c’est pas vrai. Tu mords pas la main qui te nourrit.

Le babillage, c’est à ça que ça sert. A parler d’autre chose. A parler sans ordre ni suite, comme dit le CRTL. On baigne dedans. Si ça te plait, continue de téléphoner pour dire :
« Je suis à Falguière, j’arrive dans dix minutes ». C’est important. C’est une nouvelle. C’est vrai, t’aurais pu être à Volontaires. Ou à Montparnasse. Ça changeait tout. Et si au lieu d’envoyer une nouvelle de cette importance à une seule personne, t’avais pu l’envoyer au monde entier grâce à Twitter, sûr que Khadafi aurait tremblé.

Bien sûr, c’est politique. Un citoyen bien informé est un citoyen dangereux.

On en reparlera…

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