mercredi 2 mars 2011

AU BORD DE L'EAU

Bon, j’ai fini par m’y mettre. Pierre Gentelle m’avait dit : « Tant que tu l’auras pas lu, il te manquera des clefs ». Mais 2 volumes de 1000 pages, faut avoir l’esprit et le temps libres. En plus, un roman médiéval. Je voyais pas bien où étaient les clefs. T’as pas besoin de lire Le Roman de Renart pour comprendre Sarkozy. Quoique…

Bien. Je suis dedans, en plein, et j’hallucine. Effectivement, il me manquait des clefs.

Eliminons d’abord Van Gulik. Le Juge Ti, il plonge ses racines dans le roman. Tout ce que j’aimais, les descriptions, le yamen, les moines taoïstes et les chevaliers des vertes forêts, le bonnet de gaze du juge et les carcans, tout est dans Au Bord de l’Eau. J’ai perdu du temps avec le Juge Ti. Vaut toujours mieux aller à la racine.

Ce qui est effrayant, ce sont les passerelles temporelles. Ce roman, écrit au XIVème siècle, est, en fait, omniprésent dans la Chine d’aujourd’hui. Tiens, tu lis Mo Yan. Le seul grand écrivain chinois contemporain à mes yeux et dont on peut se demander pourquoi il a pas eu le Nobel. Mo Yan, il raconte des histoires d’anthropophagie et tu te demandes parfois s’il a pas un peu fumé la moquette. Pas du tout. Dans Au Bord de l’Eau, les aubergistes assassinent les voyageurs, pas seulement pour les dépouiller, mais aussi pour en faire des raviolis farcis. En prenant soin de conserver le cœur et le foie pour leur consommation personnelle. Les révoltés font de même. Ils mangent surtout le cœur, bien grillé. Il y aurait donc, en Chine, une antique pratique du cannibalisme toujours présente. Aucun de mes profs ne m’en a jamais parlé. Je suis preneur de références.

Je parle même pas du vocabulaire : « vipère lubrique », c’est une injure récurrente et les héros se moquent en permanence des « tigres de papier ». Tout ce vocabulaire que je croyais forgé sur l’enclume du maoïsme vient de la prose antique. Manu m’affirme que Au Bord de l’Eau était le livre favori de Mao. Certes. Mais imagine t-on De Gaulle (si je mets Sarko, je suis sûr que personne n’imaginera), imagine t-on De Gaulle utiliser des expressions tirées de Joinville ou de Jean de Meung pour s’adresser aux Français du XXème siècle ? Si Mao l’a fait, c’est que le texte était bien frais, bien présent, dans la tête des Chinois.

En Occident, c’est impensable. Impensable d’aller chercher des textes médiévaux pour avoir un corpus sémantique commun. Impensable d’imaginer une telle continuité. On peut, éventuellement, l’imaginer pour des philosophes. Pour une œuvre littéraire, même pas en rêve. Déjà qu’on a oublié Gavroche qu’est pas si vieux que ça (voir http://rchabaud.blogspot.com/2010/10/segolene-et-les-classiques.html ).

Ça laisse à penser sur les traces de l’Histoire. Je vais pas me laisser glisser dans « la Chine éternelle » et autres balivernes. Ou alors, je vais le prendre à l’envers. S’il y a une Chine éternelle, c’est pas seulement dans Confucius ou le feng-shui, dans ce qui nous arrange et qu’on peut comprendre. Peut-être bien que la Chine éternelle, c’est la révolte contre les fonctionnaires corrompus, les cœurs grillés et les raviolis à la chair humaine, c’est détruire toute la famille, en commençant par la femme et les enfants, quand on veut punir quelqu’un. C’est l’angoisse des bandits du roman : que leurs vieux parents soient exécutés à leur place car la responsabilité, elle n’est pas individuelle mais clanique.

Les bandits du roman ne sont pas révoltés contre le système. Ils s’en accommodent plutôt bien. Ils rejoignent les « vertes forêts » à cause de fonctionnaires corrompus qui les condamnent ou les font condamner malgré leur conduite exemplaire. Song Jiang, « la Pluie Opportune du Shandong », préfère même exécuter sa peine que se révolter. Mais, comme au bagne la peine s’alourdit, il n’a pas vraiment le choix.

Au Bord de l’Eau n’est donc pas un pamphlet contre l’Empereur, mais une charge contre les fonctionnaires nommés par l’Empereur et qui échappent à son contrôle. A cette aune, les incessantes luttes du PCC contre la corruption prennent un autre sens. La corruption est une constante (et pas seulement en Chine) et représente le pire danger parce qu’elle introduit des distorsions, détruit le principe d’égalité devant la Loi et met en péril l’organisation du pouvoir, mais pas le pouvoir lui-même puisque les corrompus lui dissimulent leur corruption. L’Empereur n’est pas responsable de la corruption de ses fonctionnaires. Encore une clef.

En fait, nous avons souvent tout faux. Je me souviens d’articles indignés qui faisaient état de cas de cannibalisme pendant la Révolution culturelle. Et si c’était une indignation contre une norme que nous ne pouvons pas envisager ? Pour nous, l’anthropophagie est un tabou de peuples civilisés. C’est ce que nous a seriné la littérature coloniale. Les cannibales, c’est les Papous et les Jivaros. La Chine du XIVème s., c’est un pays civilisé. Il suffit de relire Marco Polo. Un pays civilisé et qui fait des raviolis de chair humaine. Là, ça colle plus. Nous ne pouvons même pas le concevoir. On va biaiser, ruser, dire que c’est à la campagne, dans le pays profond, que c’est des gens qui ont faim. Non, ce sont des aubergistes qui veulent gagner plus d’argent. Ou des soldats qui veulent se venger (le cannibalisme de vengeance semble une constante en Asie). Et chez Mo Yan, au XXème siècle, ce sont de fins gastronomes. Il faut se rendre à l’évidence : le cannibalisme n’est pas un tabou. Même pas un rituel ce qui est pire. On ne mange pas les gens pour s’approprier leurs qualités, on les mange parce que c’est de la viande.

On les mange parce que manger est essentiel. Dans le roman, il n’est pas de chapitre où l’on ne fasse bombance. Pas de chapitre sans une belle et bonne biture. Les héros se mettent comme des chiffons en comparant les qualités gustatives des alcools de riz ou du maotai. La table est la jouissance suprême. Bien plus que « les jeux des nuages et de la pluie ». On le retrouve aussi chez Mo Yan qui a des descriptions d’orgies que ne renierait pas ce vieux Rabelais. Mais alors, les doux religieux, les confucianistes éclairés, la Chine éternelle avec des monastères dans la montagne et de sages ermites ? Bernique. Si Chine éternelle il y a, c’est une table garnie où l’on banquete jusqu’à plus soif. D’ailleurs, sont pas cons les Chinois : quand ils apportent des cadeaux à la divinité, c’est des sapèques de papier, pas du vrai pognon. La Chine aime jouir. Encore une clef.

Gentelle avait raison. Au Bord de l’Eau est un gigantesque trousseau de clefs. Le problème, c’est que ce ne sont pas des clefs qui s’adaptent à la serrure de nos stéréotypes. Mais cette serrure-là ne ferme qu’une chose : nos possibilités de compréhension.

On en reparlera…..

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