lundi 14 mars 2011

LE BERSSIN, LE JAPON, L’ATOME, LE FRIC

Bon, on y a droit. Un gros séisme au mauvais endroit (ça aurait pu être pire, remarquez), une centrale nucléaire qui explose et tout le monde se met à hurler sans regarder tranquillement la question. Tranquillement ? Au pays d’Hiroshima ? Et pourquoi pas ? Pleurer, crier, ça fait pas avancer les choses. Ça soulage. Et encore pas tout le monde.

En oyant la nouvelle, j’ai pensé au BERSSIN. C’est un truc qu’est pas très connu, le Bureau d’Etudes des Risques Sismiques pour la Sureté des Installations Nucléaires. C’est français. Rien que le nom…. J’ai bossé avec eux, y’a quelques lunes. Je peux témoigner que c’est des très bons. Des sismologues de haut vol. Leur truc, c’est pas la prédiction, ils savent bien qu’on est dans le délire. Non, eux, ils doivent voir comment ça se casse la gueule quand ça bouge. Parce que c’est pas pour dire, mais les tremblements de terre, c’est une grande famille, y’en a pas deux pareils. Alors, ils étudient. Depuis plus de trente ans, ils décortiquent les tremblements de terre dans une seule optique : comment ça peut affecter une centrale nucléaire. Cherchez pas : y’a pas un organisme dans le monde avec une telle expertise.

Quand j’ai connu le BERSSIN, il dépendait du CEA, le Commissariat à l’Energie Atomique. Commissariat, t’as compris. C’est un truc gouvernemental. Aujourd’hui, il dépend de l’IRSN, l’Institut de Recherche et de Sécurité Nucléaire. Encore des fonctionnaires, mon bon Monsieur. De ces gens dont on se demande pourquoi on les paye. Ces gens qu’on veut laminer, raboter vu qu’on nous a fourré dans la tête qu’ils servent à rien qu’à emmerder le monde.

L’atome, c’est politique. Même l’atome civil parce que c’est vachement imbriqué avec le militaire. Du temps du Vieux Général, l’Etat tenait tout en mains, depuis la COGEMA qui faisait des trous dans le Limousin pour trouver de l’uranium jusqu’au CEA qui contrôlait l’ensemble. Du temps du Vieux Général, on rigolait pas avec l’atome. D’où le BERSSIN.

Depuis, on a avancé. Enfin, c’est ce qu’on croit parce que moi je trouve qu’on a régressé, mais vous savez ce que c’est, les vieux, ça regrette toujours le bon vieux temps. On a avancé parce que l’atome est devenu un marché. Alors, le privé a pointé le bout du nez. C’est efficace le privé, tout le monde sait ça. Efficace pour faire du fric, sans l’ombre d’un doute. Pour le reste…

Pour le reste, EDF est encore nationalisé. TEPCO qui gère les centrales japonaises est un groupe privé. Au cas où vous le verriez pas, c’est pas pareil. TEPCO s’est déjà fait allumer pour des dysfonctionnements concernant la sécurité. Ils avaient juste un peu falsifié les documents. Juste ce qu’il fallait pour assurer l’essentiel : la production d’électricité et les profits des actionnaires. Parce qu’un groupe privé, au cas où vous l’auriez oublié, son but c’est de produire et que la sécurité, ça renchérit la production. Dites ça à un dirigeant de n’importe quel producteur d’électricité nucléaire, il va vous jurer la main sur le cœur que la sécurité est son seul souci. Le parjure fait, de toutes façons, partie de la règle du jeu.

Three Miles Island, c’était aussi un groupe privé et les dysfonctionnements existaient, pour les mêmes raisons qui produisent les mêmes effets. Quand t’es privé, tu peux pas perdre de fric. Quand t’es nationalisé, tu t’en fous. Tu dis au gouvernement qu’il y a un souci et c’est lui qui décide. En général, il prend pas de risques. Un peu plus de déficit ou un peu moins, c’est pas si grave. Un accident nucléaire, ça peut te coûter les élections. Faut avoir le sens des priorités.

Tout ça pour dire qu’encore une fois, on entend les loups hurler à la lune et les imbéciles se précipiter dans la mauvaise direction. On voit des manifs, des mecs déguisés, des incantations et des symboles. Les écolos nous refont le coup de la guerre de religions. Et pour nous rassurer, on demande à Besson de s’y coller, lui qui est le mec le moins rassurant du monde, le genre de bonhomme, quand il te dit Bonjour, tu cherches où est le mensonge. Tout le monde réclame un débat, un débat qu’on n’aura pas. On ne saura rien, on ne verra pas un ingénieur nous disséquer des plans de centrales, on n’aura pas un seul argument à la hauteur de l’enjeu, c’est à dire pas un seul argument technologique ou scientifique. On va avoir un débat religieux avec de belles images bien angoissantes, avec des irradiés en pleurs, on va continuer à nous chatouiller l’affect et à enterrer notre raison. Cette différence privé/public, on n’en parlera pas, surtout à cause de Tchernobyl qu’était pas privatisée. Pas privatisée mais avec un fonctionnement identique, c’est à dire un fonctionnement productiviste. Il faudra bien un jour étudier le système soviétique comme un système productiviste de pays pauvre, un système calqué sur le capitalisme, avec les mêmes objectifs et les mêmes méthodes, mais sans les mêmes moyens.

Un vrai débat, aux yeux des politiques et des journalistes, c’est toujours chiant. Un vrai débat, ça fait appel à des arguments techniques, à des mecs qui te décortiquent des articles de lois, à des ingénieurs qui te sortent des schémas imbitables, bref des gens qui te mettent face à tes lacunes. Parce que faut pas se gourer, si tu comprends pas, c’est parce que t’es pas au niveau. Et te mettre face à ta nullité, c’est le plus sûr moyen pour que tu changes de chaîne. Nagui, il te prend pas pour un con, lui. C’est ce que tu crois. Parce que si tu connais pas les paroles d’un tube oublié des années 70, tu passes pour un con. Quand même.

Le problème, c’est pas le nucléaire. C’est la mise en œuvre du nucléaire. C’est le contrôle de l’Etat sur le nucléaire. C’est le niveau de rentabilité du nucléaire. La question n’est pas de savoir si nous avons besoin ou pas de nucléaire, la question est de savoir qui va s’en occuper. Si tu laisses le nucléaire aux fonds de pension, t’es tranquille : t’auras des morts.

La différence entre public et privé, c’est le BERSSIN. Des mecs payés pour ajouter des coûts et ralentir le retour sur investissement. Des charges. Un frein à la rentabilité. Je suis bien tranquille : dans le débat qui se profile, on n’évoquera pas le BERSSIN. Et s’il y a des irradiés, ce sera la faute à la terre qui tremble ou au nucléaire instable. Pas au capitalisme qui fait passer les profits avant la sécurité. Zola l’avait déjà évoqué. Qui c’est Zola ?

On en reparlera…

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