samedi 12 mars 2011

L'ART DU CONTRETEMPS

Hommage déguisé à Luc Etienne, journaliste, écrivain et pataphysicien de renom. On peut rigoler quand on est pataphysicien, c’est même recommandé. Quand on est Président de la République, ça demande réflexion.

Nous sommes le 11 mars au matin. Khadafi vient de reprendre Ras Lanouf, c’est à dire le robinet du pétrole et des finances libyennes. Au même moment, notre Président vient de reconnaître l’opposition et envoie un ambassadeur à Benghazi.

Ce genre d’action doit être jugé à l’aune des événements politiques. Le Président engage la France, sa parole, son crédit, sa capacité d’analyse. Sa capacité d’analyse, pas sa capacité de réagir affectivement. L’affect, c’est pour les relations personnelles, pas pour les relations entre Etats. La question n’est pas de savoir si Khadafi est un dictateur sanguinaire qui tire sur son peuple. La question est de savoir où est l’intérêt de la France. D’ailleurs, c’est ce que nous avait dit le Président quand il faisait la bise à Khadafi et les gros yeux à Rama Yade. Par parenthèse, le Ministère de Rama Yade, c’était une bonne idée. On pouvait évoquer les problèmes affectifs tout en pratiquant la Realpolitik. Chaque chose à sa place.

Il paraît que le Président tente un pari. Il est convaincu que l’opposition va gagner. Comme en Tunisie. Comme en Egypte. Et il se place pour l’avenir. Quand l’opposition sera à Tripoli, on va toucher le jackpot. Pas quand… Si…

Je ne sais pas qui le conseille. Dans une guerre civile, quelle qu’elle soit, le problème est toujours le même ? Où est l’armée ? Je renvoie, encore et toujours à l’Espagne. L’armée était majoritairement contre la République. Malgré les Brigades Internationales, malgré le soutien politique des voisins, Franco a gagné. En Tunisie, l’opposition a gagné quand l’armée a basculé. En Egypte, l’armée n’a pas basculé. Elle a laissé tomber Moubarak et a repris le pouvoir qu’elle détient, en fait, depuis 1952. L’armée a remplacé un général-président par un collège militaire. Pour l’instant, je n’y vois pas une victoire de la démocratie. La situation n’est pas fondamentalement différente. C’est l’un des dangers de la cristallisation sur une personne. On peut changer cette personne sans que la situation ne change.

Pour autant que les informations soient correctes, où en est-on en Libye ? L’armée est avec Khadafi. On peut toujours nous montrer des images de soldats pactisant avec l’opposition mais, à priori, le gros des troupes est loyaliste. Surtout l’aviation. C’est pas rien, l’aviation. Demande aux habitants de Gernika. Ou de Durango : la Légion Condor y a rasé un hôpital. Comme l’aviation de Khadafi. Les aviateurs adorent raser les hôpitaux, c’est des grosses cibles mal protégées. C’est pas bien mais c’est comme ça. L’indignation est de courte durée, mais les effets stratégiques sont durables.

Khadafi est engagé dans une opération de reconquête. Il a l’argent les hommes, les armes. En face, aussi sympathiques soient-ils, les opposants n’ont rien. Et la géographie ne les aide pas vraiment. Jusqu’aux environs immédiats de Benghazi, c’est rien que des plateaux désertiques parfaits pour les attaques aériennes et les avancées de chars. Et on se pose la question de savoir si l’Egypte pourrait servir de sanctuaire aux opposants susceptibles de s’y replier. Je n’ai pas la réponse. Qui l’a ?

Autant dire que c’est mal barré en ce matin du 11 mars. L’opposition a besoin d’une aide extérieure. Raison pour laquelle notre Président y songe. Je ne sais pas ce qu’il a comme cartes en mains, mais avec les troupes engagées en Afghanistan ou en Côte d’Ivoire et le Charles-De-Gaulle en carénage à Toulon, on peut penser que sa marge de manoeuvre est faible. Un contingent symbolique ne suffira pas. Notre aviation sera assez loin de ses bases sauf si la Tunisie ou l’Italie nous filent un coup de mains. C’est pas gagné non plus.

Il faut regarder la situation avec un peu de détachement. C’est une guerre. Inutile de pleurer sur les morts et de compter les blessés. Dans une guerre, il y a des morts et des blessés. Des deux côtés. La question n’est pas seulement de savoir si on doit intervenir mais aussi QUAND on doit intervenir. Et là, on est à contretemps. Khadafi a eu le temps de sécuriser la Tripolitaine. Il vient de reprendre le rivage des Syrtes et il s’attaque à la Cyrénaïque. L’attaquer quand il était empêtré sur deux fronts eut été une bonne idée. C’est difficile de tenir deux fronts à la fois. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’un front et il semble se débander.

Mais, me dira t-on, on ne pouvait pas intervenir avant parce que les instances internationales hésitaient. C’est le moins qu’on puisse dire. La Chine et la Russie menacent de faire jouer leur droit de veto. Même Obama joue la valse du j’y va ti- j’y va ti pas. Aujourd’hui, l’Europe se réunit pour parler de la Libye.

Ce soir du 11 mars, les résultats sont pitoyables. Personne ne veut y aller : notre Président semble bien seul et tout laisse à penser qu’il ne bougera pas une oreille. Il aura des milliers de bonnes raisons diplomatiques. Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. Tu causes sans savoir, tu causes au mauvais moment. Tu crées un espoir que tu vas laisser mourir.

Ce soir du 11 mars, la Libye a disparu de nos écrans, effacée par le tsunami japonais. Khadafi a les mains libres, il peut continuer à bombarder les hôpitaux pendant qu’on nous montre a satiété la vague qui submerge Sendaï. Pas vu, pas pris, ça marche aussi pour les guerres. Ce soir du 11 mars, le Président propose son aide au Japon. Ça, c’est à force de fréquenter Kouchner. Qui n’aidera t-il pas ?

Je me marre. J’ai des messages de copains qui approuvent le Président. Des mecs de gauche, des impliqués. Enfin, impliqués… Pas trop quand même. Impliqués comme le Président, impliqués en paroles. Aucun de mes copains n’a pris l’avion pour Benghazi afin de se mettre à la disposition des insurgés libyens. Aucun ne cherche à former des Brigades Internationales, aucun n’est prêt à se battre. Leur rhétorique est au point : aujourd’hui, se battre, c’est faire circuler de l’information. Pas risquer de prendre une balle dans le bide. Moi, je me marre quand je lis leurs messages : ils écrivent moins bien que Malraux comme ils se battent moins bien que Malraux. Ils adoptent plutôt la position de Sartre : je suis plus utile où je suis. Si tu veux le croire…. T’es pas Malraux mais t’es pas Sartre non plus.

Faut arrêter de se piquer de mots. No Pasaran, c’est vachement beau. Sauf qu’ils sont passés et qu’ils ont pris le pouvoir. La cruelle réalité est toujours là. Les gourous des autoroutes de l’information peuvent toujours dire que Twitter crée des révolutions. C’est faux. La Tunisie, c’est un môme qui s’est immolé par le feu, pas un mec qui a envoyé des tweets. Le détonateur, ça a été l’âcre odeur de la viande humaine qui se consume.

Notre Président n’a rien fait quand il était temps de faire. Puis, il a parlé à contretemps, pensant peut-être que parler, c’est agir. Un copain me dit qu’à Benghazi on agite des drapeaux français et que ça lui fait chaud au cœur. On ne se protège pas des roquettes avec des symboles. Les symboles, c’est pour les curés. Quand l’aviation de Khadafi bombardera Benghazi, c’est pas un bout de tissu tricolore qui t’empêchera de crever.

Ce matin du 12 mars, je pense à un dessin de Reiser. C’est un petit mec qui se marre devant une affiche décrétant la mobilisation générale. Il se marre, il se marre, il se marre tant qu’il en fait une attaque et qu’il meurt. Alors, la foule brandit son cadavre et l’enveloppe dans un drapeau en hurlant : « Vengeons le premier martyr de notre cause ». C’est comme ça qu’on crée des symboles.

On en reparlera…

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